« J’ai pris la fuite pour protéger mes enfants, mais ça n’a pas suffi » : à Gaza, les missiles israéliens continuent de tuer des civils malgré le cessez-le-feu

 

Après une frappe israélienne sur un entrepôt, à Gaza, le 27 juillet 2026. EBRAHIM HAJJAJ/REUTERS
Depuis l’annonce du cessez-le-feu imposé par Donald Trump en octobre 2025, les frappes israéliennes ont causé la mort de plus de 1 100 Gazaouis. Parmi eux, près de 300 mineurs, selon l’Unicef, dont les quatre enfants de la famille Al-Masri, morts avec leurs parents dans l’incendie de leur maison touchée par un missile.
A l’annonce du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, imposé par les Etats-Unis, et dont l’entrée en vigueur a été annoncée le 10 octobre 2025, Firas et Salsabeel Al-Masri, 33 ans tous les deux, pensaient que tout allait s’arranger, enfin. Pendant toute la durée de la guerre d’anéantissement menée par Israël contre la bande de Gaza en réponse aux massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas, ces parents de cinq enfants avaient refusé de quitter leur maison du quartier de Sabra, dans l’ouest de la ville de Gaza.
Même quand, le 20 août 2025, Yumna, leur fille de 1 an, a été tuée par un tir de missile israélien, en pleine opération militaire dans la ville de Gaza, l’ingénieur en BTP et la professeure des écoles ont refusé de tout quitter pour vivre sous une tente de fortune, plus au sud. La fin théorique des bombardements israéliens sur l’enclave palestinienne, à l’automne 2025, les a mis en joie « comme des enfants », raconte aujourd’hui Ahmad Al-Masri, 33 ans, le frère de Firas, par WhatsApp – Israël interdit l’accès à la bande de Gaza à la presse internationale depuis octobre 2023. Le couple rêvait de reprendre des études.
« Mais, malheureusement, leur souffrance n’était pas terminée », poursuit Ahmad Al-Masri. Le 21 juillet, entre 2 heures et demie et 3 heures, sans aucune alerte préalable, un missile israélien a touché la maison familiale, qui a instantanément pris feu. Le frère de Firas, qui vit juste à côté, a tenté de sauver Naim, Firyal, Salma et Amira, ses neveux et nièces de 14, 12, 10 et 6 ans, en vain. « Ils sont morts brûlés avec leurs parents, devant mes yeux, décrit-il. J’entends encore leurs cris. » Questionnée par les médias israéliens sur cette frappe aérienne, l’armée israélienne a simplement indiqué avoir visé un membre du Hamas. En moins de 24 heures ce même jour, six autres personnes ont été tuées dans la ville de Gaza, après une frappe aérienne et un tir de drone, selon la défense civile palestinienne.
Malgré la fin théorique des hostilités, l’armée de l’Etat hébreu frappe la bande de Gaza tous les jours, ou presque. Depuis octobre, selon les chiffres du ministère de la santé de l’enclave jugés fiables par les organisations internationales, plus de 1 160 Gazaouis, dont de nombreux civils, ont été tués par des tirs de missiles ou de drones israéliens. Dans le même temps, l’armée israélienne a annoncé la mort de cinq soldats.

