Liban. Les réfugiés palestiniens accueillent les déplacés

 

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Malgré le cessez-le-feu signé le 19 juin par Israël et le Hezbollah, les bombardements israéliens sur le Sud-Liban n’ont pas cessé, rendant difficile un retour des déplacés. Depuis le 2 mars, ils sont plus d’un million de Libanais à avoir été contraints à fuir leurs foyers. Certain·es ont trouvé refuge dans les camps de réfugié·es palestinien·nes. Dans un reportage effectué en mai 2026, Orient XXI avait rencontré des habitant·es et des déplacé·es au camp de Nahr Al-Bared, au nord de Tripoli.

Après le barrage militaire contrôlé par l’armée libanaise, une grande banderole flotte au-dessus de la route défoncée : « Le camp de Nahr Al-Bared vous souhaite la bienvenue. » Les drapeaux frappés du Cèdre laissent place à ceux aux couleurs panarabes. Nahr Al-Bared, à quelques kilomètres de la frontière syrienne au nord de Tripoli, est l’un des douze camps palestiniens établis au Liban après la Nakba de 1948. Aujourd’hui, environ 250 000 Palestinien·nes vivent encore à travers le pays.
En septembre 2024 et en mars 2026, le camp connaît un nouvel afflux de personnes cherchant un refuge face à la reprise de la guerre entre le Hezbollah et Israël. Des Palestinien·nes, Libanais·es et Syrien·nes originaires des zones bombardées y ont été accueilli·es. Cette année, selon les chiffres d’un consortium d’organisations ayant organisé l’arrivée des déplacé·es, il a accueilli jusqu’à 9 000 personnes pour une population d’environ 30 000 habitant·es.

Le camp, une destination réfléchie
« Des amis palestiniens nous ont orientés vers Nahr Al-Bared pendant la guerre de 2024. Depuis, nous avons créé des liens ici », explique Abbas Damerji, originaire de Bazouriyé dans la province de Tyr, dans l’appartement qu’il loue avec sa famille de onze personnes. « Au début de cette guerre, un ami du camp m’a appelé spontanément pour me dire de revenir. »
Pour trouver un logement, les déplacé·es se débrouillent via des connaissances, le bouche-à-oreille ou l’aide d’habitant·es. Selon les statistiques du consortium d’organisations ayant géré l’accueil des arrivant·es, la majorité loue, alors qu’un quart est hébergé chez des proches et 7,5 % dans des logements prêtés. Une minorité est hébergée dans l’école Battir gérée par l’UNRWA.
Pour les Damerji, le choix de trouver refuge dans un camp palestinien n’a rien d’anormal : « On vient du Sud et on vit la guerre : nous ressentons la douleur des Palestiniens et nous nous sentons proches d’eux. » Bien qu’une majorité des déplacé·es séjournant à Nahr Al-Bared soit palestinienne du Liban, le camp accueille à présent 17 % de Libanais·es, 10 % de Palestinien·nes de Syrie et 4 % de Syrien·nes.
Par ailleurs, le coût de la vie plus faible que dans le reste du pays encourage la famille à rester au camp. Leur appartement leur revient 500 dollars (431 euros), un coût mensuel plus élevé que la moyenne du camp qui oscille autour de 200 dollars (174 euros), mais faible comparé au reste du pays où de nombreux propriétaires ont largement augmenté les loyers à l’arrivée des déplacé·es.
Le nord du pays garantit également un environnement plus sain : « Ici, les enfants n’entendent plus les bruits de drones et de bombardements. » Au pied de leur appartement, le neveu d’Abbas, sept ans, porte un treillis militaire, un drapeau libanais flanqué sur son cœur, et joue avec une kalachnikov en plastique.

