Israël : les désaccords persistent dans l’UE sur la question des sanctions et créent des tensions à la commission

 

La haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, lors d’une réunion informelle des ministres des affaires étrangères de l’UE à Limassol (Chypre), le 28 mai 2026. YIANNIS KOURTOGLOU/REUTERS
Divisés sur la suspension partielle de l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Etat hébreu, les Vingt-Sept le sont aussi sur la sanction du commerce de produits provenant des colonies dans les territoires palestiniens.

La politique à l’égard d’Israël continue de créer des tensions au sein de l’Union européenne (UE). Entre lutte de pouvoir au sein des institutions communautaires et bras de fer autour de la conduite de la politique étrangère, Bruxelles vient de vivre un nouvel épisode de la guerre des cheffes. Il a opposé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et sa vice-présidente, patronne de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas. Cette dernière en est ressortie politiquement affaiblie, alors que les Vingt-Sept peinent toujours à trouver la meilleure stratégie pour qu’Israël respecte ses engagements concernant l’accord humanitaire relatif à Gaza, conclu à l’automne 2025, ou le déblocage des fonds à l’Autorité palestinienne.
Tout est parti d’une petite phrase, dont la véracité n’a jamais été confirmée. Selon le site Euractiv, la cheffe de la diplomatie européenne aurait comparé Israël au régime raciste sud-africain de l’apartheid, lors d’un entretien avec des diplomates au Mexique. Plusieurs fois interrogée depuis au sujet de ces propos rapportés, elle a assuré ne pas vouloir commenter ses conversations diplomatiques. Le 18 juin, faute d’explications ou d’excuses, Gideon Saar, ministre des affaires étrangères israélien, a annoncé « rompre tout contact avec Mme Kallas ». Le même jour, lors du sommet à Bruxelles, Friedrich Merz, le chancelier allemand, condamnait les propos attribués à l’Estonienne, assurant qu’il « ne partage absolument pas ce choix de mots » vis-à-vis de l’Etat hébreu.
Pour Kaja Kallas, l’épisode ne s’arrête pas là. Le 22 juin, Gideon Saar a reçu à Jérusalem Dubravka Suica, la commissaire européenne à la Méditerranée. Prévue de longue date, cette visite aurait pu être déprogrammée par Ursula von der Leyen, par solidarité pour sa vice-présidente. Cela n’a pas été le cas, et cela a contribué à affaiblir plus encore la position de Kaja Kallas. La Commission assure qu’il n’en est rien, puisque la délégation comportait des experts issus de ses services.

Décision politique et symbolique
Kaja Kallas vit le même destin que Josep Borrell, son prédécesseur, qui était devenu persona non grata en Israël. Ce dernier a d’ailleurs réagi, raillant cette « belle démonstration de “solidarité et coordination” au sein de l’UE ». « M. Borrell était très militant sur le dossier israélo-palestinien, rappelle un diplomate européen. Kaja Kallas a, elle, tout fait pour maintenir le dialogue avec Israël, transmettre les inquiétudes des Etats européens et négocier pour faire changer les choses sur place. » Sans grand succès jusqu’à présent.
Ces péripéties prouvent une fois de plus l’ambition d’Ursula von der Leyen de concentrer tous les pouvoirs, y compris les affaires étrangères. Elles témoignent surtout d’un autre sujet : la difficulté, tant au sein des institutions européennes qu’entre les Etats membres, de s’entendre sur le niveau de pression diplomatique à exercer pour qu’Israël cesse ses exactions contre les Palestiniens, tant à Gaza qu’en Cisjordanie occupée, et au Liban.
En septembre 2025, la présidente de l’exécutif avait surpris en proposant une suspension partielle de l’accord d’association entre l’UE et Israël, mais les Etats n’ont jamais réussi à se mettre d’accord. L’Allemagne, en particulier, se positionne systématiquement en soutien d’Israël. Début mai, si les Etats membres ont cependant fini par imposer des sanctions contre certaines organisations de colons violents, ils ont cherché à contourner le sujet politiquement trop complexe de la suspension de l’accord. Pour reprendre l’initiative, la France et la Suède ont proposé à leurs partenaires de porter leur attention sur l’importation des produits issus des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée et dans le Golan.
Dans la foulée, Kaja Kallas a demandé à la Commission de préparer des propositions. Mais l’exécutif communautaire a d’abord refusé, multipliant les excuses pour ne pas agir. Elle a ainsi estimé que la proposition précédente était suffisante, car bien plus importante, puis elle a jugé que la base juridique d’une telle proposition sur les produits des colonies rendait obligatoire un vote à l’unanimité, et non à la majorité qualifiée, qui est la règle en matière commerciale.
Surtout, la Commission jugeait que la faiblesse des échanges avec les colonies, estimés à quelques millions d’euros, rendait la mesure bien trop anecdotique. Selon une étude de la Banque mondiale datant de 2012, ces produits représenteraient autour de 2,23 % de l’ensemble des échanges avec Israël. Néanmoins, le 10 juin, l’organisation non gouvernementale Global Echo a révélé, après quatre ans d’enquête, qu’environ 17 % des exportations agricoles israéliennes vers l’Europe étaient en fait issues des colonies. Ce document montre que « les marchandises des colonies qui arrivent sur les marchés européens ne sont ni marginales ni exceptionnelles ; à l’inverse, elles représentent un élément substantiel et récurrent du commerce agricole d’Israël vers l’Europe », écrit Global Echo.
Anecdotiques ou non, plusieurs diplomates estiment que cette décision serait avant tout politique et symbolique. Une dimension qui importe au plus haut point en Israël. D’ailleurs, les chefs d’Etat et de gouvernement ont officiellement demandé à Ursula von der Leyen de nouvelles propositions sur le sujet avant le Conseil des affaires étrangères du 13 juillet. Elle pourrait même les dévoiler lors du lancement de la présidence irlandaise de l’UE, début juillet à Dublin, une capitale particulièrement engagée sur le sujet.

Par Philippe Jacqué
Le Monde du 26 juin 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire