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| « Une majorité d’Américains a désormais une
opinion négative d’Israël, reste à savoir si ce basculement aura des
conséquences politiques », analyse Joe Sacco. © CHLOÉ VOLLMER |
« Le visage génocidaire d’Israël est apparu au grand jour », écrit Chris Hedges en préface de Requiem pour Gaza, un livre de mémoire qui raconte en texte et en images le génocide à travers les récits de ceux qui l’ont vécu. Avec Hedges, Joe Sacco avait déjà signé Jours de destruction, jours de révolte, une série de reportages sur les États-Unis. Mais c’est en Palestine, en 1991, que le journaliste dessinateur a commencé à faire des reportages en bande dessinée.
Depuis, il n’a jamais cessé de documenter le conflit israélo-palestinien. Après Gaza 1956, il réagissait au lendemain du 7-Octobre dans Guerre à Gaza, pour dénoncer le soutien américain à Israël. Plus récemment, il s’associait à Art Spiegelman, l’auteur de Maus, cette œuvre majeure de la mémoire de la Shoah, en publiant Never Again, trois planches saisissantes contre le génocide palestinien.
Il y a plus de trente ans, vous écriviez déjà vous être senti « obligé » de témoigner de ce qui se passait à Gaza. Comment est venue l’idée de cette collaboration avec Chris Hedges ?
C’était pour moi un devoir moral. J’avais envie de tourner la page des reportages sur les conflits, et même du journalisme, mais le génocide m’a ramené à mes obligations. Chris et moi sommes des amis proches et nous avons tous deux beaucoup travaillé à Gaza.
Il y a près de vingt-cinq ans, nous avions déjà réalisé ensemble un reportage à Khan Younès. Lorsque le génocide a commencé, les journalistes étrangers n’étant pas autorisés à entrer à Gaza, un ami sur place m’a demandé de faire entendre ma voix. Ce que j’ai fait dans Guerre à Gaza. Mais je reste un journaliste de terrain. Cette collaboration avec Chris s’est imposée.
Votre livre s’ouvre sur le 7 octobre 2023. À quel moment avez-vous commencé à considérer l’existence du génocide ?
Quelles que soient mes convictions sur la longue histoire de l’oppression des Palestiniens par Israël, j’ai été horrifié par le nombre de civils israéliens tués le 7 octobre. La réponse immédiate d’Israël, les bombardements dévastateurs et l’évocation par Benyamin Netanyahou du récit biblique de l’anéantissement d’Amalek m’ont fait comprendre que la vengeance israélienne n’aurait plus de limites. Au bout d’une semaine, tous les signes annonçaient le génocide. Israël a saisi cette occasion pour détruire le peuple palestinien de Gaza et s’emparer de territoires à Gaza comme en Cisjordanie. C’est un tournant historique.
Requiem sonne comme une prière. Quel sens donnez-vous à ce titre ?
Requiem est un mot solennel qui invite au recueillement. En ouverture, le poème de Mahmoud Al-Shaer évoque la perte et l’effacement. Chris et moi cherchons aussi à lutter contre l’effacement de l’histoire palestinienne en transmettant les témoignages des Gazaouis. Nous préservons ainsi des récits qui risqueraient de disparaître ou, pire, d’être définitivement enfouis par ceux qui cherchent à construire l’avenir à leur avantage. Préserver la mémoire est une forme de résistance.
Le soutien américain à Israël était déjà le thème central de Guerre à Gaza. En vivant aux États-Unis, vous sentez-vous complice du génocide ?
Le génocide a suscité en moi un sentiment d’aliénation. Les États-Unis soutiennent Israël de toutes les manières possibles, notamment en lui fournissant des armes. Sur ce point, Trump s’inscrit dans la continuité de l’administration Biden. Je paie des impôts aux États-Unis. Je suis donc complice, comme les Européens dont les gouvernements soutiennent Israël. La Palestine a toujours occupé une place centrale dans mon parcours personnel, mais elle est aussi devenue un enjeu majeur pour l’Occident.
Malgré les crimes et les hypocrisies que nous connaissons, l’image que nous avons de nous-mêmes, celle de sociétés rationnelles et morales héritières des Lumières, s’est fracassée sur la Palestine. L’Occident a échoué et a perdu son autorité morale. Je veux contribuer à le reconstruire autour de ce qu’il a de meilleur, sans l’abandonner aux sociopathes et aux charognards qui prétendent parler en notre nom.
Quel rôle la Palestine a-t-elle joué dans votre parcours ?
