Walid Joumblatt : « Israël a un plan de balkanisation de tout le Moyen-Orient »

 


Le chef historique de la communauté druze libanaise estime que les guerres menées par l’Etat hébreu visent à saper l’ordre régional hérité des accords Sykes-Picot. Il met aussi en garde ses compatriotes contre la tentation d’un désarmement du Hezbollah par la force.
Figure centrale de la vie politique libanaise depuis la guerre civile (1975-1990) et leader historique de la communauté druze, Walid Joumblatt, 76 ans, est l’ancien chef du Parti socialiste progressiste (PSP), désormais présidé par son fils Taymour. Il vient de publier ses mémoires, Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine (Stock, 21,90 euros).

Est-on en train d’assister à la disparition du Liban-Sud ?
En détruisant systématiquement des villages et en expulsant leurs habitants, Israël applique dans le sud du Liban des méthodes qui rappellent tragiquement celles mises en œuvre à Gaza. Près d’un million de Libanais sont déplacés, et ceux qui tentent de rentrer chez eux sont refoulés par l’armée israélienne. Une soixantaine de villages ont été rasés. Israël a tracé une « ligne jaune » [délimitant une zone tampon unilatéralement imposée, où le retour des habitants est interdit] à l’intérieur du Liban-Sud, qui franchit le mont Hermon et se prolonge en Syrie, à proximité de Damas. Demain, elle pourrait englober une partie du Hauran syrien et de la province de Deraa. Les Israéliens sont d’ores et déjà arrivés sur le fleuve Litani, alors que le Sud est une région escarpée, difficile à tenir. Cette guerre semble sans fin.

Quelle est la responsabilité du Hezbollah dans ce conflit ?

Ces dernières années, nous avions presque abouti à une délimitation des frontières entre le Liban et Israël. Puis tout a basculé : il y a eu d’abord la guerre de soutien [au Hamas] menée par le Hezbollah après le 7 octobre 2023, puis une seconde guerre, après l’assassinat de [Ali] Khamenei [le Guide suprême iranien, le 28 février, tué lors d’une frappe israélo-américaine à Téhéran]. Nous sommes entrés dans un nouveau cycle, et on ne sait plus à qui s’adresser. Mais on ne peut pas faire porter au Hezbollah la seule responsabilité de ces guerres. On ignore quels sont les véritables desseins d’Israël. Il fait la guerre pour la guerre : à Gaza, au Liban, en Iran. En Cisjordanie, elle a pris la forme d’une colonisation qui s’amplifie. Il n’y aura bientôt plus de terres pour y établir un Etat palestinien, qui, d’après moi, n’est plus qu’une fiction. Au risque de démanteler l’ancienne formule du Proche-Orient, issue des accords Sykes-Picot [1916], pour la remplacer par une myriade d’entités confessionnelles et tribales, à la façon de l’Irak [depuis l’invasion américaine de 2003].

Quelle est la marge de manœuvre de l’Etat libanais dans les négociations engagées avec Israël à Washington ? Le désarmement du Hezbollah est-il un objectif réaliste ?
L’Etat libanais n’a aucune marge de manœuvre, à moins que les Américains n’obligent les Israéliens à se retirer du Liban-Sud et à respecter vraiment un cessez-le-feu, mais cela relève de la fiction. Certains partis libanais parlent du Hezbollah comme s’il était un corps étranger au Liban, comme l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) en 1982. C’est faux : le Hezbollah, ce sont des Libanais, ils ne vont pas quitter le pays en s’embarquant sur des bateaux ! Le problème, c’est qu’ils sont complètement endoctrinés par l’idéologie iranienne du velayat-e faqih [« gouvernement du docte », qui place un guide religieux au-dessus de toutes les autres institutions de l’Etat].
Il y a toujours eu des clivages au Liban : autrefois entre pro et anti-Nasser (Gamal Abdel Nasser, président de l’Egypte entre 1956 et 1970) puis entre pro et anti-Palestiniens. Aujourd’hui, c’est le Hezbollah qui est considéré comme un instrument de pression de l’Iran sur Israël. Pourtant, les chiites ne sont pas des étrangers, ils font partie intégrante de la société libanaise. Je comprends le désir actuel de voir l’Etat libanais retrouver sa souveraineté, c’est un objectif louable. Mais ces divisions nous coûtent des guerres. Elles sont une malédiction.
Certains Libanais ne se définissent que comme Libanais, et veulent la neutralité du pays. J’aimerais bien, mais comment ? Il n’y a qu’une seule force armée au Liban, c’est le Hezbollah. Qui va s’amuser à aller le combattre ? Même pas l’armée libanaise, parce qu’elle est mixte et compte, entre autres, des soldats chiites. Vous imaginez des soldats chiites aller combattre le Hezbollah sur ordre d’Israël et des Etats-Unis ? Ça leur est tout simplement impossible.

Vous avez été le premier responsable politique libanais à rencontrer Ahmed Al-Charaa après sa prise du pouvoir, en Syrie, le 8 décembre 2024. Quelle impression cet ancien djihadiste vous a-t-il faite ?
Je n’ai pas pensé à cela, j’ai seulement pensé au fait que la Syrie partage des frontières avec le Liban et que sa stabilité est essentielle à la nôtre. Ahmed Al-Charaa consolide lentement son pouvoir, cela lui prendra beaucoup de temps. Il doit tenir un pays déchiré par plus de dix ans de guerre civile et de massacres confessionnels. Il est maintenant reconnu [sur le plan diplomatique] par presque tout le monde − y compris par les Américains, qui ont levé les sanctions [la loi César a été abrogée par le Congrès en décembre 2025, peu après la visite d’Ahmed Al-Charaa à la Maison Blanche]. C’était très sympathique de le voir reçu à Buckingham par le roi Charles III.

