A Gaza, près de 1 000 morts huit mois après l’entrée en vigueur de l’illusion d’un cessez-le-feu

 

Abir Abou Younis, devant le corps de son fils Moustafa, 14 ans, tué lors d’une frappe israélienne à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 7 juin 2026. ABDEL KAREEM HANA/AP
L’accord scellé par Donald Trump, en octobre 2025, promettait une cessation immédiate des hostilités et un afflux illimité d’aide. Depuis, la bande de Gaza s’enfonce dans une crise humanitaire et compte ses victimes au quotidien.

Sur le port de Gaza, des dalles de béton sont maculées de sang après une attaque israélienne, le 31 mai. Une femme crie sa colère devant la caméra d’un journaliste local : « On ne veut ni nourriture ni rien, on veut juste que cette guerre s’arrête. Soit vous nous tuez tous d’un seul coup, soit vous nous laissez vivre !, s’emporte la Gazaouie, désespérée. Chaque jour, nous faisons nos adieux à nos proches, où sont les lois internationales ? »
Du nord au sud, l’enclave ne connaît aucun répit depuis un cessez-le-feu théorique conclu entre le Hamas et l’Etat hébreu le 10 octobre 2025, officialisé par l’accord de Charm El-Cheikh. Depuis, le bilan des victimes des opérations de l’armée israélienne approche les 1 000 morts (dont 182 enfants, 110 femmes et 54 personnes de plus de 60 ans) et 3 100 blessés, selon le décompte du ministère de la santé local, jugé fiable par les institutions internationales. En moyenne, 125 personnes ont été tuées chaque mois à Gaza.
Un père en larmes serrant le cartable de son fils tué sur le chemin de l’école ; des corps jonchant le sol au milieu d’une foule paniquée ; des blessés transportés sur des charrettes ; des enfants ensanglantés sur des lits d’hôpital… les images parvenant de Gaza sont les mêmes que celles qui circulaient au plus fort de la guerre d’anéantissement menée par Israël contre le territoire palestinien, après l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023.

Trêve de papier
Les bombardements se sont nettement intensifiés ces dernières semaines : 52 personnes ont été tuées depuis le début du mois de juin. Ces nouvelles victimes portent le bilan à 73 000 morts et 173 000 blessés depuis deux ans et demi. Plus de 7 000 corps resteraient prisonniers des décombres. Faute d’engins lourds, détruits et interdits d’importation en raison du blocus israélien, les Gazaouis ne peuvent récupérer les corps de leurs proches. Les réseaux sociaux relaient fréquemment les images de personnes fouillant le sable et les gravats à mains nues, en quête d’ossements.
Les Gazaouis contactés à distance par Le Monde – Israël interdit l’accès à la bande de Gaza à la presse étrangère depuis octobre 2023 – estiment tous que cette supposée trêve n’existe que sur le papier. « Le sentiment d’insécurité nous accompagne en permanence. Nous avons peur de sortir, du moindre bruit, de la nuit, de tout. Même les choses les plus simples, comme envoyer les enfants à l’école ou faire ses courses, se font dans la peur », témoigne Dina Abou Mayla, dentiste de 37 ans et mère de deux enfants, réfugiée avec sa famille dans sa clinique de Gaza.
Quelque 90 % des 2,2 millions d’habitants sont déplacés en raison de la destruction de leur logement et de l’occupation du territoire par l’armée israélienne. Celle-ci a étendu son contrôle à 60 % de la superficie de la minuscule bande de terre, provoquant de nouveau le déplacement de centaines de familles, repoussées encore vers la mer. Sa présence est délimitée par une « ligne jaune », une frontière matérialisée par des blocs en béton éparpillés parmi les ruines, régulièrement déplacés et peu visibles pour la population : quiconque s’en approche s’expose à la mort.
Sur sa chaîne Telegram, l’armée israélienne a communiqué ces dernières semaines à propos de frappes intermittentes visant des membres supposés du Hamas ou d’autres factions armées, dont elle fournit parfois les noms. Parmi les morts confirmés par le mouvement islamiste figurent Mohammed Odeh et Ezzedine Al-Haddad, les deux derniers chefs des brigades Al-Qassam, la branche armée du groupe, tués les 26 et 15 mai.
L’armée ne communique jamais sur les victimes civiles de ses opérations. Contactée par Le Monde, elle affirme ne cibler que des « objectifs militaires et des agents terroristes », et impute au Hamas la responsabilité d’« exposer les civils aux risques », en opérant « au sein des zones civiles, en dissimulant ses agents et ses infrastructures militaires parmi la population ». Mais depuis l’entrée en vigueur de la trêve, aucune attaque n’a été lancée de l’enclave palestinienne vers le territoire israélien.

