En Cisjordanie, les colons et l’armée accélèrent les déplacements forcés des Palestiniens

 

Le 9 février 2026, des Bédouins rassemblent leurs affaires après que les habitants de la ville d’Arraba, au sud de Jénine, en Cisjordanie occupée, auraient reçu l’ordre de l’armée israélienne de quitter leurs maisons avant le lendemain.
© Jaafar ASHTIYEH / AFP
Les premiers se sont vu imposer par les colons et l’armée de déterrer le corps de leur père pour l’éloigner d’une colonie. Les seconds, issus de la communauté bédouine, font face à leur troisième ordre d’éviction. Le gouvernement israélien poursuit une colonisation générale contre l’ensemble des Palestiniens de Cisjordanie.
Sur la tombe d’Hussein Asasa, décédé des suites d’une maladie à 84 ans, sa famille a apposé l’épitaphe suivante : « Le Palestinien qui fut enterré deux fois ». Son fils, Mahmoud Asasa, 51 ans, égrène les perles de son chapelet. « Qu’imaginer de plus choquant que l’excavation d’un corps de sa tombe, dans n’importe quelle religion ? Musulmane, juive, chrétienne ? » interroge-t-il.
Il explique avoir hésité à répondre à une interview tant la douleur est encore vive, un mois après que des colons israéliens ont déterré le corps de son défunt père, dans le nord de la Cisjordanie, sous prétexte que le cimetière était situé trop près de la colonie.
Le 8 mai, aux alentours de 16 h 30, la famille s’apprête à mettre en terre le mort, qu’ils transportent du village d’al-Asasa, près de la ville de Jénine, jusqu’au cimetière situé à quelques dizaines de mètres de la colonie israélienne de Sa’Nur. Lors de la cérémonie, Mahmoud se souvient avoir entendu des insultes criées depuis la colonie.
La famille rentre chez elle. Quelques dizaines de minutes plus tard, des enfants du village frappent à la porte. « Les colons sont en train de creuser sur la tombe », disent-ils à Mahmoud. Arrivés sur les lieux, les proches d’Hussein Asasa se voient interdire l’entrée au cimetière par l’armée israélienne.

L’armée plie face aux colons
« L’un des soldats m’a dit qu’on devrait déplacer le corps car les colons estimaient qu’il posait un problème de sécurité, explique Bassem, 47 ans, le frère de Mahmoud. J’ai vu de mes yeux un soldat israélien pleurer devant la cruauté de la situation. » Fils et petit-fils finissent donc d’extraire la dépouille d’Hussein Asasa. Il sera inhumé une nouvelle fois dans un village voisin, Fandaqumiya, loin des autres tombes. La famille affirme avoir eu l’autorisation du Cogat (Coordination des activités gouvernementales d’Israël dans les territoires) pour enterrer leur père près de la colonie.
L’armée n’aura pourtant pas prévenu un tel incident, malgré leur présence sur les lieux. Auprès du média israélien Haaretz, elle a affirmé avoir été dépêchée à la suite d’« affrontements signalés entre des civils israéliens, qui effectuaient des fouilles dans la zone, et des Palestiniens ». Les deux frères ne s’expliquent pas la passivité des soldats. « Peut-être qu’ils ont peur des colons ? Ou veulent-ils les satisfaire ? Nul ne le sait », lâche Mahmoud Asasa.
Une semaine avant les faits, le mercredi 29 avril, Israël avait approuvé la réhabilitation de la colonie de Sa’Nur, vidée de ses habitants depuis plus de vingt ans. En 2005, le pays s’était désengagé de quatre colonies au nord de la Cisjordanie (Sa’Nur, Homesh, Ganim et Kadim, construites dans les années 1980) ainsi que de ses implantations dans la bande de Gaza. Les colons n’auront cependant pas attendu de décision officielle ; mi-avril, 16 familles s’étaient déjà réinstallées à Sa’Nur dans des caravanes.
À l’entrée du village d’Arraba, à une dizaine de kilomètres de là, une base militaire désaffectée fait elle aussi l’objet d’un chantier de réhabilitation. Trois familles bédouines, soit 35 personnes, en ont été délogées en février dernier. Ayesha Rashadih, 50 ans, est l’une de ces évacuées. Le regard fier, elle se tient debout sous une tente aménagée en une cuisine de fortune et un dortoir, séparés par un drap. « Vous sentez, cette chaleur ? Depuis notre dernier déplacement, nous n’avons plus de pièce pour recevoir les invités », s’excuse-t-elle. Son mari Samir, vêtu d’un survêtement estampillé « France », les yeux d’un bleu perçant, raconte : « Il y a vingt-cinq ans, la violence des colons nous a poussés à quitter Masafer Yatta, où nous étions installés avec nos moutons. De là, nous sommes allés dans la vallée du Jourdain et, dix ans plus tard, nous et les autres Bédouins avons de nouveau été chassés par les Israéliens. »

« Vous avez une semaine pour évacuer les lieux »
Le couple et leurs huit enfants décident alors de rallier le Nord, réputé pour être plus préservé des colons. Dix ans plus tard et après avoir dépensé plus de 14 500 euros pour financer « des portes, des fenêtres et un sol hors d’eau » dans l’ex-base militaire d’Arraba, ils font face à un ordre d’éviction. « Les soldats nous ont dit : « on va reconstruire la base, vous avez une semaine pour évacuer les lieux. » Et ils ont détruit la maison qu’on habitait », se souvient Samir Rashadih.
Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) a rendu visite aux familles peu après leur déplacement forcé. Le foyer reçoit une aide unique de 2 000 shekels (580 euros), ainsi que du matériel pour installer une salle de bains. Elle vit aujourd’hui sans accès à l’eau et a vendu une partie de ses moutons pour survivre. « Depuis notre naissance, c’est une suite de souffrances ! tonne Ayesha. Est-ce qu’on en veut aux Israéliens ? Bien sûr ! Notre famille a toujours vécu en paix, et ils ne cessent de nous déplacer. Parce qu’on veut la même chose que les colons, une terre pour vivre et nourrir nos moutons. »

Léonor Varda
L'Humanité du 10 juin 26

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