Mort de Jean Ziegler, ami du Sud global et combattant acharné contre la faim dans le monde

 

Jean Ziegler est mort à 92 ans.
© Vincent MULLER/opale.photo
Le sociologue suisse, grand ami de l’Humanité, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits de l’homme de l’ONU de 2000 à 2008, est mort le 10 juin, à Genève. Il avait 92 ans.

Toute sa vie, le sociologue suisse Jean Ziegler s’est posé une question finalement devenue le titre de son dernier livre publié en 2024 : « Où est l’espoir ? » Il s’interrogeait encore et toujours sur la façon de résister face à un monde impitoyable, pétri dans la guerre, la famine et les inégalités.
Il est disparu ce 10 juin 2026 à Genève, à l’âge de 92 ans avec, en tête, cette quête qui a dirigé sa vie. Une question et des réponses qui l’ont amené à sillonner la planète et surtout, ce que dans le monde des bien-pensants on déteste, il a pris parti. Un parti philosophique, marxiste et moral. Pas au sens de la vieille morale qui s’écrivait à la craie sur le haut des tableaux noirs (« L’argent ne fait pas le bonheur », par exemple) mais celle de la dignité humaine et de son combat permanent.
Jean Ziegler en savait quelque chose, lui qui était né le 19 avril 1934 à Thoune, commune de la Confédération helvétique, « dans une famille bourgeoise et heureuse », comme il le dira plus tard. La Suisse quoi ! Un pays dont, en réalité, il va montrer l’envers du décor. Ce qu’il paiera toute sa vie. Mais nous n’en sommes pas encore là.

L’homme qui a révélé l’envers du décor suisse
Il fait des études de droit à Berne et Genève. Puis, à Paris, il associe la sociologie au droit. Une période particulièrement importante puisqu’il va rejoindre les rangs de l’Union des étudiants communistes (UEC). Et, en 1960, il devient avocat au barreau de Genève. À partir de 1967 et jusqu’en 1983 puis de 1987 à 1999, il est élu conseiller national de Genève, ville où il avait siégé en tant que conseiller municipal de 1963 à 1967.
C’est là qu’il va s’intéresser de plus près à ce système dont les banques sont la clé de voûte. Il publie, en 1976, Une Suisse au-dessus de tout soupçon, et, en 1990, La Suisse lave plus blanc où il montre que le principal receleur de l’argent provenant du marché de la drogue n’est autre que le système bancaire suisse. 300 à 500 milliards de dollars, tel est le montant estimé des profits réalisés chaque année à l’époque.
Le crime de lèse-majesté. Depuis ce moment-là, « il est l’objet de procès en cascade qui ont pour but de le briser », comme l’écrira Max Gallo dans le Monde diplomatique, qui se demande si Jean Ziegler sera réduit au silence. Malgré l’adversité, le sociologue suisse gardera intacte sa libre-pensée. Pourtant, chaque mois, un prélèvement sera effectué sur son salaire pour payer les multiples amendes dont il fera l’objet.
« Il a toujours été jusqu’au bout de ce qu’il entreprenait, il était persévérant », confie, à l’Humanité, Robert Charvin, doyen honoraire de la faculté de droit de Nice, avec lequel il entretenait une solide amitié depuis des décennies notamment dans leur bataille commune pour ce qu’on appelait alors le « tiers-monde ».
De fait, il ne lâchera pas, certainement renforcé dans ses choix par une rencontre avec Ernesto Guevara, venu en 1964 à Genève pour représenter Cuba à la première conférence sur le sucre. Ziegler, 30 ans, veut partir rejoindre les maquis en Amérique latine. Il se confie au Che. « Alors qu’à Genève, on voyait toutes sortes de réclames pour les grandes banques, les assurances et les bijoutiers, il m’a dit : “C’est ici, au cœur du système, que tu dois te battre, car c’est là que se trouve le cerveau du monstre” », rapportait-il, en novembre 2024, dans l’émission #Helvetica diffusée par TV5 Monde.

Un ami de l’Humanité
Jean Ziegler devient par la suite le premier rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies. Il y restera de 2000 à 2008. C’est l’un de ses grands combats. Chaque année, lors de son mandat, il publiera un rapport sur la situation, destiné à l’Assemblée générale de l’ONU.
En 2005, dans un ouvrage intitulé l’Empire de la honte, il dénonce le fait que « la faim est (…) la principale cause de mort sur notre planète. Et cette faim est faite de main d’homme. Quiconque meurt de faim meurt assassiné. Et cet assassin a pour nom la dette ».
Quelques années plus tard, en 2011, il note : « Le rapport annuel de la FAO estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains, presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. » Pour Robert Charvin, « Jean Ziegler a fait tout ce qu’il a pu pour le tiers-monde. Il était un grand ami du Sud global et en a fait baver au monde ».
Membre du comité de parrainage du tribunal Russell sur la Palestine, Jean Ziegler a participé à de nombreuses reprises à la Fête de l’Humanité, journal dont il appréciait les convictions. Sur la Grande Scène, cet intellectuel avait harangué la foule pour dénoncer les guerres impérialistes, celles menées avec les armes létales ou avec la famine.
« Il avait un grand souci du développement des pays africains et ne ménageait aucun effort dans le combat contre ses prédateurs », se souvient Patrick Le Hyaric, ancien directeur du journal, qui a dit sa peine et son émotion de la perte « d’un ami » avec lequel il avait ainsi rencontré Hugo Chavez.
L’actuel directeur de l’Humanité, Fabien Gay, a, lui, salué, dès l’annonce de la disparition de Jean Ziegler, « un combattant opiniâtre de l’égalité, de la justice sociale et de l’émancipation des peuples. Un homme dont l’amitié pour notre journal a toujours été indéfectible ».

Pierre Barbancey
L'Humanité du 10 juin 2026

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