Tariq Ali, écrivain : « ce qui se passe au Moyen-Orient est un génocide »

 


On ne peut pas plaire à tout le monde, de Tariq Ali, traduit par Diane Meur, édition Sabine Wespieser, 500 pages, 29 euros.
Le grand intellectuel marxiste né au Pakistan, devenu citoyen britannique, publie ses mémoires en français. Il y évoque ses nombreux combats et ses multiples rencontres, avec des gens célèbres et des anonymes, au cours du siècle dernier qui fut celui des révolutions. Il nous livre ses réflexions.
Né en 1943 à Lahore (Pakistan), dans une famille communiste emportée par la partition sanglante de l’Inde, Tariq Ali a grandi sur des lignes de fracture de l’histoire. Son grand-père maternel, premier ministre du Penjab, meurt le jour même du mariage de sa fille avec un militant communiste auquel il s’opposait farouchement.
Dès avant 1968, Tariq Ali prend part à de nombreuses luttes. Il devient vite une figure marquante du mouvement contre la guerre du Vietnam, jusqu’à inspirer à Mike Jagger son fameux Street Fighting Man et à John Lennon Power to The People. L’intellectuel marxiste de réputation internationale a traversé tous les fronts brûlants de son temps : URSS, Amérique latine, Proche-Orient, Irak, Turquie, Libye ou Pakistan, son pays devenu natal après la partition.
Proche des mouvements révolutionnaires du Sud global comme des grandes voix de la gauche critique internationale, il publie aujourd’hui ses mémoires de 1943 à 2024, au titre malicieusement provocateur : On ne peut pas plaire à tout le monde (1) . Un récit nerveux, drôle, semé d’anecdotes politiques saisissantes. C’est le récit d’un homme qui s’est investi corps et âme dans les combats pour la paix, la justice et l’émancipation.

Peut-on dire que votre ouvrage constitue une autobiographie intellectuelle et politique, en même temps qu’une suite de réflexions sans merci sur l’état du monde aujourd’hui, au regard du siècle dernier, porteur d’espérances révolutionnaires au pluriel…
Oui, ce sont bien des mémoires intellectuelles et politiques. Pour moi, le XXe siècle a été celui des révolutions et des guerres, tandis que le XXIe est celui des contre-révolutions. Pour ma génération, le XXe siècle commence avec la révolution russe de 1917 et s’achève en 1989, avec la chute de l’URSS. Cela domine tout le siècle. J’étais en Russie lors de la dernière phase.
J’ai parlé avec de nombreux jeunes, dont beaucoup d’étudiants, étonnés de voir que j’en savais autant sur l’histoire de leur pays. Je leur ai répondu qu’il s’agissait aussi de notre histoire. La guerre froide n’était pas froide partout.
C’était une guerre chaude au Vietnam, en Afrique du Sud… Il y a eu quatre grandes révolutions au XXe siècle : la révolution russe, la révolution chinoise, celle du Vietnam et la révolution cubaine. Elles ont défini l’époque.

Rares sont désormais les penseurs qui se réclament du marxisme. À quoi cela tient-il ? Cela signifie-t-il que le capitalisme, dans sa version néolibérale exacerbée, a gagné, rendant le marxisme impensable ?
Ce n’est pas impensable. Il faut encore et toujours analyser ce qu’il se passe dans le monde. Les écrits de Marx sont eux-mêmes une analyse profonde du capitalisme. Nous en avons toujours besoin pour comprendre ce qui a lieu aujourd’hui. En 2008, après le krach de Wall Street, Le capital de Marx est redevenu un best-seller en Allemagne !
Les travaux et les écrits de Marx resteront importants, non pas dans un sens religieux, bien sûr, mais pour comprendre le monde actuel. Il y a eu d’énormes changements dans la politique et dans la culture occidentale. Deux grands partis communistes, l’italien et le français, ont plus ou moins disparu. Il ne reste qu’un petit nombre de personnes. C’est un effondrement de ce qui fut une grande partie de la culture européenne.
Il ne s’agit pas de verser des larmes, mais de regarder l’avenir et de se demander quoi faire. Aujourd’hui, les gens expriment leur colère de manière différente. Non plus tant à travers des partis politiques qu’à travers des mouvements de masse.
Il existe un énorme mouvement opposé à toutes les guerres au Moyen-Orient, sauf dans certains pays comme la France et l’Allemagne, qui essaient de rendre ce type de manifestation illégal. Aux États-Unis, en Angleterre, en Espagne, ces mouvements existent. Il y a seulement quelques semaines, 11 millions d’Américains ont manifesté pour protester contre Trump. C’est une autre manière de faire de la politique.

