Dernière militante française de la Global Sumud Flotilla à être enfin rentrée chez elle, Malika, infirmière Niçoise, a dû faire face à un traitement indigne lorsqu’elle s’est présentée aux urgences pour faire constater ses blessures et traumas. Son cas n’est pas isolé, témoignant de la défaillance globale de l’accueil par la France des militants torturés par l’armée israélienne. Elle témoigne pour l’Humanité.
« Si j’avais été blonde, si j’avais été blanche… » Les mots de Malika, murmurés au milieu des larmes, révèlent une implacable vérité. Abandonnée sur un fauteuil roulant pendant des heures au milieu des urgences du CHU Pasteur de Nice, une lourde minerve enserrant ses cervicales fracturées, cette militante de la Global Sumud Flotilla de retour de l’enfer de la prison de Ketziot, dans le désert du Neguev (Israël), a dû subir l’ultime humiliation dans son propre pays. « Vous nous faites perdre notre temps », s’est-elle entendue dire à l’accueil de l’hôpital. Face à sa détresse de rescapée de la torture, cette soignante de métier ne reçoit que des regards suspicieux et des remarques ouvertement discriminatoires. Au lieu d’une prise en charge immédiate ou même d’un simple verre d’eau, on lui assène que, puisque maghrébine, elle est forcément étrangère, sans carte vitale ni mutuelle, avant de lui intimer l’ordre de partir : « Allez voir la médecine légale, nous on n’a rien à faire avec vous ! »
Un traumatisme crânien, des ecchymoses généralisées et une fracture cervicale
Nous sommes le mardi 26 mai. Malika Bouaya, infirmière libérale niçoise, figure locale de la solidarité, fondatrice d’Infirmières sans frontières rompue à l’engagement humanitaire, vient tout juste d’atterrir en France, avant de se rendre au service des urgences de la capitale azuréenne. Elle est la dernière Française de la Global Sumud Flotilla à retrouver le sol national. Entre le 18 et le 19 mai, elle a été kidnappée dans les eaux internationales par l’armée israélienne, avec trente-six autres citoyens français qui tentaient de briser le blocus meurtrier de Gaza.
Le 22 mai au matin, alors qu’elle gît sur un lit du service de neurologie d’un hôpital turc, après sa libération des geôles de l’occupation, l’Humanité établit le contact avec elle. D’une voix blanche, hachée par la souffrance, elle raconte l’innommable agression subie au large des côtes chypriotes : « Ils m’ont tabassée dans un container, dans le noir. Trois hommes. Ils m’ont tabassée sur le bateau prison. On y est tous passés un par un, à se faire frapper et moi ils m’ont vraiment… » Elle suspend son récit quelques secondes. « Je disais aux trois hommes cagoulés : ” Je n’arrive pas à respirer. Après ils m’ont pris la tête. L’un d’entre eux m’a dit ” Regarde-nous ” et puis ils m’ont tabassée, encore. » Les examens d’imagerie réalisés en Turquie révèlent un traumatisme crânien, des ecchymoses généralisées et une fracture cervicale avec laquelle elle a été contrainte de voyager, et qui aurait pu lui être fatal.
Des déclarations officielles françaises, mais aucun accompagnement
Comble du cynisme, ce même mardi 26 mai, le Premier ministre Sébastien Lecornu s’exprime devant les députés, qualifiant d’« odieux » les agissements d’Israël contre la flottille et brandissant la menace d’une saisine de la justice française. Trois jours plus tard, ce vendredi 29 mai, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, officialise cette saisine au titre de l’article 40 du code de procédure pénale.
Derrière ces déclarations solennelles et ces indignations de tribune, la réalité du traitement de nos compatriotes reste teinté d’une forme de lâcheté d’État qui s’inscrit dans une implacable continuité : cet automne déjà, alors que L’Humanité était à bord de la Global Sumud Flottilla, attaquée par des drones incendiaires et explosifs israéliens, le Quai d’Orsay n’avait rien trouvé de mieux que de nous raccrocher au nez au moment où nous réclamions sa protection.
« On n’est vraiment pas sur de la bobologie »
Cette fois, les autorités savaient à quoi s’attendre. Dès le 21 mai à 21 heures, une lettre officielle cosignée par le docteur Pascal André, médecin urgentiste et référent du pôle médical de Global Sumud France, est envoyée directement à Emmanuel Macron, à Sébastien Lecornu et aux ministères concernés. Ce document demande l’activation immédiate d’une Cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) et d’un dispositif sanitaire, coordonné par le SAMU, pour accueillir les trente-sept ressortissants français à leur retour. Le docteur André y dresse un tableau alarmant des sévices subis : traumatismes physiques, psychotraumatismes sévères, mais aussi des allégations de violences sexuelles commises durant la détention. Les répercussions psychologiques sur les militants sont dévastatrices. « On n’est vraiment pas sur de la bobologie », martèle le médecin.
La nécessité d’une réponse immédiate et centralisée était, pour ce médecin ex-régulateur du SAMU, une obligation absolue. L’absence de directives ministérielles, après le premier courrier, l’a poussé à interpeller directement l’exécutif par télégramme : « Je ne comprends pas pourquoi, devant une telle situation de traumatismes physiques et psychiques, vous n’avez pas donné l’ordre d’activer une réponse sanitaire ajustée via Samu et CUMP à l’arrivée des ressortissants », écrit-il.
