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| Le président de la République, Emmanuel Macron, lors de la cérémonie commémorative du 8ᵉ anniversaire de la Victoire du 8 mai 1945, à Paris, le 8 mai 2026. JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE » |
La pression exercée par des cinéastes de renom, dont Costa-Gavras, aura été vaine. Mardi 19 mai, le documentaire du réalisateur palestinien Mohammed Alshareef, Super Sila, a été récompensé à Cannes en l’absence de son auteur. Résident de Gaza, M. Alshareef, lauréat du programme d’accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil (Pause), n’a pu quitter l’enclave palestinienne pour recevoir les prix saluant son œuvre – en cours de finalisation – sur le récit imaginaire que tisse un père pour protéger son enfant des horreurs de la guerre. Contacté par Le Monde, le Quai d’Orsay peine à masquer sa consternation et son impuissance, évoquant la complexité des évacuations de Palestiniens de Gaza, soumises à l’approbation d’Israël et à une série de paperasseries administratives incontournables.
La France, qui a bravé la colère du gouvernement israélien en reconnaissant l’Etat de Palestine, en septembre 2025, serait donc en partie démunie pour faire vivre la parole des Palestiniens sur son sol. Artistes, activistes, avocats et spécialistes de la cause palestinienne mettent en doute cet argumentaire. « Oui les évacuations de Gazaouis dépendent des autorisations délivrées par Israël, mais la France pèse-t-elle de tout son poids ? Il y a toujours une forme de retenue dès qu’il s’agit d’aller au rapport de force avec l’Etat hébreu », déplore Xavier Guignard, chercheur au Prince Saud Al-Faisal Institute for Diplomatic Studies (Riyad).
« Israël ne facilite pas les évacuations de Palestiniens de Gaza, mais la France manque aussi de volonté politique », estime également l’avocate Lyne Haigar, du collectif des avocats France-Palestine, rappelant que la promesse d’Emmanuel Macron, formulée en novembre 2023, d’évacuer de l’enclave une cinquantaine d’enfants palestiniens malades n’a pas été tenue. A la date du 20 mai, seuls 29 enfants avaient été évacués, selon les données du Quai d’Orsay, alors que l’Italie a permis la sortie de 259 enfants malades de Gaza depuis 2023.
Le malaise des défenseurs de la cause palestinienne à l’égard des autorités françaises se nourrit des difficultés rencontrées pour faire aboutir des demandes de visas ou d’asile. « Lorsqu’il s’agit des Palestiniens, il y a toujours une suspicion », soupire Mme Haigar. Elle déplore par ailleurs que des propos tenus en défense de la cause palestinienne ou pour s’opposer à la politique du gouvernement de Benyamin Nétanyahou puissent être perçus comme un potentiel trouble à l’ordre public, voire à de l’apologie du terrorisme.
« Un contexte confus »
Avant que le cas de M. Alshareef n’émeuve, celui de la réalisatrice et productrice Dima Youssef Hasan Yasin, cueillie par les autorités françaises à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle à son arrivée de Tel-Aviv, le 15 mai, pour être placée en centre de rétention, avait déjà troublé le monde du cinéma. Selon le Quai d’Orsay, la réalisatrice a été victime d’une confusion sur la date d’expiration de son visa, laquelle a été rectifiée au plus vite. Elle a finalement pu se rendre au festival de Cannes, sans toutefois dissiper l’inquiétude du milieu artistique palestinien. « Nous évoluons dans un contexte extrêmement confus. On a l’impression que la France souhaite que les choses s’améliorent pour les Palestiniens, sans dépenser aucun capital politique. A la fin, la France sabote elle-même la vision qu’elle prétend défendre », se désole la réalisatrice palestinienne Leila Sansour.
