« On ne s’habitue jamais aux morts » : à Tyr, dans le sud du Liban, le retour impossible à la vie ordinaire après des mois de guerre

 

Un bâtiment détruit dans la ville de Tyr (Liban), le 16 juin 2026. ABDULMONAM EASSA POUR « LE MONDE »
Les habitants reviennent peu à peu dans cette ville côtière durement touchée par les bombardements israéliens, mais l’inquiétude perdure alors que le cessez-le-feu a été maintes fois violé, avant une fragile accalmie observée le 21 juin dans le sud du pays du Cèdre.
Devant son appartement rasé, dans le quartier d’Abou Deeb, à Tyr, dans le sud du Liban, Nour Khaled, un commerçant, affirme qu’il n’est pas « quelqu’un qui s’énerve ». Cela n’empêche pas la colère, intérieure, mais cet homme de 73 ans reste philosophe : « Nous n’étions pas à la maison quand Israël a frappé sans avertissement. Quelle chance ! » Le bombardement a eu lieu durant la deuxième semaine du mois de juin.
La rue, située dans le centre de la partie moderne de Tyr, parallèle au front de mer, est grise : plusieurs immeubles y ont été réduits à l’état de gravats. Le sien est encore debout, mais deux étages manquent, dont celui de son appartement. Le quartier a été l’un des plus touchés par les frappes. L’armée israélienne les a souvent présentées comme ciblant des infrastructures du Hezbollah. M. Khaled, dubitatif, préfère considérer que « la guerre, c’est comme ça : on ne sait pas quand et où il peut y avoir une attaque ».
Avec son épouse, il dort temporairement chez des voisins, qui ne sont pas encore de retour. L’homme, resté à Tyr durant toute la guerre entre Israël et le Hezbollah, commencée le 2 mars, exprime la difficulté de « s’installer ailleurs, quand on a vécu cinquante ans dans un même endroit ». Il refuse d’envisager qu’une réhabilitation soit impossible. Mais, « pour décider quoi faire, il faut qu’il y ait de la stabilité : [ils vont] attendre la fin des soixante jours de négociations entre l’Iran et les Etats-Unis », censés déboucher sur un accord final après la signature, le 17 juin, par les deux parties, d’un protocole d’accord prévoyant notamment la cessation des hostilités au Liban.

Tas de ruines
Les habitants du Liban sud renouent avec le provisoire et l’incertitude. Depuis l’annonce de l’arrangement entre l’Iran et les Etats-Unis, Tyr n’a pas été – à la différence de Nabatiyé – une zone d’affrontements entre Israël et le Hezbollah ni de bombardements israéliens massifs. Mais plusieurs frappes israéliennes ont eu lieu dans les environs, avant une fragile accalmie depuis le 20 juin après-midi. Et dimanche 21 juin, des drones survolaient de nouveau Tyr et ses alentours.
Rien n’est acquis. « On réfléchit au jour le jour. Les faits nous diront s’il y a un retour à la normale », dit un acteur du secteur hospitalier – lourdement affecté – qui a requis l’anonymat. Les autorités libanaises ont appelé à la vigilance au sujet des retours. Cette exhortation entretient « l’angoisse », selon cet interlocuteur. « On ne sait pas de quoi demain sera fait. »
Ville de plus de 40 000 habitants, Tyr est sonnée par la violence. Il faut désormais faire le compte des destructions. Plus de 20 bâtiments ont été réduits à des tas de ruines, selon Alwane Charafeddine, adjoint au maire. L’équipe municipale cherche à affiner le nombre de logements endommagés, à des degrés divers, par l’impact des frappes, évalués pour l’instant entre 800 et 1 000.
En plus de cent jours de conflit – le cessez-le-feu du 17 avril n’avait apporté qu’une parenthèse de quelques jours dans le Sud, avant que la guerre n’y reprenne –, « une quarantaine de bombardements israéliens, par avions de chasse ou par drones, ont touché la ville », comptabilise l’élu. De multiples raids se sont produits à partir de la fin du mois de mai. Le 9 juin, un ordre israélien d’évacuation forcée touchait l’ensemble de la ville de Tyr.
« Ceux qui ont perdu leur maison ne se réinstalleront pas tout de suite, constate M. Charafeddine. Et tant qu’Israël occupe une partie du Liban sud, la guerre n’est pas finie. Il peut y avoir une trêve, un cessez-le-feu, mais pas plus. » Ce cadre du parti chiite Amal, dirigé par le président du Parlement, Nabih Berri, ajoute que « l’occupation rend les opérations de résistance légitimes ». M. Berri – dont la formation est à la fois rivale et alliée du Hezbollah – est le seul des trois hauts responsables de l’Etat à avoir salué chaleureusement l’accord Iran - Etats-Unis, qui marque un renforcement du camp pro-iranien, dont fait partie le mouvement armé chiite.

