« L’un avait le visage tuméfié, l’autre l’épaule déboîtée » : l’élue PCF Raphaëlle Primet raconte son kidnapping et la violence de l’armée israélienne

 

Le 1er mai, au large de la ville d’Ierapetra (Crète). Les navires de la Flottille Global Sumud, interceptés par la marine israélienne.
© Eleftherios Elis MITZA / AFP
L’élue communiste de Paris Raphaëlle Primet raconte l’arraisonnement dans les eaux internationales du bateau de la Flottille pour Gaza sur lequel elle se trouvait, la détention qui a suivi et la violence des soldats israéliens. 
Coprésidente du groupe communiste au Conseil de Paris, vice-présidente de la Métropole de Paris, Raphaëlle Primet avait embarqué sur l’un des 58 bateaux de la Global Sumud Flotilla.
Le but, briser le blocus imposé à la population de la bande de Gaza depuis bientôt vingt ans, apporter une aide humanitaire aux Palestiniens qui meurent à petit feu, subissent un génocide et continuent à être abattus par l’armée israélienne malgré un cessez-le-feu qui n’en a que le nom.
Dans la nuit du 29 au 30 avril, 21 bateaux ont été arraisonnés par la marine militaire israélienne dans les eaux internationales. Elle raconte pour l’Humanité son arrestation, la détention et les mauvais traitements.

Comment s’est passé l’arraisonnement du bateau par l’armée israélienne ?
Nous avons d’abord vu des drones nous survoler, puis nous avons reçu des messages des autres bateaux de la flottille. Nous avons essayé de partir le plus vite possible. Mais un Zodiac de l’armée israélienne est arrivé. Nous nous sommes regroupés dans le cockpit.
Les soldats sont montés à bord en hurlant, en braquant leurs fusils sur nous, nous ordonnant de mettre les mains sur la tête. Ils ont alors détruit toutes les caméras du bateau. Un militaire particulièrement excité criait qu’il aurait voulu qu’on aille à Gaza parce qu’il aurait su quoi faire avec nous. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais notre bateau a commencé à prendre feu.
Ils nous ont alors entassés dans leur Zodiac, non sans nous avoir au préalable fouillés, ont pris nos téléphones – que nous n’avons malheureusement pas eu le temps de jeter à la mer – et nous ont volé tout l’argent liquide que nous possédions.
Ils nous ont emmenés sur un bateau-prison, il n’y a pas d’autres termes pour désigner ce navire qu’on voyait depuis pas mal de temps sans parvenir à savoir s’il s’agissait d’un bateau de croisière ou autre. En réalité, c’était une prison flottante sur laquelle ils nous ont fait monter. Ils nous ont fait mettre à genoux, la tête baissée, les mains sur la nuque.
Nous avons dû « avancer » pendant près d’une demi-heure comme ça. Ils n’arrêtaient pas de hurler. Ils ont pris nos noms et placé un bracelet autour de nos poignets, avec un numéro. Le mien était le 75 ! À cause de mon statut d’élue de Paris ? Je ne sais pas.

Où vous ont-ils détenus ?
Il y avait une espèce d’excavation dans le bateau, laissant apparaître les cales. Elles étaient surmontées de barbelés qui clôturaient l’enceinte, encadrée par deux miradors. Des soldats arpentaient les coursives pour nous surveiller. Nous avons essayé de nous organiser comme nous le pouvions.
La nuit, il faisait très froid, et dans la journée, très chaud. Les projecteurs étaient allumés en permanence. Ils nous jetaient des bouteilles d’eau et de la nourriture, bien sûr insuffisante, comme à des chiens. Ils voulaient nous terroriser en permanence.
On entendait des détonations, ils tapaient sur les parois, ils hurlaient. Comme ils se sont aperçus qu’on avait réussi à s’organiser pour dormir, ils envoyaient de l’eau gelée qui s’écoulait sur le sol et imbibait les matelas en mousse. On répondait en criant : « Free Palestine ! »

Thiago Avila et Saif Abu Keshek étaient-ils avec vous ?
Nous n’avions pas de nouvelles de Saif. En revanche, Thiago était avec nous. C’est grâce à lui que nous avons tenu. On faisait des réunions, on discutait. La dernière nuit, quand ils sont venus nous chercher, on a dit qu’on ne partirait pas tant qu’on n’aurait pas de nouvelles de nos camarades disparus.
Ils ont alors commencé à nous sortir un par un, manu militari, en distribuant des coups. Ils s’en sont particulièrement pris à Thiago. Ils lui donnaient des coups de pied dans le ventre, le frappaient avec leurs fusils tout en le tirant. Ils l’ont exfiltré et on ne sait pas ce qu’il est devenu.
Nous sommes finalement sortis. Un Zodiac faisait des allers-retours jusqu’à la côte crétoise. C’est là qu’on s’est aperçu de la violence subie. L’un avait le visage tuméfié, l’autre l’épaule déboîtée, un autre encore a été touché à la jambe par une balle en caoutchouc. En Crête, plusieurs dizaines de militants ont dû aller à l’hôpital. Mais, surtout, Thiago et Saif n’étaient pas avec nous.

Quelle a été l’attitude des autorités grecques ?
J’estime que la police grecque a été d’une certaine manière complice des Israéliens. Jusqu’à quel point, je ne sais pas. Tout s’est quand même passé pas très loin de leurs eaux territoriales. Quand nous sommes arrivés, ils nous ont laissés attendre dans des bus pendant des heures sans raison, en nous disant qu’ils allaient nous donner nos passeports, ce qu’ils n’ont fait que tardivement. On n’avait rien bu, rien mangé.
Finalement, on a tous décidé de sortir et on est parti en manifestation sans nos passeports. Le cortège a d’ailleurs grossi au fur et à mesure. Nous avons été rejoints par des Crétois venus soutenir ce cortège pour la Palestine. On a marché comme ça pendant près de trois heures. À l’aéroport, nous avons retrouvé les représentants consulaires de nos pays respectifs.

Vous êtes rentrée, mais certains ont décidé de rester. Pour quelles raisons ?
Certains sont restés puisqu’ils n’ont attrapé que 21 bateaux sur les 58 qui constituaient la flottille. Et beaucoup de participants ont décidé de rester pour la faire repartir. J’ai décidé de rentrer pour agir d’ici, pour la mobilisation, pour la flottille, pour la libération de Saif et de Thiago, et évidemment pour continuer à nous battre pour Gaza et pour le droit à l’autodétermination du peuple palestinien.
Il est quand même atterrant de constater que la France n’a rien dit ou à peine murmuré quelques mots pour condamner cet acte de piraterie contre la flottille. Quand on voit ce que fait Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, pour s’opposer aux politiques israéliennes, on se dit qu’une autre attitude que celle du gouvernement français est possible.
C’est aussi une des raisons pour lesquelles je suis rentrée. Il faut vraiment arriver à faire bouger les lignes, en France, sur cette question de la Palestine et de Gaza.

Pierre Barbancey
L'Humanité du 03 mai 26

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