Défaillance globale des autorités
À Nice, cette surdité politique s’est traduite par un naufrage. Le docteur Pierre-Marie Tardieux, chef du pôle des urgences du CHU, reconnaissant que le Samu local avait bien été informé de l’arrivée de Malika dans son service, admet l’abandon logistique. « Il n’y a pas eu de transport organisé par l’État ou par l’Agence régionale de santé (ARS) de l’aéroport vers nos urgences, confirme-t-il, s’interrogeant sur les graves défaillances des autorités : « Pourquoi n’a-t-on pas déclenché la CUMP, pourquoi ces personnes n’ont-elles pas été prises en charge par la France, là-bas, directement, au départ du vol ? »
Le chef de pôle défend néanmoins ses équipes, assurant, concernant Malika : « On a vraiment essayé que ça se passe le mieux possible ». Tout en rappelant que le service était, comme d’habitude, confronté à « une grande affluence ». Il ne peut cependant que concéder l’indignité de la situation vécue par la militante, en s’excusant. « Je suis désolé pour cet accueil. C’est malheureux d’arriver dans son pays et de ne pas être considérée comme il le faut », déplore le médecin.
Au sein du personnel hospitalier, la colère gronde face au traitement infligé à l’infirmière. Stéphane Gauberti, secrétaire général de la CGT du CHU, s’indigne après avoir écouté l’enregistrement du témoignage de Malkika. « Le délit de faciès, on le reconnaît, dénonce-t-il. C’est scandaleux. » Le responsable syndical refuse que la misère hospitalière serve d’excuse à la maltraitance : « Ce n’est absolument pas normal que lors de la prise en charge d’un patient rapatrié, qui doit respecter un protocole bien défini, on discute d’une ambulance, d’une carte de sécu ou d’une carte de mutuelle. » Seule et bloquée par ces procédures administratives, Malika a finalement passé la nuit entière dans un couloir des urgences. L’ambulance a mis trois heures à arriver.
Des militants traumatisés et cassés confrontés à l’errance médicale
Son épreuve n’est pas un cas isolé. C’est le miroir de la défaillance globale de l’accueil par la France des militants torturés par l’armée israélienne. Traumatisés, cassés, la plupart sont perdus dans une sorte d’errance médicale, depuis leur retour en France. Quatre médecins engagés dans les associations organisatrices des flottilles pour Gaza tentent actuellement de reprendre contact avec eux. Ils en ont retrouvé 17 sur 37, la plupart n’ayant plus de téléphone depuis leur enlèvement dans les eaux internationales.
Parmi eux, une personne repartie à l’étranger, dit avoir été violée à plusieurs reprises sur le bateau-prison israélien. Scott Moreau, de retour à Nice, affirme avoir été frappé par trois personnes. Il souffre d’une perforation tympanique secondaire, opérée à Istanbul, avec baisse d’audition de 50 %. Il dit aussi avoir subi des attouchements sexuels pendant sa détention en Israël et souffre d’importants traumas psychiques. Adrien, marin professionnel, rentré à Marseille, présente, lui, de multiples traces de coups, donnés avec le canon d’un fusil-mitrailleur, sur le dos et le flanc. Il en évoque d’autres reçus dans les testicules et sur la tête alors qu’il était agenouillé.
Sept personnes auraient subi de graves atteintes à leur intimité
Les quatre médecins qui recensent ces témoignages estiment qu’au moins sept militants ont subi de graves atteintes à leur intimité et deux des actes qualifiables de viols. Les 17 souffrent de multiples contusions et de psycho traumas importants. Une personne aurait même subi une injection de produit non identifié. Une analyse toxicologique est en cours. Aucun de ces militants n’a encore été pris en charge par un dispositif de l’État.
La Global Sumud Flotilla tente encore de mobiliser les CUMP de Paris, Marseille et Lille. « Le contact avec les médecins référents est plutôt bon mais la mise en place des cellules semble être freinée après qu’ils prennent contact avec leur ARS (agence régionale de santé) », précise le docteur Pascal André soupçonnant une démarche d’invisibilisation de la situation par l’État.
« Des médecins ont refusé de délivrer des certificats d’Interruption temporaire de travail (ITT) aux rescapés, jugeant le sujet « trop politique »»
Pire, la lâcheté s’immisce dans les cabinets de médecine générale et aux urgences. « De nombreux médecins généralistes ou urgentistes ont tout bonnement refusé de délivrer des certificats d’Interruption temporaire de travail (ITT) aux rescapés, jugeant le sujet « trop politique »», s’indigne encore Pascal André. À propos de la prise en charge psychologique, grande promesse des communiqués ministériels, il ajoute : « À Paris, au mieux, on leur a donné un prospectus. »
Ailleurs, c’est l’accès à la médecine légale qui se transforme en parcours du combattant. À Reims, une militante a dû attendre des heures au commissariat pour voir sa plainte enregistrée et obtenir un rendez-vous à l’Unité médico-judiciaire, fixé… début juin. Une aberration pour le docteur André : « C’est trop tard ! Un certain nombre de lésions auront disparu. »
Les séquelles physiques et psychologiques de Malika Bouaya vont durablement peser sur son quotidien. Avec des cervicales lourdement endommagées, l’exercice même de son métier d’infirmière se trouve menacé. Face à cet abandon généralisé, la colère des rescapés est totale. Ce vendredi 29 mai, les avocates des militants français de la Global Sumud France ont publiquement dénoncé un « simulacre de condamnation de Paris ». Elles ont officiellement déposé une plainte pour actes de torture, séquestration et violences aggravées par une puissance étrangère.
Concernant le suivi médical des militants, les freins observés à la mise en place des Cump, à l’accès aux Centres régionaux de psycho trauma et aux unités médico-judiciaires, les médecins rattachés aux flottilles envisagent, si rien n’est fait, de saisir les tribunaux administratifs en référé-liberté, dans les premiers jours de juin. Il faudra plus que des effets de manche diplomatiques pour effacer les nuits de cauchemar de Malika, et l’affront fait par l’État, à leur retour, aux militants des flottilles pour Gaza.
Émilien Urbach
L'Humanité du 30 mai 2026

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