Détruits ou endommagés à 95 %, les hôpitaux de l’enclave palestinienne manquent de tout. Il n’y a plus d’IRM, et seulement deux scanners. Quelque 20 000 malades sont inscrits sur la liste d’évacuation, dont 200 sont dans un état critique et 2 000 auraient été évacués depuis février.
Tamam Abou Teilakh n’est plus que l’ombre d’elle-même. Squelettique, recroquevillée sur un lit rudimentaire de l’hôpital Nasser, des lunettes à oxygène dans les narines, cette femme de 37 ans, atteinte d’un cancer du sein qui s’est généralisé, n’a pas reçu de traitement depuis trois mois. Dans la bande de Gaza, soumise à un blocus israélien depuis 2007, renforcé depuis les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023, matériels et traitements médicaux entrent au compte-goutte.
« Il faut que je parte à l’étranger pour recevoir de la radiothérapie et d’autres traitements qui ne sont pas disponibles à Gaza. Mon cas est urgent », parvient à dire au téléphone la femme à la voix frêle, obligée de reprendre son souffle après chaque mot. Israël interdit à la presse étrangère l’accès à l’enclave depuis presque trois ans. Diagnostiquée peu après le début de l’offensive dévastatrice de l’Etat hébreu, Tamam Abou Teilakh a été inscrite sur la liste des patients nécessitant une évacuation gérée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le destin de ces malades dépend ensuite, notamment, des autorisations israéliennes, parfois refusées pour des motifs de sécurité, mais aussi de la volonté de pays tiers à les accueillir.
Tamam Abou Teilakh, elle, n’a jamais été contactée en trois ans. Aujourd’hui, son cancer s’est propagé aux os, à l’utérus et au cou. « Nous sommes psychologiquement détruits, elle est si jeune. Pourquoi le monde n’a-t-il aucune compassion pour nos malades ? Et, au milieu de tout ça, nous faisons face à des conditions de vie horribles sous les tentes », témoigne Nour Abou Teilakh, sa sœur, à son chevet. Elle a été rencontrée par le collaborateur du Monde Ahmad Albaba, comme les autres témoins de cet article. L’état de la trentenaire aurait sans doute eu davantage de chances de s’améliorer si elle avait pu être évacuée et si son parcours de soins n’avait pas connu des interruptions allant jusqu’à six mois, notamment après la prise d’assaut par Israël, en mai 2025, de l’hôpital européen où elle était traitée.
Détruits ou endommagés à 95 %, et confrontés à des pénuries de traitements, les établissements de santé de Gaza ne sont plus en mesure de prendre en charge de nombreux malades. « Le taux de pénurie des médicaments contre le cancer atteint 61 %. Sur les neuf IRM que comptait la bande de Gaza, tous ont été détruits. Il ne reste plus que deux mammographes sur onze », précise Zaher Al-Waheidi, le directeur du département des registres du ministère de la santé de l’enclave.
Tri des patients
« Nous fonctionnons avec deux scanners pour 2,2 millions d’habitants, c’est une catastrophe. Un patient atteint de cancer peut attendre jusqu’à trois mois pour réaliser l’examen », ajoute Imane Abou Aoun, oncologue à l’hôpital Nasser. « Chimiothérapie, hormonothérapie et traitements biologiques : pratiquement rien n’est disponible. Nous avons aussi besoin d’aiguilles pour les biopsies, et de réactifs. Avant la guerre, des cancers comme ceux du sein, de l’utérus ou du côlon pouvaient être guéris à Gaza », poursuit la médecin de 52 ans.
Rouwa’ Rabih, 31 ans, est atteinte d’un cancer du rectum qui nécessiterait d’abord une radiothérapie, puis une opération et enfin une chimiothérapie. Impossible aujourd’hui de suivre ce protocole, ni de déterminer, en l’absence de scintigraphie, si son cancer s’est propagé. Les médecins cherchent donc des solutions de substitution : un peu de chimiothérapie lorsqu’elle est disponible et, surtout, des antidouleurs. « Je ne peux même pas m’asseoir tellement j’ai mal. Je ne peux plus m’occuper de mes filles de 7 et 5 ans. Mon mari doit tout faire tout seul. »
Rouwa’ Rabih fait elle aussi partie des malades qui doivent être évacués en urgence. En s’enquérant récemment de son dossier, son mari a découvert que leurs filles n’étaient pas autorisées à voyager avec elle. La jeune femme se retrouve plongée dans un dilemme qui la torture : « Comment puis-je guérir sans mes filles près de moi ? Je suis une mère. Je ne peux pas partir sans mes enfants. Comment puis-je les laisser ici alors que les bombardements et les destructions continuent ? »
« Puisque nous ne pouvons pas sortir du pays pour recevoir des soins, pourquoi ne pas rendre les hôpitaux de Gaza capables de nous soigner ? Pourquoi ne pas nous fournir les équipements et traitements nécessaires ? Pourquoi devons-nous partir à l’étranger alors que nos malades sont épuisés et incapables de se déplacer ? », s’emporte Fida’ Qdeih, belle-fille de Rihab Qdeih, 62 ans, atteinte d’une maladie cardiaque. Son cœur nécessite la pose d’un stent, ce petit tube métallique placé dans une artère pour la maintenir ouverte. Une intervention autrefois routinière à Gaza, mais devenue rare faute de matériel.
« Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, nous procédions à un cathétérisme cardiaque, ce qui permettait de sauver la vie d’un patient. Aujourd’hui, en l’absence de cette possibilité, il est certain que beaucoup de personnes meurent ou sont sur le point de mourir », explique le Dr Mohammed Abou Salmya, le directeur de l’hôpital Al-Shifa.
Aux cotés des maladies rénales, les pathologies cardiovasculaires sont devenues particulièrement difficiles à traiter à Gaza en raison des pénuries de stents, de batteries de stimulateurs cardiaques ou de fils-guides. Des six centres de l’enclave qui pratiquaient le cathétérisme cardiaque, il n’en reste plus qu’un, à l’hôpital Al-Quds de la ville de Gaza. Faute de matériel et de capacités, les cardiologues doivent y sélectionner les cas prioritaires au détriment des centaines de patients dans l’attente.
« Pression énorme pour les médecins »
« Nous sommes contraints de réutiliser certains consommables et de les restériliser. Nous pouvons être amenés à utiliser le même cathéter vingt ou trente fois alors qu’il est conçu pour un usage unique. La chirurgie cardiaque s’est aussi complètement interrompue à Gaza et nous devons pratiquer des cathétérismes sans la couverture d’un chirurgien en cas de complications. C’est une pression énorme pour les médecins », explique le cardiologue Iyad Al-Saafin.
Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), ces pénuries sont imputables « à la fois à des déficits de financement et aux restrictions israéliennes qui limitent la nature et la quantité des biens pouvant entrer dans la bande de Gaza ». L’Etat hébreu invoque notamment le risque de « double usage » de produits civils à des fins militaires. Contacté, le Cogat, l’organisme israélien chargé de la coordination des activités gouvernementales dans les territoires, dément et affirme avoir facilité l’acheminement de « 22 000 tonnes de médicaments et d’équipements médicaux » depuis le 10 octobre 2025, date du « cessez-le-feu », qui porte mal son nom.
Cinq organisations de défense des droits humains basées en Israël, dont Physicians for Human Rights Israel et Gisha (Centre juridique pour la liberté de mouvement), sont mobilisées de leur côté pour rétablir le corridor médical entre Gaza et les autres établissements de santé de Palestine, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, bloqué par les autorités israéliennes depuis le 7 octobre 2023. Ces hôpitaux assuraient auparavant des traitements spécialisés indisponibles dans l’enclave, comme la radiothérapie.
Saisie d’une requête déposée par ces cinq ONG, la Cour suprême israélienne a refusé, le 19 juillet, d’intervenir contre cette interdiction imposée aux malades et blessés de Gaza. Les juges ont plutôt demandé aux requérants « de concentrer leurs efforts sur la recherche d’autres pays disposés à accueillir les patients ». « L’Etat invoque des arguments de sécurité, mais il le fait à huis clos, de sorte que nous ne disposons pas de toutes les informations pour pouvoir les contester. Même des préoccupations légitimes en matière de sécurité ne justifient pas une interdiction générale, qui ne prend pas en considération les demandes individuelles et ne prévoit aucune exception », affirme au Monde Tania Hary, directrice exécutive de Gisha.
En attendant, des patients meurent à petit feu dans la bande de Gaza faute d’accéder à temps aux soins susceptibles de leur sauver la vie. Quelque 20 000 malades y sont inscrits sur la liste d’évacuation, dont 200 sont dans un état critique. Plus de 1 850 sont morts dans l’attente d’un transfert depuis le 8 mai 2024, selon le ministère de la santé de l’enclave ; ce dernier estime à 2 000 le nombre de patients évacués depuis la réouverture du point de passage de Rafah, en février.
Amnesty International dénonçait encore, en mars, les restrictions sur les médicaments, le matériel médical et les évacuations sanitaires, estimant qu’elles participent au génocide des Palestiniens de Gaza.
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 23 août 26

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