La guerre génocidaire d’Israël est en train d’effacer une culture et une mémoire. Pour y résister, artistes et chercheurs gazaouis créent et agissent, comme en témoigne l’exilé palestinien accueilli en France dans le cadre du programme Pause.
Le génocide à Gaza a plusieurs visages. Aux 72 000 vies humaines fauchées, aux autres, par dizaines de milliers, blessées, amputées ou disparues, au territoire physique réduit en ruines, s’ajoutent l’anéantissement du patrimoine et de la culture, la destruction des écosystèmes, l’impossibilité d’imaginer un avenir. Ainsi parle-t-on de culturicide, d’écocide, d’urbicide ou encore de futuricide.
Ces termes, constitutifs d’un génocide, désignent une réalité tangible et mesurable tel le bombardement massif des sites historiques, religieux et artistiques, le ciblage délibéré des intellectuels, chercheurs, artistes et acteurs culturels, l’empoisonnement des sols et des nappes phréatiques ou la volonté d’effacer une histoire.
Un rapport de l’observatoire Euro-Med des droits de l’homme documente comment Israël « vise intentionnellement toutes les structures historiques de la bande de Gaza, voulant effacer ainsi les moindres traces d’histoire des civilisations qui l’ont traversée depuis des milliers d’années ». La procédure engagée par l’Afrique du Sud auprès de la Cour internationale de justice contre le régime israélien en vertu de la convention sur le génocide pointe du doigt « la destruction de la mémoire, de l’histoire et des archives officielles des Palestiniens et Palestiniennes de Gaza ».
À Gaza, Ahmad Ashour a dirigé et animé l’institut Tamer, l’une des plus importantes institutions culturelles et éducatives. Après octobre 2023, il s’était investi dans l’ONG de solidarité internationale Acted. Depuis une année, il est exilé et vit en France dans le cadre du programme Pause, piloté par le Collège de France en lien notamment avec le collectif Maan, pour accueillir chercheurs et artistes en danger. Ce programme est suspendu depuis des mois en raison du gel par Paris des opérations d’évacuation de Gaza.
Ahmad Ashour est actuellement chercheur à l’université de Tours (Indre-et-Loire). Ses travaux portent sur la littérature jeunesse, la circulation des œuvres et la censure. Il prépare également un travail sur la pensée de Paul Ricœur et les mémoires blessées.
À Gaza, vous étiez durant treize ans responsable d’un organisme culturel. Quelles étaient ses missions ? Comment avez-vous assuré ses activités ?
Je dirigeais le Tamer Institute for Community Education (institut Tamer pour une communauté éducative), un acteur culturel et éducatif important à Gaza. Sa principale mission était de favoriser l’accès à la lecture des enfants et des adultes. Tamer travaillait avec un réseau d’environ 80 bibliothèques municipales et des camps de réfugiés, à Gaza et en Cisjordanie. Il y avait aussi une maison d’édition qui publiait des livres pour enfants.
Des activités étaient organisées toute l’année : clubs de lecture, ateliers pour les enfants et pour les parents avec, en point d’orgue, la Semaine nationale de la lecture. Nous organisions aussi des événements culturels et artistiques avec des écrivains, des musiciens, des artistes plasticiens. Tout cela se faisait dans un contexte difficile de guerre, de blocus, de divisions politiques et de différentes formes de censure.
Malgré ces contraintes, la production culturelle existait et continuait. Aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose, mais Tamer tente, tant bien que mal, de poursuivre quelques activités. Détruire une bibliothèque, un centre culturel, ce n’est pas seulement détruire un lieu. C’est détruire une possibilité.
Vous estimez que « Gaza est devenue aujourd’hui une question morale et pas seulement une question politique ». Pouvez-vous expliquer ?
Ce qui s’est passé et se passe à Gaza interroge nos consciences, nos cadres de pensée et même notre façon de voir le monde. Comment pouvons-nous accepter de vivre dans un monde capable d’anéantissement ? Après la Seconde Guerre mondiale, on pensait que c’était fini, on a dit « plus jamais ça ». Une nouvelle pensée est née en Europe, sur des ruines matérielles, morales et politiques.