À la fois acteur et témoin de l’histoire contemporaine à l’échelle internationale, vous avez échangé avec de nombreuses personnalités qui ont agi sur le destin du monde. La liste en est impressionnante, de Fidel Castro à Henry Kissinger, entre tant d’autres. Que vous ont apporté ces rencontres individuelles au sommet ?
Je rencontre beaucoup de gens qui ne sont pas tous célèbres. Certaines de mes conversations les plus enrichissantes ont eu lieu avec des gens ordinaires : des étudiants, des travailleurs, des paysans.
Ils arrivent tous à la même conclusion en empruntant des chemins différents. Le tableau qu’ils dressent est identique, mais avec des outils distincts. Je pense aussi à des leaders d’Amérique latine comme Hugo Chavez, Evo Morales, Lula. Ils ont tous le même ennemi : les États-Unis.

Quelle rencontre vous a le plus profondément marqué ?
Au Vietnam, pendant la guerre, entre décembre 1966 et janvier 1967, j’ai rencontré des civils mais aussi des leaders politiques. Cette expérience a marqué ma vie. Les premières semaines, je voyais des enfants à l’hôpital, tous amputés d’un bras, d’une jambe ou des deux. Impossible de se remettre de ça.
Les gens qui ont commis ces atrocités utilisaient le même langage que les leaders américains d’aujourd’hui. Je me souviens d’un général américain, Curtis LeMay, qui a déclaré publiquement : « On va bombarder les Vietnamiens jusqu’à les faire retourner à l’âge de pierre. » Il y a deux semaines, Trump a dit exactement la même chose au sujet des Iraniens. Je veux insister sur cette continuité. Le langage et les actions sont les mêmes.

La guerre du Vietnam a fait de vous un opposant irréductible à la politique des États-Unis, à laquelle s’ajoute celle d’Israël. Que dire du Moyen-Orient à feu et à sang ?
Ce qui se passe au Moyen-Orient est un génocide. Je pense à ce que les Israéliens font aux Palestiniens, et ce depuis 1936. Maintenant, ils le font aussi au Liban. Les Israéliens ont les coudées franches parce que les Américains les soutiennent. Biden puis Trump.
Sans un tel soutien, ils ne pourraient pas se comporter de cette manière. Je suis choqué de voir que les élites européennes refusent de le reconnaître. Elles ne comprennent pas que les Palestiniens sont les victimes indirectes du génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Après cette guerre, l’Allemagne de l’Ouest a réintégré un grand nombre de nazis issus de l’armée du IIIe Reich, de la police et du système judiciaire.
Leurs enfants et petits-enfants sont ceux qui, aujourd’hui, attaquent les Palestiniens. En France, le degré de collaboration avec l’Allemagne durant la guerre de 1939-1945 est souvent sous-estimé. Auprès des Français de souche qui ont résisté, se trouvaient le plus souvent des Espagnols fuyant Franco, des Italiens fuyant Mussolini, des Arabes, des Polonais, des Arméniens, sans oublier les Africains, les Algériens. La France a mauvaise conscience car de Gaulle a choisi de ne pas punir ceux qui avaient collaboré.
Nombre d’entre eux sont restés au sein des infrastructures gouvernementales. Et ce sont leurs descendants politiques qui attaquent les Palestiniens. Je dois insister sur le fait qu’il existe une division très importante entre les peuples et leurs dirigeants politiques. Les gouvernements ne font rien, mais les populations agissent et manifestent. C’est le cas en France, en Espagne, et même en Allemagne. En Europe, deux pays, l’Espagne et la Slovénie, ont suspendu tout lien avec Israël.