Les avocats traitant les dossiers de Palestiniens perçoivent une contradiction entre la ligne défendue par le ministère des affaires étrangères, en soutien de jeunes artistes et scientifiques palestiniens prometteurs ou en défense de personnes persécutées, et les préoccupations sécuritaires du ministère de l’intérieur. Ainsi, Shawan Jabarin, directeur de l’Organisation non gouvernementale (ONG) Al-Haq, qui avait reçu le prix des droits de l’homme de la République française en 2018, essuie, depuis septembre 2025, une succession de refus pour le renouvellement de son visa Schengen. M. Jabarin n’a pu se rendre, le 14 avril, devant le comité des droits de l’homme du Parlement européen, à Strasbourg, où il était convié.
Interrogé à diverses reprises, le Quai d’Orsay a évoqué, sans les détailler, les réserves « sécuritaires » émises par la place Beauvau. En 2021, le gouvernement israélien avait placé six ONG palestiniennes, dont Al-Haq, sur sa liste des organisations terroristes. L’ONG est également sous sanction américaine depuis septembre 2025. Il est reproché à Al -Haq, à l’organisation Al-Mezan ou encore au Centre palestinien pour les droits de l’homme « leur engagement » avec la Cour pénale internationale, qui, selon Washington, ciblerait l’Etat hébreu de façon « illégitime ». La France, comme six autres pays européens, a jugé, à l’issue de recherches, qu’Israël n’avait pas fourni la preuve de ces allégations.
Mais c’est seulement le 20 mai que l’activiste, résidant à Ramallah, en Cisjordanie occupée, a reçu un appel du ministère des affaires étrangères l’assurant qu’un visa était finalement prêt pour lui. M. Jabarin, qui devrait arriver en France mi-juin pour une série d’entretiens avec des parlementaires espère, à cette occasion, pouvoir échanger avec le président de la République, qu’il a déjà rencontré en 2022. « Il y a une schizophrénie française entre un discours humaniste et la réalité du terrain, assure Samy Djemaoun, avocat spécialiste du droit des étrangers. Robert Badinter le précisait : “La France n’est pas le pays des droits de l’homme mais celui de la Déclaration des droits de l’homme”. »
« Le président a posé un acte symbolique et fort en reconnaissant la Palestine. Il est incompréhensible que ce geste s’accompagne d’une telle ambivalence. On marche sur la tête », poursuit Mounir Satouri, eurodéputé (Les Verts) et président de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen, encore intrigué par la procédure d’expulsion engagée concernant Ramy Shaath, ancien conseiller spécial du président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat (1929-2004).
En janvier 2022, Emmanuel Macron avait œuvré pour la libération de cet activiste, incarcéré neuf cents jours sans jugement dans les prisons égyptiennes. Résident en France, M. Shaath est accusé par le ministère de l’intérieur d’avoir tenu des propos « glorifiant » les massacres commis par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023, lors d’un rassemblement en France. Cofondateur du collectif Urgence Palestine, organisation active et virulente contre la guerre menée à Gaza par Israël, il a qualifié Yahya Sinouar (1962-2024), l’ancien chef du Hamas à Gaza et cerveau des attaques terroristes du 7-Octobre, de « martyr », après sa mort en octobre 2024.
Une commission départementale d’expulsion des étrangers, présidée par un magistrat, a examiné, jeudi 21 mai, le bien-fondé de cet avis d’expulsion et s’est prononcée contre. « En 2022, Ramy Shaath était un prisonnier politique à sauver. En 2026, il est devenu un étranger à expulser. Ce n’est pas lui qui a changé, c’est le climat politique français », estime l’historien Vincent Lemire, professeur à l’université Gustave-Eiffel (Seine-et-Marne), alors qu’au sommet de l’Etat on assure que cette vigilance sécuritaire ne contredit pas la ligne française en faveur de l’Etat de Palestine.
Lire aussi le décryptage (2025) | Article réservé à nos abonnés Les motivations parfois vagues du gouvernement pour justifier la dissolution du collectif Urgence Palestine
Claire Gatinois et Stéphanie Maupas
Le Monde du 21 mai 2026

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