Ne craignez-vous pas que son ancrage religieux radical et conservateur ne finisse par l’emporter ?
Peut-être un peu, oui. Plusieurs groupes cohabitent au sein du pouvoir, même l’armée n’est pas homogène. Mais il ne faut pas oublier que ce pays sort d’une longue domination alaouite [minorité religieuse à laquelle appartenait le clan Al-Assad]. La majorité des Syriens n’est pas près d’oublier cinquante-quatre ans de régime Assad : ni les crimes qu’il a commis à Alep et à Hama [plus de 40 000 morts entre 1979 et 1982], ni, sous Bachar Al-Assad, cette guerre civile qui a peut-être fait un million de victimes en comptant les morts et les disparus. Il n’est pas facile de sortir d’un Etat tortionnaire et totalitaire pour aller vers un Etat plus ou moins pluraliste. Tout est question de temps.

Vous gardez donc confiance, malgré l’implication des forces de sécurité du nouveau gouvernement syrien dans les massacres, en juillet 2025, de près de 1 500 Druzes ?
A l’époque, j’ai demandé à la Cour pénale internationale d’envoyer une commission d’enquête. Elle a fait son travail en documentant les massacres commis contre les Druzes, mais aussi les exactions de Druzes contre les Bédouins. Rappelons que les Druzes de Syrie sont venus du Liban, il y a trois cents ans. Nous, Druzes, ne pouvons pas chasser les Bédouins de chez eux : c’est une terre commune. Ahmed Al-Charaa a lui aussi lancé une enquête. Les choses avancent lentement, notamment parce que c’est un pouvoir jeune et que le pays sort d’une situation critique. Il faut maintenant essayer d’aboutir à un procès équitable pour ceux qui ont perpétré ces crimes, y compris en ce qui concerne les massacres d’Alaouites [de 1 400 à 1 700 morts, en mars 2025].

Que dites-vous aux Druzes syriens qui veulent se placer sous la protection d’Israël ?
Je ne leur dis rien du tout. Ils ont choisi leur voie, celle de la sécession, et moi la mienne, celle de Damas et de l’arabisme. Ils me traitent de traître. J’estime pour ma part que la dislocation de la Syrie fait partie du plan sioniste de balkanisation de toute la région.

Votre père, Kamal Joumblatt, a été assassiné le 16 mars 1977 sur ordre du président syrien de l’époque, Hafez Al-Assad. Quelle justice espérez-vous obtenir ?
Le principal responsable de l’assassinat de mon père, Ibrahim Houeija, a été arrêté à ma demande en mars 2025. J’avais fait parvenir aux nouvelles autorités syriennes le lieu où il se cachait, et elles l’ont interpellé [dans la ville côtière de Jablé]. Sous la présidence d’Hafez Al-Assad, il appartenait au service de renseignement de l’armée de l’air ; c’est lui qui dirigeait le commando qui a tué mon père. C’est aujourd’hui un vieux monsieur. Le 16 mars suivant, qui est la date de commémoration de l’assassinat de Kamal Joumblatt, j’ai dit : « C’est la dernière fois que se tient cette cérémonie. Justice a été faite. »

Qu’avez-vous ressenti à la chute du régime Assad ?
J’ai immédiatement appelé Saad Hariri [premier ministre libanais entre 2009 et 2011, puis de 2016 à 2020], le fils de Rafic Hariri assassiné en 2005 par le régime syrien, comme l’a été mon père. C’était la nuit, j’étais à Paris et lui à Beyrouth. Je lui ai simplement dit : « Dieu est grand ! », et j’ai éclaté en sanglots.

Que vous inspire le fait que Bachar Al-Assad vive à Moscou, dans le confort et à l’abri de la justice ?
C’est injuste, mais c’est le choix de mes anciens alliés soviétiques et russes qui l’ont soutenu jusqu’à la dernière minute. Mais les Russes sont pragmatiques : j’ai souri en voyant les images de Vladimir Poutine recevant [le 28 janvier] Ahmed Al-Charaa au Kremlin. Pour Charaa, c’est une revanche historique.

Vous vous présentez comme un ex-chef de guerre, comme un leader de la communauté druze et vous avez passé la main à votre fils Taymour à la tête du PSP. En quoi ce parcours est-il compatible avec l’héritage progressiste et antiféodal de Kamal Joumblatt ?
Mon père a essayé de moderniser le Liban et la communauté druze en distribuant des terres et des bourses d’études. Il a imposé la création de l’université libanaise face aux privilèges de jésuites, des Américains et des autres. Jeune, je n’étais pas très versé dans la politique, mais je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir : c’était la guerre, mon père est mort et j’ai dû reprendre le flambeau. J’aurais pu choisir l’exil, mais il fallait défendre les Druzes et la Montagne. Malgré ma répugnance, je suis donc allé à Damas [voir Hafez Al-Assad, commanditaire de l’assassinat de son père] pour lui demander des armes.
Quant à mon fils, c’est son destin. Il doit servir les intérêts de la famille, protéger la communauté druze et essayer de trouver une nouvelle voie pour la jeunesse libanaise. Peut-on déconfessionnaliser le Liban ? Peut-on y faire une réforme agraire, quand 20 % des terres appartiennent aux églises ? C’est un dilemme impossible : être progressiste et, en même temps, protéger sa communauté. Mais ce n’est désormais plus ma responsabilité, c’est celle de mon fils.

Propos recueillis par Christophe Ayad et Cécile Hennion
Le Monde du 30 mai 2026



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