Situation humanitaire « catastrophique »
Dans son rapport sur la situation dans les territoires palestiniens occupés, publié le 9 juin, les Nations unies soulignent, de leur côté, un « échec systématique d’Israël à prendre toutes les précautions constantes nécessaires pour épargner les civils et les biens civils dans la conduite des hostilités à Gaza ». La situation humanitaire demeure « catastrophique », selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), en particulier dans la ville de Gaza et ses environs, durement touchés par les récentes attaques, qui ont saturé un système de santé déjà exsangue : 84 % des établissements de soins sont détruits ou endommagés.
Partiellement fonctionnel, l’hôpital Al-Shifa, le plus important du territoire, n’arrive pas à faire face à l’afflux de blessés ni à traiter correctement les malades, en raison d’une pénurie grave de fournitures et de médicaments. « Nous sommes revenus aux premiers jours de la guerre. Il n’y a pas un seul jour sans attaques. Le taux d’occupation des lits a atteint plus de 120 % à Al-Shifa. Les cas qui arrivent sont très difficiles : brûlures, blessures à la tête, à l’abdomen et aux membres. Cela nécessite plusieurs spécialités chirurgicales que nous ne sommes plus en mesure d’assurer », affirme le directeur de l’établissement, Muhammad Abu Salmiya.
Plus de 20 800 patients, dont 5 300 enfants, restent en attente d’une évacuation médicale, faute de pouvoir recevoir des soins sur place. Seuls 1 133 patients ont pu être évacués depuis février 2026, via le terminal de Rafah, verrouillé pendant près de deux ans par les autorités israéliennes. Durant cette période, 1 500 personnes en attente d’un transfert sont mortes.
L’Etat hébreu étrangle toujours la bande de Gaza avec un blocus imposé sur les biens qu’il juge à « double usage » (militaire et civil). Ce qui prive le territoire de la possibilité de réparer ses infrastructures d’eau, favorisant la propagation de maladies, ainsi que la prolifération de rongeurs et d’insectes. L’objectif humanitaire fixé à l’entrée de 600 camions d’aide par jour n’est pas respecté selon l’ONU. Les volumes livrés représentent moins d’un tiers des niveaux d’avant-guerre, et l’insécurité alimentaire reste sévère parmi la population.
L’accord de paix scellé par Donald Trump promettait un afflux illimité d’aide, l’ouverture sans restriction du poste-frontière de Rafah et la cessation immédiate des hostilités. Huit mois plus tard, le bilan est maigre et le président américain semble se désintéresser de Gaza depuis l’offensive déclenchée par les Etats-Unis, le 28 février, contre l’Iran, aux côtés d’Israël.
Au Caire, les factions palestiniennes, dont le Hamas, rencontrent, depuis le 6 juin, les médiateurs qataris, turcs et égyptiens pour un énième cycle de négociations destiné à faire appliquer la deuxième phase du fragile accord conclu en octobre. Le désarmement du Hamas, exigé par la partie israélienne comme condition sine qua non à la reconstruction de la bande de Gaza (détruite à plus de 80 %), demeure le principal point d’achoppement.
« Ces discussions s’éternisent sans résultats clairs. Que font-ils exactement, et sur quoi négocient-ils ? Nous ne comprenons rien. Ce que veut le peuple, c’est que la guerre cesse complètement. Nous voulons retrouver notre vie, mais rien ne laisse entrevoir un avenir », confie la docteure Dina Abou Mayla. Si elle en avait la possibilité, elle quitterait l’enclave, la mort dans l’âme, pour sauver sa famille. Alors que l’exil était autrefois vécu comme insupportable et inenvisageable, les Gazaouis n’ont plus qu’une idée en tête : partir.

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 10 juin 26

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