La trêve, une « illusion meurtrière »
Les négociations autour du plan de paix entre Israël et le Hamas, menées grâce aux intermédiaires égyptiens et qataris, patinent : l’armée israélienne occupe toujours plus de 60 % de l’enclave, tandis que le groupe de 15 technocrates palestiniens amené à diriger l’enclave sans le mouvement islamiste, selon le Conseil de la paix créé de toutes pièces par le président américain Donald Trump, est toujours empêché par les autorités israéliennes de se rendre dans la bande de Gaza. Le Hamas refuse pour l’instant tout compromis sur la question de son désarmement et sur le volet financier de sa gestion administrative de l’enclave.
Selon l’un des membres du Conseil de la paix, qui souhaite rester anonyme pour des raisons de sécurité, l’instance a demandé à l’Etat hébreu d’arrêter les « tueries ». « Cela a marché pendant un ou deux jours, puis l’armée israélienne a repris ses bombardements. » Cette récente vague de frappes israéliennes a été particulièrement meurtrière pour les enfants. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), en moyenne, 1 mineur gazaoui a été tué par l’armée israélienne chaque jour, depuis l’annonce du cessez-le-feu. Une trêve qualifiée le 19 juin par le porte-parole de l’organisation d’« illusion cruelle et meurtrière » pour les près de 300 enfants morts depuis octobre. Contacté, le porte-parolat de l’armée israélienne n’a pas répondu à notre sollicitation.
Lundi 22 juin, aux alentours de 10 h 30, Raghad Ashour, 17 ans, a été tuée par un éclat de missile tiré sur un véhicule, au milieu d’une rue bondée de la ville de Gaza. Selon le ministère de la santé de l’enclave, elle a été la seule personne tuée par cette frappe aérienne. La jeune fille rentrait chez elle, du pain et du zaatar à la main, après avoir récupéré un dossier pour une bourse d’études en intelligence artificielle. Elle voulait devenir « manageuse dans une banque » ou « directrice d’une grande institution publique », raconte d’une voix douce Samha Ashour, sa mère, une veuve de 41 ans qui a élevé seule ses six enfants. Ces trois dernières années, la mère et sa seule fille partageaient le même lit « et le même oreiller », au gré d’une dizaine de déplacements forcés, entre le camp de réfugiés de Jabaliya, au nord, de Rafah, au sud, et enfin, sous une tente attaquée par les rongeurs et la chaleur dans la ville de Gaza, ces derniers mois. « A chaque fois, j’ai pris la fuite en espérant protéger mes enfants, précise la mère de famille. Mais ça n’a pas suffi… »

Les enterrements ciblés
Le 17 juillet, Jamil Abou Dalal, élève ingénieur de 21 ans, s’imaginait travailler dans la sécurité quand il a croisé une procession funéraire sur le point de partir à la mosquée de son quartier du camp de réfugiés de Nousseirat, au centre de l’enclave. Quelques dizaines de personnes s’étaient rassemblées pour enterrer un homme tué dans une frappe aérienne, quelques heures plus tôt. Mais peu de temps après, un drone de l’armée israélienne tirait dans la foule, blessant 20 personnes et en tuant huit. Jamil Abou Dalal a été grièvement blessé par des éclats de munitions. Il est mort peu de temps après. L’armée israélienne a confirmé avoir mené cette frappe, expliquant qu’elle visait une « cellule terroriste », sans donner plus de détails.
« Les enterrements, comme les hôpitaux, sont devenus des cibles légitimes pour l’armée israélienne », constate Helmi Abou Dalal, son père, un médecin de 49 ans. En 2025, leur maison familiale de Nousseirat avait été visée par une frappe israélienne. Huit de leurs amis, hébergés chez eux à cause de la guerre, ont été tués. Le bâtiment a, depuis, gardé un vaste trou dans le toit. Le docteur, qui soigne des réfugiés dans le camp d’Al-Mawasi, près de Khan Younès, au sud, s’insurge contre ce qu’il appelle un « cessez-le-feu à sens unique ». « Ni le Conseil de la paix ni Donald Trump ne condamnent les violations répétées de l’accord de paix [par l’armée israélienne] », regrette-t-il.
Dimanche 26 juillet, l’Etat hébreu a, sans préciser de calendrier, donné son feu vert pour l’entrée sur le territoire palestinien d’environ « 200 soldats » venus du Maroc, du Kosovo, d’Albanie ou encore d’Ouganda, appartenant à la force internationale de stabilisation. Cette mission est censée assurer la sécurité sur place, après le désarmement du Hamas, selon les plans du Conseil de la paix. Le même jour, deux missiles israéliens ont été tirés sur un véhicule, dans le centre de la bande de Gaza, tuant selon l’armée le chef de la sécurité intérieure du Hamas. Dans l’enclave, ce dimanche, neuf personnes ont perdu la vie.

Par Lucas Minisini
Le Monde du 28 juillet 26

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