Flottille pour Gaza : une dizaine de militants étrangers détenus à Benghazi, en Libye

 

Une pancarte sur laquelle on peut lire en italien « Ne touchez pas à la flottille » lors d’une manifestation de solidarité avec des militants de la flottille, à Rome, le 18mai 2026. CECILIA FABIANO/LAPRESSE VIA AP
Les activistes de la cause palestinienne ont été arrêtés le 24 mai après être entrés dans l’est de la Libye, contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar.

En Libye, les militants internationaux de la cause palestinienne n’en finissent pas de buter sur l’obstacle du maréchal Khalifa Haftar. Une dizaine d’activistes de la flottille pour Gaza – aussi appelée « Global Sumud [persévérance, en arabe] Flotilla » – sont détenus à Benghazi (Est) depuis le 24 mai, attisant au passage les tensions diplomatiques entre les autorités de la Cyrénaïque (Libye orientale) aux mains de Haftar et l’Italie dont sont originaires deux des personnes arrêtées : le documentariste Domenico Centrone et l’éducatrice à la retraite Leonarda Alberizia.
Le reste du groupe compte deux Argentins, un Uruguayen, une Américaine, une Portugaise, une Espagnole, une Polonaise et un Tunisien. Déjà, en juin 2025, un convoi terrestre de la flottille pour Gaza venant de Tunisie avec l’objectif de traverser l’Egypte jusqu’au point de passage de Rafah s’était heurté à la ligne de démarcation entre l’ouest et l’est libyens, située à Syrte. Les centaines de militants embarqués dans le cortège de bus avaient alors dû rebrousser chemin.
Les événements ont, cette fois-ci, pris une tout autre tournure. Le 24 mai, la dizaine d’étrangers renouvelant la tentative d’emprunter les routes du littoral libyen vers l’Est n’ont pu faire demi-tour après avoir trébuché sur le verrou de Syrte, cadenassé par les forces de Haftar. Ils ont disparu dans des véhicules les conduisant à Benghazi, la « capitale » de la Cyrénaïque distante de 600 kilomètres.
« La délégation s’était approchée de Syrte de bonne foi dans l’objectif de remettre aux autorités de l’Est libyen une réponse écrite comme cela avait été convenu, a rapporté Global Sumud. Au lieu d’être reçu pour des négociations, ils ont été kidnappés, emmenés dans deux vans banalisés. » L’organisation précise qu’ils sont désormais emprisonnés dans des « sites clandestins, des prisons extralégales et des réseaux de détention secrets sans accès à un soutien juridique, diplomatique et familial ». Le 1er juin, ils entamaient une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention.

Une relation empreinte de méfiance
L’affaire soulève une vive émotion en Italie, pays où s’active un influent mouvement de solidarité avec Gaza. En outre, la sensibilité à l’égard de la Libye y a toujours été forte en raison du passé colonial italien et d’une actualité migratoire souvent tragique. La détention arbitraire de Domenico Centrone et Leonarda Alberizia a suscité plusieurs manifestations dans la Péninsule, en particulier dans les Pouilles (Sud), région d’origine des deux ressortissants italiens. Quelques dizaines de protestataires arborant un drapeau « Free Palestine » se sont aussi regroupés le 7 juin devant le consulat libyen de Rome.
« Nous sommes bouleversés par le fait que notre fils soit parti pour une simple mission humanitaire, afin d’accomplir un acte de générosité envers des personnes qui souffrent et qui ont besoin d’aide, et de savoir qu’il est maintenant emprisonné », ont déclaré les parents de Domenico Centrone dans un message vidéo le 7 juin. « Je suis certaine que mon frère n’a jamais eu l’intention d’enfreindre une quelconque autorité ou frontière, mais simplement de demander l’autorisation pour un passage sûr de l’aide humanitaire », a expliqué de son côté Maria Rosaria Centrone, la sœur du documentariste détenu, qui a lancé un appel « à toutes les institutions de l’Union européenne » pour obtenir la libération des détenus de Benghazi.
La veille de son arrestation à Syrte, Domenico Centrone avait adressé un message à son ami Valerio Nicolosi, également documentariste. « “Cela pourrait être un piège pour nous, mais nous voulons y aller pour négocier, parce que nous voulons passer, nous voulons apporter de l’aide à Gaza”, me disait Domenico », raconte-t-il au Monde. Les deux amis s’étaient rendus ensemble dans la bande de Gaza en 2016. Mardi 9 juin, le ministre italien des affaires étrangères, Antonio Tajani, a assuré que le gouvernement était pleinement mobilisé en faveur de la libération de ses deux ressortissants.
La relation entre Rome et le maréchal Khalifa Haftar, le dirigeant de l’Est libyen, a longtemps été empreinte de défiance. Dans la seconde moitié des années 2010, à l’époque où le militaire était perçu comme un chef milicien dissident défiant l’autorité de Tripoli, la diplomatie italienne soutenait ouvertement l’Ouest libyen, même si des contacts avaient pu être ponctuellement – et secrètement – noués avec l’Est.

Paranoïa sécuritaire à Benghazi
Au lendemain de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2020 entre les deux camps libyens, l’Italie s’est ouvertement employée à diversifier ses interlocuteurs à l’instar de nombreux Etats jusque-là hostiles à l’« homme fort » de la Cyrénaïque. Le consulat italien à Benghazi a ainsi été rouvert en 2021 après des années de fermeture. Les coopérations se sont multipliées entre Rome et Benghazi, y compris dans le domaine sécuritaire avec la formation en Sardaigne et en Toscane des forces spéciales affiliées à l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar. Une telle normalisation des relations crée aujourd’hui un environnement plutôt favorable pour régler des contentieux du type de celui posé par les détentions de Benghazi.
Si la dimension bilatérale italo-libyenne est importante, elle n’est toutefois pas exclusive dans cette affaire de la flottille de Gaza. A Benghazi, où la paranoïa sécuritaire est permanente, les autorités sont très suspicieuses vis-à-vis des dix étrangers arrêtés à Syrte en possession d’un visa touristique, rapporte une source italienne s’étant récemment entretenue du dossier avec des officiels locaux.
La détention d’un tel visa pour traverser Syrte, classée « zone militaire » par l’ANL, et se diriger vers la frontière égyptienne, région peu fréquentée par les touristes, attise ces soupçons. « Il y a à Benghazi, précise cette source, toute une mentalité, un état d’esprit », où perdure une hostilité radicale vis-à-vis de la mouvance des Frêres musulmans, considérée comme le principal ennemi de Haftar. Or, à Gaza, le Hamas est issu de la branche palestinienne des Frêres musulmans, ce qui nourrit la méfiance de certains hiérarques autour de Haftar vis-à-vis des réseaux de solidarité avec les Gazaouis.
Enfin, autre facteur de crispation de Benghazi, Khalifa Haftar a toujours été très proche des Emirats arabes unis, qui ont normalisé en 2020 leur relation avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham. En novembre 2021, Saddam Haftar, le fils du maréchal, aurait même effectué une brève visite secrète à Tel-Aviv en quête de soutien, selon le quotidien israélien Haaretz. Si les autorités de Benghazi n’ont jamais franchi le pas d’une normalisation diplomatique avec Israël, il reste que l’existence de liens officieux forge un tropisme dans l’entourage de Haftar qui pourrait expliquer sa gestion du dossier des dix étrangers de la flottille de Gaza.

Par Frédéric Bobin et Olivier Bonnel
Le Monde du 11 juin 26

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