J’avais déjà obtenu mon diplôme de journalisme quand j’ai commencé à m’intéresser au Moyen-Orient. J’ai grandi avec le point de vue israélien et, jusqu’à la vingtaine, j’y adhérais. L’invasion du Liban par Israël en 1982 et le massacre de Sabra et Chatila m’ont poussé à mieux comprendre. J’étais alors conscient du rôle des États-Unis et des médias en Amérique centrale, donc disposé à remettre en question mes convictions, y compris ma conception du journalisme. Depuis, je n’ai cessé de revenir à la Palestine.
Quelle conception du journalisme en avez-vous tiré ?
Avant de m’intéresser à la Palestine, le journalisme américain, fondé sur un idéal d’objectivité, était ma référence absolue. Mais l’association systématique du mot « palestinien » au « terrorisme » m’a fait prendre conscience du parti pris des médias américains. Pour moi, le rôle d’un journaliste est de donner au public les informations qui lui permettent de se forger une opinion.
Je n’aspire pas à être neutre face à l’exploitation et à l’oppression, et certainement pas face à un génocide. En revanche, je crois à la nécessité de rapporter les faits avec honnêteté. C’est essentiel au fonctionnement d’une démocratie moderne alors que nous glissons vers l’autoritarisme et la démagogie.
Aux États-Unis, comment ce traitement médiatique a-t-il évolué ?
Après le 7-Octobre, les éditeurs ne voulaient rien publier qui présente le point de vue palestinien. Aujourd’hui, les Palestino-Américains et d’autres voix se font davantage entendre. Beaucoup d’Américains ont aussi vu les images sur les réseaux sociaux, et une majorité a désormais une opinion négative d’Israël. Reste à savoir si ce basculement aura des conséquences politiques ou s’il sera étouffé.
Malgré tout, les médias occidentaux continuent majoritairement de regarder les Palestiniens à travers le prisme israélien, minimisant ou contestant la réalité du génocide. Si une part importante de l’opinion publique occidentale, y compris aux États-Unis, considère qu’il y a un génocide à Gaza, c’est malgré les grands médias, et non grâce à eux.
Israël a interdit l’accès indépendant des journalistes étrangers à Gaza. Quelles sont conséquences pour la couverture du génocide ?
Le journalisme occidental se résume de plus en plus au commentaire, car envoyer des journalistes sur le terrain coûte cher. Les journalistes palestiniens ont montré au monde entier ce que signifient l’intégrité et le courage. Beaucoup ont été tués par les forces israéliennes, souvent avec leur famille, simplement pour avoir fait leur travail. Notre Requiem leur est dédié. La présence de journalistes étrangers aurait sans aucun doute confirmé leurs récits et surtout affaibli la campagne visant à les discréditer comme relais du Hamas.
Depuis l’Égypte, comment avez-vous recueilli les témoignages ?
Toutes les personnes interrogées se trouvaient dans une forme d’exil. Certaines avaient payé pour quitter Gaza quand c’était encore possible, d’autres avaient été blessées ou accompagnaient des blessés lors des évacuations médicales. Chris et moi avons mené les entretiens avec notre interprète, Ruba. Après vérifications, nous disposions d’un matériau très solide et nous voulions publier rapidement. J’ai décidé de ne prendre en charge qu’un seul récit. Chris a fait tout le reste.
Pourquoi avoir choisi de mettre en BD le témoignage d’Osama Abdou en particulier ?
Un lien s’est créé d’emblée avec lui et son épouse. Psychologue, Osama pouvait aussi expliquer la transformation de la société palestinienne au cours du génocide. Son histoire possédait également une dimension épique, notamment la marche le long de la plage jusqu’à Rafah. Pour la reconstituer, je me suis appuyé sur les vidéos et photographies de la famille. J’ai aussi tenu à me représenter lors de nos entretiens pour montrer la relation humaine et ma place d’intermédiaire.
Qu’apporte l’accumulation des témoignages à la reconnaissance du génocide ?
Les civils sont par définition les principales victimes d’un génocide. L’accumulation des récits donne la mesure d’un traumatisme généralisé. Toutes les personnes à qui nous avons parlé ont perdu des proches, leur maison a été déplacée, souvent plusieurs fois. La question juridique est importante, mais les témoignages nous saisissent par leur dimension humaine. Ils rendent aussi compte de la manière très délibérée dont Israël cherche à tuer ceux qui jouent un rôle essentiel dans la société civile : soignants, journalistes, artistes, intellectuels et travailleurs humanitaires. Chris Hedges parle de « scholasticide » : à travers la destruction de la transmission, l’objectif est de détruire la société elle-même.
Quelle place le Hamas occupe-t-il au sein de la société palestinienne ?
Les puissances extérieures qui cherchent à façonner l’avenir de Gaza ne peuvent ignorer le Hamas, quoi qu’on en pense. Quant à son soutien dans la population palestinienne, je ne prétends pas pouvoir répondre. La plupart des Palestiniens que j’ai connus n’appartiennent pas au Hamas. Ils le critiquaient bien avant le 7-Octobre et condamnent les attaques. Mais même ceux qui s’opposent à sa politique reconnaissent qu’il fait partie de la résistance aux projets d’Israël et constitue une composante politique et sociale de leur vie.
Que peut la bande dessinée pour représenter le génocide ?
Nous sommes déjà saturés d’images atroces sur nos téléphones et, au fil des années, je trouve de plus en plus difficile, et même physiquement éprouvant, de représenter la violence. Mais face à un génocide, il est impossible de l’éviter complètement. La bande dessinée permet surtout de relier cette violence au récit de ceux qui la subissent. Dessiner est toujours un acte délibéré : rien n’est laissé au hasard, le lecteur sait ce que le dessinateur a choisi de représenter. Plus une image est détaillée, plus le regard s’attarde. Par le dessin, je souhaite inviter à la réflexion.
Le génocide se déroule sous nos yeux. Comment expliquez-vous l’absence d’une réaction internationale à la hauteur ?
La diabolisation des Palestiniens en terroristes continue. Pire, aucun gouvernement capable de changer leur situation n’a levé le petit doigt. Ça soulève des questions existentielles, non seulement pour eux, mais aussi pour nous. À Gaza, nous assistons à l’effondrement des structures, même imparfaites, mises en place après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher ou, au moins, limiter ce type de crime.
Si un génocide peut être commis ouvertement, en toute impunité et avec notre complicité, alors l’idée même que la morale ou le droit puissent encore jouer un rôle dans les relations entre les peuples disparaît. Tout peut arriver.
La critique de la politique israélienne est souvent assimilée à de l’antisémitisme. Comment cette accusation pèse-t-elle sur la reconnaissance du génocide palestinien ?
Primo Levi, Viktor Frankl et Art Spiegelman restent mes principales références pour comprendre la signification de la Shoah. J’ai toujours entendu le « Plus jamais ça » comme un message universel. La Shoah ne doit pas servir de bouclier à l’État d’Israël lorsqu’il commet ses propres atrocités, mais de leçon.
L’antisémitisme est une réalité. Mais dans ce contexte, l’usage systématique de cette accusation montre surtout que les défenseurs du génocide commis par Israël n’ont plus d’autre argument que la diffamation.
Comment percevez-vous la menace de l’extrême droite en Israël et aux États-Unis ?
Le fascisme d’extrême droite relève la tête un peu partout. La liberté d’expression a été restreinte. Les droits démocratiques, déjà limités, sont progressivement réduits. Les Européens n’échappent pas non plus à cette évolution. J’aimerais savoir comment faire face. Pour moi, ça passera nécessairement par une réflexion et un effort collectifs.
Un livre peut-il faire la différence dans un monde dominé par l’information en ligne ?
Les réseaux sociaux sont importants, mais en ligne, une information est aussitôt remplacée par une autre. Requiem pour Gaza est un objet, un témoignage matériel, une trace durable de ce qui s’est passé et de ce qui se passe. Nous avons simplement voulu préserver une vingtaine de récits venus de Gaza. Il en existe des millions d’autres. Ce livre s’inscrit dans un processus plus vaste visant à maintenir vivante la mémoire de Gaza.
Reste-t-il de l’espoir pour Gaza ?
Le projet d’Israël correspond, pour l’essentiel, à celui de Trump : déplacer les Palestiniens hors de Gaza et les disperser dans différents pays de la région pour mettre un terme à leur présence dans l’enclave. Je ne peux rien prédire. Gaza n’est plus qu’un amas de gravats, de poussière et de déchets toxiques. Ses terres agricoles ont été détruites et ses institutions anéanties. Difficile d’imaginer comment une société pourrait se reconstruire dans de telles conditions. Mais l’autre question est de savoir comment l’Occident va, lui aussi, se reconstruire après ça. Car lui aussi est arrivé au terme de quelque chose.
Lucie Servin
L'Humanité du 04 septembre 2026
Requiem pour Gaza, Chris Hedges et Joe Sacco, éd. Futuropolis, 160 pages, 24 euros.


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