La question s’est posée : comment cela a-t-il été possible ? Comment des sociétés entières ont-elles pu accepter des régimes totalitaires et destructeurs ou y participer ? Aujourd’hui, je pense que nous devons avoir le courage de poser une question similaire. Quand plus de 50 000 enfants sont tués ou gravement blessés en moins de deux ans, quand plus de 80 % du territoire est effacé, quand presque toutes les écoles sont détruites, quand les universités disparaissent, quand les bibliothèques brûlent, ce n’est pas seulement une catastrophe humanitaire.
Ils veulent effacer notre histoire. C’est une question fondamentale pour la pensée : comment comprendre et vivre dans un monde où une telle destruction est possible et visible sur les écrans ? Ce n’est pas seulement un territoire qui disparaît. Ce sont les conditions mêmes de la vie, de la connaissance et de la mémoire.
Une des formes du génocide est ce qu’on appelle le « culturicide ». Expliquez-nous comment cela se traduit ?
Israël a fait disparaître toute une communauté artistique, une génération de poètes, de plasticiens, d’écrivains. Le culturicide est au cœur de l’entreprise coloniale en violation de la convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé. Comme l’a écrit l’écrivain gazaoui et ministre de la culture de l’Autorité palestinienne Atef Abu Saif, « la guerre contre la culture a toujours été au cœur de la guerre menée par les agresseurs contre notre peuple, car la véritable guerre est une guerre contre le récit ».
Selon l’Unesco, une centaine de sites patrimoniaux, historiques, archéologiques et culturels ont été détruits. Les chercheurs parlent aussi d’« urbicide ». Avant 2023 on comptait 76 lieux culturels à Gaza. Les locaux des deux seules galeries d’art contemporain Eltiqa (« rencontre ») et Shababik (« fenêtres ») de Gaza qui ont formé une génération d’artistes ont été anéantis et avec eux ses quelque 20 000 œuvres d’art. L’armée israélienne a ciblé les rares centres d’art contemporain existant comme le Rashad al-Shawa Center, célèbre pour son architecture. Il a été fondé en 1985, avec une riche bibliothèque et un grand théâtre.
En 2016, il avait abrité le festival du film Gaza Red Carpet. L’Institut français de Gaza, seul centre culturel étranger de la ville, a également été touché, son matériel informatique, saisi ou endommagé. Selon un rapport du ministère de la Culture palestinien de janvier 2024, 12 musées avaient été détruits, ainsi que des mosquées et des églises. Bibliothèques, maisons d’édition, parcs publics, zoo…
Tout cela n’est que ruine et la liste n’est pas exhaustive. On peut parler de génocide culturel, car il y a là une volonté de détruire les infrastructures urbaines et leurs lieux sociaux et culturels pour « effacer la mémoire collective d’un groupe social », comme le définit la convention sur le génocide.
Quelles sont les conséquences à court, moyen et long terme de cet effacement ?
Imaginez une ville où presque tout a disparu : plus de rues reconnaissables, plus d’écoles, plus de lieux de création, plus de maisons, une ville où les repères disparaissent. Je me réfère à Paul Ricœur et à sa notion de mémoire blessée. La mémoire a besoin des objets pour fonctionner, elle n’est pas seulement dans notre esprit. Elle a besoin de lieux, de traces. On se souvient en revenant dans un endroit, en touchant quelque chose, en reconnaissant une rue, une odeur, la maison où vous êtes né.
Mais que se passe-t-il quand tous ces repères disparaissent, quand les lieux de mémoire sont détruits ? Une mémoire blessée est une mémoire qui ne peut plus relier facilement le passé et le présent. Une rupture apparaît et, de fait, notre récit devient fragile. Notre identité est un récit. C’est ce que nous racontons sur nous-mêmes. Quand ce récit est brisé, quand la mémoire est blessée, alors même le futur devient incertain. J’aimerais que tout le monde parle toujours de Gaza. C’est essentiel parce que, en fait, le génocide est toujours en cours.