Une organisation interne systématisée
Face à l’affluence début mars, les associations locales, comités populaires et organisations communautaires internes se sont coordonnés indépendamment des autorités libanaises pour enregistrer les familles arrivant et distribuer l’aide d’urgence. « Lorsque la guerre a repris, on nous a annoncé que nos locaux allaient servir de plateforme pour l’enregistrement des familles arrivant », explique Nadine Ali, membre de l’organisation Azahir, qui facilite des activités pour les enfants du camp. « On nous a réquisitionné pour assurer des rotations afin d’enregistrer les arrivant·es. Au début, les files d’attente duraient des heures. »
Le rythme de travail de Nadine et ses collègues s’est apaisé ces dernières semaines, en ce mois de mai, la crise continue et le quotidien n’est toujours pas revenu à la normale : « Depuis la guerre, on travaille cinq jours au lieu de trois. » En plus des enregistrements, l’association a décidé de continuer ses programmes d’éducation et d’ouvrir des classes supplémentaires pour accueillir quarante-six enfants déplacés.
Au 14 mai, Nahr Al-Bared accueillait encore 2 130 personnes. Si la majorité des déplacé·es est rentrée à la suite du « cessez-le-feu » entré en vigueur le 16 avril, beaucoup d’entre eux ont cependant laissé leurs affaires ou continuent de louer un logement dans le camp, prêt·es à revenir. Ce samedi 16 mai, comme beaucoup d’autres, Sahar Kallam, 35 ans, palestinienne originaire de Chabriha près de Tyr, revient pour la troisième fois à Nahr Al-Bared à la suite d’un ordre d’évacuation lancé par l’armée israélienne :
"Nous sommes venu·es ici à la guerre de 2024, puis au début de celle-ci. À l’annonce du cessez-le-feu, nous sommes rentré·es, mais nous avons vite constaté que la trêve n’existe que dans les infos, là-bas, on ne l’a pas vu : les bombardements ne cessent pas. On se croirait à Gaza."
Après avoir été hébergées deux fois gratuitement dans une maison prêtée, elle et sa famille de treize personnes, dont quatre enfants, louent cette fois un petit appartement qu’ils peinent à payer.

L’expérience partagée du déplacement
« Je me rappelle que je dormais quand j’ai entendu les bombardements. Ma famille et moi, nous nous sommes réfugié·es chez des proches dans trois camps différents. » Cette histoire ressemble à celles qu’on pourrait entendre de la bouche des exilé·es vivant la guerre actuelle. Pourtant, il s’agit de Nadine qui a vécu la guerre qui a frappé Nahr Al-Bared en 2007 lorsqu’elle avait neuf ans. Des affrontements entre l’armée libanaise et le groupe Fatah Al-islam ont vidé le camp de l’entièreté de sa population et l’armée a pilonné la zone. « On a fini par louer un appartement à Beddaoui où on est resté·es sept ans avant de rentrer ici. On attend encore que notre maison soit reconstruite – ma famille est toujours locataire. »
« En 2007, nous avons aussi été déplacé·es, nous avons tout perdu. Nous avons ressenti intimement ce que c’est de vivre ça et nous comprenons donc ce que ces gens vivent. C’est notre devoir de les accueillir », explique Nawal Hassan, figure de l’activisme local, qui co-coordonne l’accueil des déplacé·es. Depuis 2024, elle accueille chez elle une amie du Sud qui a perdu sa maison dans un bombardement israélien : elle n’a nulle part d’autre où aller et Nahr Al-Bared est devenu son refuge.
Ce 15 mai, jour de la commémoration de la Nakba, des activités sont organisées dans le camp pour célébrer la culture palestinienne et affirmer le droit au retour après 78 ans d’exil. Nadine Ali complète : « Tout le monde sait que c’est notre devoir de les accueillir. Leur combat est aussi le nôtre et l’on veut les soutenir face à l’occupation. »