Ville « meurtrie »
Le sort des plus vulnérables s’annonce un défi. Assise devant son déambulateur, Dalal Kassab, 66 ans, passe ses journées et ses nuits sous le porche de la mairie. « Quand il y a eu les ordres d’évacuation, beaucoup de gens se sont réfugiés ici. Ils sont repartis chez eux. Mais moi, mon appartement est détruit », explique-t-elle. Elle ne dort plus qu’avec des somnifères, ce qui lui permet de « ne rien entendre la nuit, que les avions de guerre israéliens soient hauts ou bas dans le ciel », comme ceux qui ont survolé le Sud dans la nuit de vendredi à samedi.
Quelques tentes étaient encore installées, à la mi-juin, sur la corniche du front de mer, près de la vieille ville. Mais la plupart de ceux qui s’y étaient abrités sont repartis. Un homme et son fils chargent leur voiture pour rentrer chez eux, à Al-Bass, un camp palestinien de Tyr. Emm Ali, une Syrienne, se protège du soleil sous un parasol : elle a perdu son petit logement, bombardé, dans le quartier d’Abou Deeb. Elle se sent « en sécurité » à proximité d’un barrage de l’armée érigé devant l’une des entrées du quartier chrétien de Tyr, qui a été préservé des bombardements malgré les menaces. L’Etat hébreu avait affirmé que des membres du Hezbollah se cachaient dans ce quartier parmi les déplacés accueillis.
« Les Israéliens ont cherché à monter chrétiens et musulmans les uns contre les autres », accuse M. Charafeddine. L’expulsion de déplacés par les habitants du quartier laissera des traces, reconnaît-il. Mais il veut croire qu’elle n’a été le fait que d’une minorité, et que Tyr, ville à majorité chiite, mais pluriconfessionnelle, restera un symbole de « coexistence ».
Sur un terrain attenant à l’un des sites archéologiques de la ville, des bulldozers déblaient des gravats : ceux d’une maison patrimoniale qui a été bombardée. « Il y avait là un arbuste de jasmin sur lequel nous allions cueillir des fleurs », se remémore Nabil Bawab, un directeur d’école à la retraite, à peine revenu à Tyr. Il sait dater les destructions, plus ou moins récentes, et est l’un des rares à croire fermement que la « stabilité » puisse être de retour, « parce que de grands pays se sont mis d’accord ».
La minuscule épicerie tenue par Haydar Chaar, située à quelques mètres de la bâtisse détruite, n’a subi que des dégâts mineurs. Le jeune homme n’a pas quitté Tyr, car cette ville, c’est son « âme ». « Je suis triste de la voir aussi meurtrie. Les destructions, on peut faire avec, mais on ne s’habitue jamais aux morts », dit l’épicier. Près de 4 000 personnes ont été tuées par les bombardements israéliens au Liban depuis le 2 mars.
Plus bas, face à la mer, devant les ruines d’un ensemble d’immeubles bombardés par Israël le 16 avril, se dressent les portraits des 27 personnes tuées le même jour, dont des enfants et des femmes. Toutes ont été réunies sur une grande affiche, avec cette inscription : « les martyrs de la ville de Tyr ». Des passants ralentissent le pas devant le lieu, symbole d’une douleur qui perdurera.
De retour dans le quartier d’Abou Deeb, des employés de la mairie réparent des câbles électriques. Des commerçants nettoient des débris de verre sur le pas de leur porte. Les employés du restaurant Abou Deeb, très populaire, s’affairent à remettre en état le local, endommagé lorsqu’un immeuble en face a été pulvérisé par une frappe israélienne. « On s’en remet à Dieu pour que le calme perdure à Tyr », dit le patron, Ibrahim Badawi.
Il est échaudé par les cessez-le-feu non respectés depuis celui ayant mis fin à la précédente guerre de 2024, après lequel Israël avait poursuivi ses raids sur le sud du pays pendant quinze mois en affirmant viser le Hezbollah. Ibrahim Badawi attend encore une véritable trêve, c’est-à-dire « sans attaques ni assassinats ». Sa femme et ses enfants restent pour l’heure déplacés à Beyrouth.

Par Laure Stephan
Le Monde du 21 juin 26

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