Avant octobre 2023, il y avait une vitalité culturelle et artistique à Gaza malgré l’embargo, le blocus, les bombardements, etc. Pouvez-vous nous en parler ?
Parler de la vie culturelle à Gaza est essentiel. Malgré ces contraintes, la production culturelle existait et continuait. Il y a des mouvements artistiques palestiniens depuis 1948 et nous avons une longue histoire de résilience. Il existait des espaces pour apprendre et produire, dans différents lieux : dans les bibliothèques, dans les centres culturels et parfois dans l’espace public.
L’apprentissage se faisait souvent de manière informelle : par la pratique, par le travail collectif. Les enfants de Gaza grandissaient avec les livres, avec les dons de bibliothèques. Cela permettait d’imaginer le monde à l’extérieur de Gaza, d’aider les enfants à construire leur identité personnelle et à renforcer leur appartenance collective.
C’est dans ce contexte que des projets, comme celui autour de l’aéroport de Gaza, ont émergé ?
L’aéroport inauguré en 1998 a été détruit en 2001 par des bombardements de l’armée israélienne, mais il reste un symbole très important parce qu’il représente une chose simple : la liberté, le droit de se déplacer, le droit de voyager, le droit d’ouvrir des horizons. Dans ce projet né des ruines de cet aéroport, des artistes, des écrivains, des musiciens de Tamer Institute ont travaillé ensemble pour imaginer sa reconstruction. Les œuvres ont été exposées à l’Institut français de Gaza.
Ce projet parlait d’une génération, celle qui n’était jamais sortie de Gaza, qui rêvait simplement de voyager, de bouger, de voir le monde. Il y avait des tableaux, des photographies, des textes, de la poésie, de la musique. Ce projet montrait la capacité de l’art à reconstruire symboliquement ce qui a été détruit.
Derrière tout ce projet, il y a des visages. Je pense à mon ami Mohammed Sami, un des coordinateurs de l’initiative. On le voit dans un film documentaire où il est le personnage principal. Il disait que son rêve était seulement de voir Gaza depuis le ciel. Il a été tué lors du bombardement de l’hôpital al-Ahli à Gaza.
Que deviennent les artistes qui sont toujours à Gaza. Avez-vous des nouvelles ?
Je pense qu’ils sont tous exilés, de et à l’intérieur. Ils sont bloqués, coincés dans une ville qui a été rasée. Moi-même, je me demande comment j’ai survécu, j’ai dû me déplacer souvent pour fuir les bombardements. Lorsque je suis revenu à Gaza-ville, après janvier 2024, ce fut un véritable choc. Le quartier où j’ai habité, les écoles de mes enfants, mon travail, les rues, les repères essentiels, tout était totalement rasé. Tu arrives dans une ville que tu ne connais pas. C’est cela l’exil intérieur.
Il y a aussi les artistes de Gaza exilés dans le monde, et notamment en Europe. Peut-on dire qu’ils sont en train de donner naissance à un nouveau mouvement artistique palestinien ?
Oui, nous sommes témoins aussi de ce mouvement. Ils sont écrivains, musiciens, plasticiens. Bien que très récent, ce mouvement est marqué par une production très riche. Il ne vient pas de nulle part. Il s’inscrit dans la continuité – ou la renaissance – de ce qu’a connu Gaza, à savoir une création artistique foisonnante, dans tous les domaines. Les artistes et intellectuels ont commencé à travailler dès leur arrivée, malgré l’anxiété, malgré l’angoisse, malgré la perte.
Créer, c’est lutter, c’est une manière de tenir, de continuer. Ils ont commencé à documenter le génocide par des œuvres d’art, des poèmes, des chorégraphies. Ce qui est détruit à Gaza, continue à vivre dans ces œuvres. Leur action est un antidote contre l’oubli et la douleur. Elle sert à garder la mémoire du Gaza, la mémoire de la Palestine.
Latifa Madani
L'Humanité du 26 juin 26

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