Vous êtes membre du tribunal Russell sur la Palestine. Quels en sont les travaux et les buts ?
Les Israéliens veulent éliminer les Palestiniens. Ils sont en train de le faire. Trump veut transformer Gaza en centre touristique. Son beau-fils et lui disent qu’ils auront même des parts immobilières dans ce futur projet. C’est de la colonisation pure. Les Américains n’ont fait qu’une chose au monde arabe : le diviser !
L’Irak a été divisée en trois sections. La Libye aussi. La Syrie a également été scindée en plusieurs groupes, dont les terroristes djihadistes et les Turcs. Avec le tribunal Russell, nous sommes à la tête d’un des plus grands mouvements de contestation au monde. Il y a eu 15 ou 16 immenses manifestations depuis le génocide à Gaza : ici un demi-million de personnes, là un quart de million, ailleurs trois quarts de million, voire un million.
Le but est de sortir les États-Unis du Moyen-Orient. Car ce processus de recolonisation a créé plus de dégâts qu’autre chose. Peu importe ce qu’on pense du régime iranien, c’est le seul État au monde à avoir résisté à Israël et aux États-Unis après avoir été attaqué.
Les dirigeants européens ont dit que l’Iran était agressif, surtout en France. La France, dont les généraux ont capitulé et refusé de résister au IIIe Reich. Le seul général à avoir dit non a dû fuir à Londres pour y trouver refuge. Je parle des débuts de la Seconde Guerre mondiale.

Votre ouvrage On ne peut pas plaire à tout le monde rassemble vos mémoires de 1943 à 2024. Que pourriez-vous y ajouter, au vu des deux dernières années terribles ?
Je crois que tout y est jusqu’à 2024. Je travaille actuellement à un petit livre sur la Palestine avec Rashid Khalidi, un intellectuel palestinien vraiment génial. J’ajouterai énormément de choses sur la Palestine et évidemment sur l’Iran.
J’écris aussi un autre ouvrage, dont le titre est l’Ouest sauvage, de l’Europe aux États-Unis, et leurs proies. Ces proies, ce sont le Moyen-Orient, l’Afrique, la Chine.

Pensez-vous encore possible la solution à deux États en Palestine ?
C’est mort depuis de nombreuses années. Cela ne reviendra pas. Les dirigeants israéliens ont déclaré publiquement vouloir construire « Heretz Israël », un « Grand Israël », sur lequel ils ne toléreront aucune présence politique palestinienne.
Ils veulent dominer les États du Golfe ainsi que le Liban. Israël veut devenir une puissance impérialiste travaillant sous les ordres des États-Unis.

Et en Iran ?
L’Iran est un gros sujet. Je pense que le gouvernement iranien a commis beaucoup d’erreurs. Trump vient récemment d’admettre avoir envoyé des armes et de l’argent à l’opposition iranienne.
Le gouvernement iranien a opprimé et opprime les gens qui manifestent sur place. Tous ceux qui travaillaient pour la CIA, ou qui en faisaient partie, ont pris ces armes et ont tiré sur des hôpitaux. Un peuple qui manifeste ne tirerait jamais sur des hôpitaux.

Tout espoir est-il perdu ? Le monde est-il voué à la dystopie ?
Il y a toujours de l’espoir. Un monde sans espoir est un monde mort. J’espère que les générations futures cultiveront cet espoir, car tout dépend d’elles.

Êtes-vous retourné au Pakistan ?
Il y a quelques années.

Où écrivez-vous ? À quel moment de la journée ?
Avant, j’écrivais à toute heure. Maintenant, avec l’âge, j’écris de moins en moins le soir. Plutôt le matin, tôt, jusqu’à l’heure du déjeuner. Et parfois quelques heures en fin de journée. Dans ma maison à Londres, j’ai la chance d’avoir une annexe au fond du jardin qui me sert de bureau. Elle est silencieuse.

Écoutez-vous de la musique en travaillant ?
Oui, de la musique classique. Pour la non-fiction, j’écoute Chostakovitch, notamment ses quatuors à cordes ! Pour la fiction, plutôt de l’opéra, des sons divers.

Avez-vous gardé la brassière que votre mère communiste vous avait brodée, avec la faucille et le marteau ?
Je ne l’ai pas jetée. Je l’ai perdue… (Rires)

Muriel Steinmetz
L'Humanité du 21 mai 26

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