Baisse des moyens de l’Unrwa
Les camps au Liban sont connus pour leur précarité. Les Palestinien·nes ne peuvent pas acquérir la citoyenneté libanaise, ce qui les empêche notamment d’être propriétaires, de voter, de constituer des syndicats et de travailler dans le secteur public. Citoyens de deuxième classe, les habitant·es de Nahr Al-Bared ne se sont toujours pas remis de la guerre de 2007. Entre bâtiments reconstruits et ruines encore visibles, le camp porte toujours ses stigmates. L’odeur des poubelles imprègne le front de mer pendant que les commerçant·es fument leur énième cigarette en attendant un·e client·e. Ici, le chômage est au plus haut et la crise économique libanaise fait des ravages depuis 2019.
Ahmed Saydeh* est Palestinien de Syrie, il s’est réfugié près de Tyr au Liban en 2012 à la suite des bombardements du régime Assad sur son camp, Yarmouk, à Damas. Cette année, il fuit de nouveau la guerre. Il est arrivé à Nahr Al-Bared le 27 mars après avoir rencontré un groupe qui y partait. Après avoir été hébergé gratuitement, il a trouvé un appartement pour sa famille pour 160 dollars (140 euros) tout compris. Après son arrivée, la réalité l’a rattrapé : « On n’arrive pas à subsister ici. Il n’y a déjà pas de travail pour les habitants du camp, pour nous, c’est impossible. » Il peine à garder les yeux ouverts et son visage traduit une extrême détresse :
"Nous sommes arrivés avec rien du tout et on commence à ne plus avoir assez pour la nourriture. Ma fille de neuf ans se réveille la nuit, car elle a faim. Ma femme est malade et doit faire des transfusions sanguines régulières. À Tyr, une clinique lui fournit le traitement gratuitement, ici, il n’y a rien."
Les portes du camp se sont ouvertes, mais les services ne suivent pas et les organisations sont livrées à elles-mêmes. Plus tôt cette année, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) a réduit ses opérations en termes de santé et d’éducation de 20 %. Ces réductions prolongent la crise financière que traverse l’agence depuis les accusations israéliennes de collusion avec le Hamas qui ont poussé plusieurs pays à suspendre leurs contributions, dont les États-Unis.
Le sous-financement de l’UNRWA a un impact direct sur l’accueil des déplacé·es. Rana Hasan est coordinatrice du réseau de protection de l’enfance regroupant seize structures locales. Elle co-organise l’enregistrement des arrivant·es, collecte les besoins et redirige vers les associations compétentes. Par rapport à la crise de 2024, Rana Hasan remarque un grand changement :
"Les financements qu’on reçoit maintenant n’ont rien à voir avec 2024. À cause de cela, l’aide qu’on peut proposer aux arrivant·es est gravement réduite. Les ONG locales n’arrivent pas à répondre à tous les besoins, car de nombreuses demandes aux bailleurs n’ont pas abouti."
Pour pallier les manques, l’entraide informelle tente de faire la différence :
"Les groupes WhatsApp du camp jouent un rôle dans l’aide. Par exemple, les gens se sont organisés pour apporter l’iftar chez les familles qui ne pouvaient pas se l’offrir pendant le Ramadan."
Malgré ces petits réseaux, Ahmed Saydeh ne peut plus tenir financièrement sans travail et a décidé de rentrer dans le Sud : « C’est la quatrième fois qu’on doit s’enfuir dans notre vie. Encore une fois, même si ma maison est détruite, j’y retournerai et je la reconstruirai. » La veille, l’armée israélienne a ordonné l’évacuation de son quartier. « Même si c’est dangereux, on n’a plus le choix » conclut-il.
De nombreux groupes d’hommes originaires du camp partent aussi par la mer. Selon plusieurs résident·es, la veille encore, des dizaines d’habitants du camp ont rejoint la Grèce par bateau, dans l’espoir d’une vie plus stable.
À la sortie du camp, une dernière banderole remercie les visiteur·euses d’être venus.

Céline Mouchart
Journaliste indépendante.
Orient XXI du 22 juin 2026

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