« Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré » : le récit de l'écrivaine Dominique Eddé

 

Les attaques israéliennes contre le Liban se poursuivent, malgré le cessez-le-feu conclu le 17 avril. Dix jours plus tôt, le président Trump menaçait d’anéantir « une civilisation entière » dans le cadre de la guerre opposant les États-Unis à la République islamique d’Iran. L’écrivaine libanaise Dominique Eddé, autrice de « La Mort est en train de changer » (2025), a répondu pour l’Humanité aux questions de l’écrivain Joseph Andras. 
Au Moyen-Orient, tout paraît boucher l’horizon. Le Liban, l’Iran et la Palestine sont à feu et à sang. Les puissances impérialistes israélo-étasuniennes ravagent de nouveau la région. L’État théocratique iranien, responsable en janvier de l’extermination d’un énième soulèvement populaire, s’affiche en défenseur de la justice.
Dans l’ombre des pouvoirs constitués, les peuples n’en finissent pas de souffrir. Tout au long de ces dernières semaines et jusqu’aux premiers jours du mois de mai, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé, autrice d’essais et de romans depuis les années 1980, a répondu aux questions de l’écrivain français Joseph Andras.

Vous vivez à Beyrouth. Mais comment vivez-vous ? Je veux dire en votre cœur.
Comment appeler ce poids qui écrase et ne pèse rien sur une balance ? C’est un peu comme s’il fallait vivre désormais à l’intérieur de soi dans un feu sans flamme, en présence de dizaines de villages rasés, réduits à de la terre brûlée.
Apprendre les ravages, jour après jour, dans l’impuissance intégrale… Gérer la colère à défaut de la calmer. Le dégoût. Ne plus réussir à communiquer avec des proches qui ont besoin de clarté et d’avis tranchés là où je ne vois, pour ma part, que des zones grises et une averse d’horreurs. Essayer malgré tout. Et en même temps… autre chose. Car le printemps a commencé. Alors j’essaie de ne pas louper le début des rosiers. La chaleur de l’amitié, de l’épreuve partagée.

« Beyrouth était en ruine et la Palestine abîmée » : peut-être allez-vous reconnaître cette phrase. Elle est de vous. Elle a plus de vingt ans. On la trouve dans votre roman Cerf-volant. Le Liban est aujourd’hui sous les bombes et la Palestine est déchiquetée. Sans rien dire de l’Iran. Comment vit-on, collectivement, dans ces mots qui semblent ne plus pouvoir que se répéter ?
Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré. Tous les liens sont attaqués, comme je vous le disais. Partout : sur le terrain, dans les raisonnements, les sentiments, jusque dans les mémoires. À 100 mètres de distance cohabitent le jour et la nuit. Des tentes de déplacés sont dressées en enfilades au pied des grands hôtels. Des maisons de luxe sont transformées tantôt en forteresses, tantôt en abris.
L’empathie et la méfiance se disputent les regards. Les gens ne savent plus comment écouter ni comment se raconter. Comment se taire. Tous les avis sont dans l’air. Et tous à vif. Il y a celui ou celle qui veut encore s’identifier à la « résistance héroïque » du Hezbollah et oublier que ce parti ultra-armé a confisqué la vie politique du pays, développé une structure mono-confessionnelle, messianique, financée par l’Iran et le trafic de la drogue, largement impliquée dans la guerre criminelle d’Assad contre son peuple.
Il y a par ailleurs celui ou celle qui hurlait hier encore sa colère contre les agissements génocidaires de Tsahal à Gaza et qui veut croire, brusquement, que ce pouvoir incendiaire, suprémaciste, ouvertement annexionniste, œuvre à leur libération. Il y a bien sûr des avis plus nuancés d’un bout à l’autre de l’échiquier, mais la nuance, qui est par définition l’un des outils de la lucidité, est devenue une cause de souffrance pour tous : pour qui la réclame et pour qui n’en veut pas.
Elle est vécue comme une agression par ceux qui ont besoin d’appartenir à un camp. Beaucoup ont besoin de haïr pour tenir, ou d’optimisme infondé. Les deux pouvant aller de pair. Presque tous ont un besoin démesuré de Dieu. Il s’agit dans tous les cas de ne plus savoir quoi faire de soi sans soupape, sans secours. L’illusion et la haine créent du lien d’un côté, en le cassant de l’autre.
Ce syndrome est planétaire mais il est phénoménal au Liban, en raison de la petitesse du pays, de son extrême densité démographique, du nombre incalculable d’équations quasi insolubles qui menacent son existence et, du fait même, celle de chaque individu. Les Libanais sont épuisés d’encaisser les catastrophes et de rebondir, à chaque fois, pour rien, pour moins que rien. La répétition infernale du même mal en pire a fini par dévitaliser les imaginations. Par appauvrir le langage. Or s’il est un pays qui excelle en termes d’imagination et d’expression verbale, c’est bien le Liban.
Mais depuis février dernier, l’acharnement israélien sur le terrain est si impitoyable, si cruel, si sauvage, la relation du Hezbollah avec le pouvoir iranien si fusionnelle… Il n’y a plus où aller dans les têtes. L’humiliation est générale. La fatigue est telle que même les haines craquent. L’énergie va à l’essentiel : à survivre. Dans la plus grande des misères, dans l’extravagance, dans la solidarité, la délation, le racisme, la générosité… Dans tout ce qui fait qu’un roman de Dostoïevski raconte mieux la situation qu’un traité de sciences politiques.

On dénombre à ce jour au Liban, depuis le 2 mars, 2 167 personnes tuées et 7 061 autres blessés par l’État israélien. Mais, nous le savons, les chiffres sont sans âmes. « On a reçu beaucoup d’enfants, éventrés et éviscérés, amputés ou avec des traumatismes crâniens. Et aussi, beaucoup de femmes. Certains meurent sur la route », a récemment confié un de vos compatriotes, médecin, au Monde. Voici là, atrocement, quelques âmes. L’écrivain peut-il tenter de les dire, de les honorer, de les porter plus nettes que les chiffres, ces âmes, ou est-ce trop attendre de lui ?
Je ne sais pas. C’est beaucoup attendre et c’est parfois possible… J’ai découvert hier le film La maison est noire de la grande poétesse et cinéaste iranienne, Forrough Farrokhzad. Je le regardais après avoir vu l’horreur que vous évoquez : les images des corps brûlés, des enfants déchiquetés. Avec en mémoire l’horreur quotidienne à Gaza et 50 ans de sauvagerie au Liban, en Syrie, dans la région.
Ce court métrage en noir et blanc sur une léproserie située près de Tabriz couvrait tout le champ de cette douleur, sans la raconter ou à peine. Avec des images et des mots d’une sobriété inouïe qui étaient à la hauteur – plus exactement, à la profondeur – de cette souffrance innommable.
Il y a des pages dans la littérature du monde entier qui accèdent à ce degré de justesse. Ce film, datant des années 1960, me disait mieux que les nouvelles, ce qui se passait à ma porte aujourd’hui. À travers les visages mangés par la maladie, les pieds sans doigts, les bras sans mains, j’ai vu le regard qui se posait sur cette souffrance. Et ce regard m’a emmenée au plus près et au plus nu de l’être. Là où les mots et les images ont le plus grand mal à se rendre. Bien sûr, dans le cas de la maladie, il ne se trouve pas la cruauté humaine que cause la guerre.
Reste cette même question du choix des mots face à l’indicible. De toutes les pages que j’ai écrites, la plus dure à faire exister était dans Pourquoi il fait si sombre ? C’est celle d’un massacre auquel j’ai assisté dans la plus totale impuissance lors de la guerre civile. Un groupe de miliciens chrétiens avait immobilisé le trafic dans une rue où je me trouvais. L’un d’eux avait braqué son arme sur la voiture qui se trouvait devant la mienne tandis qu’un autre vérifiait les cartes d’identité.
Ils avaient décidé de tuer des musulmans. Ils en ont sorti trois – peut-être quatre, je ne sais plus – et les ont plaqués contre un mur. J’ai ouvert la fenêtre et poussé un énorme cri les suppliant d’arrêter. Un troisième homme s’est précipité vers moi et m’a ordonné de me taire en braquant son arme sur mon cou. « Si tu continues à crier je te tue. » Ils ont massacré les hommes en cognant leurs têtes contre les murs.
J’étais condamnée à la lâcheté. J’ai murmuré : « Au moins tirez, ne faites pas durer. » Leur souffrance à eux durant les minutes de leur agonie, je n’ai pas su, pas même osé l’écrire. Lors des bombardements israéliens de 2024, je me suis rendue dans un hôpital, au service des brûlés. J’ai cherché désespérément les mots qui diraient le regard de la fillette au corps bandé, celui de son père, de sa mère n’osant la toucher. Avec cette dernière guerre, je suis vaincue. Je me borne à écouter le bruit des bombes. À imaginer le reste.

J’allais vous parler de ce livre. Le titre reprend sa dernière phrase : « [D] is-moi pourquoi il fait si sombre ? » Vous l’avez publié en 1999. Nous devons toujours essayer de répondre à cette question pour ne pas laisser la sombreur tout saturer à jamais. Je vous pose donc votre propre question.
La lumière, quand il fait sombre, peut être magique du fait même qu’elle est faible. Elle tient à peu de chose et ce « peu » tient à notre capacité d’aimer. Au choix de ne pas se borner à la seule échelle de soi. Quand une montagne de souffrance est gravie par l’envie et la force de lui trouver un sens, elle n’est déjà plus la même. Elle produit soudain de l’horizon alors qu’elle n’était qu’un mur.
Un peu comme une chose est doublée par son ombre. Et dans cette ombre, la douleur demeure mais autrement. Elle fond dans le paysage. Elle donne brusquement accès à une beauté dont elle était coupée. Ce peut être le rire d’un enfant se jetant dans vos bras. Et ce peut être l’arrivée d’un sourire sur un visage à l’agonie. Dans un cas comme dans l’autre la vie est toute nue, tout entière, pleine du mystère qui en fait la magie. Elle rejoint le silence, le désert, la musique.
Les lumières du noir confondent les surfaces : elles éclairent les détails comme les profondeurs. Elles remuent au plein sens du terme. Et dans l’épreuve – car c’en est une – la conscience de la mort agit, avec plus ou moins de cruauté, par vagues. Elle ne résout pas la peur, elle l’embarque. Alors la vie devient océanique, unique, anonyme. C’est elle que défend la grande résistance politique. C’est d’elle qu’elle naît. Quand la volonté du courage n’est pas vaincue…

Je crois que je m’attendais à une réponse qui contiendrait des mots comme « Israël », « Netanyahou », « impérialisme » ou « Trump ». Et puis pas du tout. Vous me parlez de silence et de beauté. C’est sans doute ce qui différencie une interview d’une discussion : cette dernière offre encore une place au langage inattendu.
Je comprends votre étonnement. J’ai répondu « à côté » pour éviter les automatismes de langage qui guettent quand on se plie à un certain vocabulaire. Pour sortir les mots du trou. J’essaie d’affronter l’effroi sans céder au cri, sans non plus me censurer. L’armée israélienne est en train de briser méthodiquement les existences. Elle a brûlé au phosphore blanc les terres du Sud, réduit en poussière des dizaines de villages, envahi un dixième du territoire, bombardé des convois de secouristes, massacré les journalistes comme à Gaza. 21, au jour d’aujourd’hui
Elle a jeté sur les routes plus d’un million de personnes, détruit la banlieue sud de Beyrouth, largué sans préavis 100 bombes en l’espace de 10 minutes en plein centre de la capitale le mercredi 8 avril… Des centaines de vies, dont des dizaines d’enfants, sont parties en fumée. Et en cet instant, l’armée dite « la plus éthique du monde » par les professionnels de l’imposture, poursuit son entreprise de démolition en dépit du cessez-le-feu. L’addition est écrasante pour un pays surpeuplé de 10 452 kilomètres carrés.
Les gouvernants israéliens ne font pas que bombarder : ils gèrent le Liban en cour de prison. Ils occupent le ciel à temps plein, envoient leurs drones à nos fenêtres, minutent les temps de pause, dictent les entrées, les sorties, s’amusent de voir les prisonniers se haïr, prêts à s’entretuer… Les prisonniers étant l’ensemble des Libanais. Tout laisse penser que c’est aussi ce qu’ils souhaitent à l’Iran : le chaos. La division.
Ils nous commandent comme O’Brien commande et torture Winston sous la plume d’Orwell dans 1984. Mais, pour revenir à votre question, je vous dirais que j’ai eu besoin de commencer par tester des mots qui résistent aux quatre que vous évoquez : « Netanyahou », « Trump », « Israël », « impérialisme ». Je sais qu’il va tout de même falloir en passer par eux, et s’en servir. Je suis prête.

Dans votre dernier livre, La Mort est en train de changer, vous évoquez le caractère « unique » de la « tragédie israélo-palestinienne », et confiez qu’elle vous a convoquée, depuis vos 20 ans, « au-delà du raisonnable ». Que serait aujourd’hui une saisie politique raisonnée de ce drame ? Disons une raison juste et pratique.
Il est rarement dit que la tragédie israélo-palestinienne a coûté un prix exorbitant au Liban. Au sortir d’un entretien télévisé, parfaitement raté, avec la rabbine Delphine Horvilleur, j’ai été soufflée de l’entendre me dire : « Mais vous n’êtes pas palestinienne. À quel titre parlez-vous de la Palestine ? » Je me suis bornée à répliquer : « Savez-vous combien il y a de réfugiés palestiniens au Liban ? »
Ma réponse, qui avait le mérite de l’efficacité, m’avait donné le sentiment pénible de m’être laissée piéger par un raisonnement communautaire. Comme s’il fallait être physiquement concerné par un sujet pour en parler. Comme si ce conflit n’avait pas un caractère universel. Comme s’il était interdit à un sinologue de parler de la Chine ou à une philosophe juive américaine de traiter du totalitarisme soviétique…
Et, surtout, comme s’il était parfaitement normal qu’un Juif australien débarque du jour au lendemain « chez lui » en Israël tandis que des centaines de milliers de Palestiniens ont été sommés d’en partir, et le sont encore. C’est dire, à travers un échange avorté et anecdotique, à quel point cette « tragédie » est source de postures défensives, de confusion mentale. À quel point elle aveugle.
Ceci étant dit, je reviens au cas spécifique du Liban. N’était-ce Israël, n’était-ce la présence de plus de 500 000 Palestiniens dans le pays, la guerre de 15 ans, déclenchée en 1975, n’aurait pas eu lieu. Pas plus que le Hezbollah n’aurait eu le terrifiant pouvoir politique et armé qui est le sien depuis l’invasion israélienne de 1982.
La disproportion entre ce petit pays surchargé et le poids écrasant des puissances ennemies que sont Israël et les États-Unis, d’un côté, et l’Iran, de l’autre, dit bien à l’heure qu’il est l’insondable montant d’humiliation et d’impuissance infligé par le plus fort au plus faible. Mais elle dit aussi, 78 ans après la création de l’État d’Israël, que le recours à la force, si constant et massif soit-il, ne résout rien.
On peut détruire des vies : on ne peut pas détruire le temps des vies. Car la mémoire survit aux morts. Pas plus que l’on ne peut traiter une psychose par la chirurgie ou une dépression par l’injonction. Le caractère intraitable de ce conflit provient notamment du fait qu’il est ancré à l’origine dans des temporalités incompatibles.
Il est le résultat d’une agression brutale du temps de l’histoire des uns par le temps de l’imaginaire des autres qui est, par définition, sans bornes ; il va et vient d’un extrême à l’autre, du temps récent de la Shoah au temps millénaire des origines de la judéité – ces deux derniers n’ayant aucun espace géographique en commun.
Nous avons donc encaissé dans cette partie du monde un énorme carambolage du temps dans le temps. Un peu comme si une tonne de jours tombait d’un coup sur une fin d’après-midi. Alors que c’est en général le temps de l’histoire et de la géographie qui produisent ensemble, un siècle après l’autre, celui de l’imaginaire et de la culture, il s’est passé l’inverse.
Il s’est agi, dans le cas d’Israël, de la greffe d’un pays rêvé aux quatre coins du monde sur une terre habitée : la Palestine. Faute de soins, c’est-à-dire de décisions vitales, douloureuses, la greffe de cet organe étranger n’a pas pris et elle s’est infectée. Au lieu de renoncer à la colonisation, à l’annexion, à l’occupation, à l’épuration ethnique, le « rêve sioniste » s’est entêté à figer le temps, à nier l’injustice qu’il a imposée puis creusée.
Il a livré le kibboutz au ghetto. L’utopie a tourné au cauchemar. Si bien qu’Israël en est aujourd’hui au point où son écrasante supériorité militaire ne lui rapporte que des victoires sans avenir. Car outre le degré inimaginable de souffrance qu’il inflige au peuple palestinien, il se condamne à se détruire en détruisant, il domine le temps court et perd son sens sur le temps long. Il dégénère.
Si bien que l’interdiction qui est faite aujourd’hui à quiconque essaie de repenser le sionisme relève de ce dispositif suicidaire. Ce que vous appelez une « saisie raisonnée de ce drame » consiste à s’appuyer sur une réalité désormais incontestable : la société israélienne est pour près d’un quart non juive.
Et sous le coup de la colonisation, la société palestinienne de Cisjordanie est envahie par une population juive pour un presque même quart. Autrement dit il ne peut plus y avoir d’issue, à terme, pour les uns comme pour les autres, qui ne soit mixte. À moins d’expulser jusqu’au dernier non juif de part et d’autre… Il faut lire Omer Bartov à ce sujet. Il en vient à conclure « qu’Israël ne peut pas exister comme un État normal dans le cadre de l’idéologie sioniste ».

Je songe à ce qu’Edward Saïd, à qui vous avez consacré un livre, avait écrit en 1999 : ou bien un État démocratique commun, binational, ou bien « la guerre continue »…
Oui, l’histoire a donné raison à Edward Saïd, qui a vu et refusé l’impasse des solutions bancales. Par ailleurs, il ne perdait pas une occasion de se réclamer de la laïcité, qu’il nommait en anglais « secularism ». La cohabitation des populations et l’égalité citoyenne qu’il préconisait sont le seul projet qui vaille pour Israël, la Palestine, la région tout entière.
Cette ouverture ne peut se traduire dans les faits tant que l’on entretient le déni à coups de bombes, tant que 1948 demeure une date intouchable, tant que l’injustice n’a pas été nommée, reconnue, tant que l’on est sous la coupe d’individus tels que Netanyahou, Ben Gvir, Trump, Hegseth et autres psychopathes… Mais aussi, tant que Jérusalem n’est pas neutralisée, rendue aux trois religions monothéistes et – au passage – à ceux qui s’en dispensent.
Sur ce plan, l’Europe a un rôle crucial à jouer. À peu d’exceptions près, elle est pour l’heure en panne intégrale de lucidité, de courage et d’imagination. Reste le noyau dur : l’invasion du politique par le religieux. Une nouvelle approche de la question de Jérusalem pourrait contribuer à la désamorcer. Il ne faut pas oublier qu’Al Qods – Jérusalem – est l’un des emblèmes obsessionnels de tous les mouvements islamistes. C’est dire si je ne vois, pour ma part, de solution qu’à très long terme. De pouvoir y penser n’est pas encore une consolation, mais c’est, en soi, une éclaircie.

Vous avez utilisé le mot « nuance ». Il existe un usage médiatique dominant de la nuance, qui entend faire taire les paroles fermes, jugées « extrémistes » ou « manichéennes ». Et, simultanément, dans le champ militant, anti-impérialiste, il existe une sommation de serrer les rangs. Ne pas finasser, quand « le Nord » frappe « le Sud ». Donc choisir haut et fort un pouvoir : Saddam Hussein ou les Bush ; Sinouar ou Smotrich ; Khamenei ou Trump. Que répondez-vous à ceux qui estiment que la troisième voie – que vous appelleriez « humaniste » et que je serais tenté d’appeler « égalitaire » – est un luxe, une inconséquence et une lâcheté politiques ?
Je suis très consciente d’agacer ceux qui veulent « serrer les rangs » sans chipoter – sans « faire dans la nuance » comme on dit – face, notamment à un ennemi aussi puissant et redoutable que le couple israélo-américain. Pour eux, le péril intégriste est secondaire. Pour moi, non. Mettre en cause l’intégrisme islamique et le messianisme sioniste, c’est s’en prendre à un même phénomène.
On ne combat pas un racisme en en laissant filer un autre ! Ceci étant dit, je ne renvoie certainement pas dos à dos les Israéliens et le Hezbollah dans ce qui se passe aujourd’hui. Les Israéliens envahissent le pays avec une rage indescriptible de tout détruire, de tout réduire à néant. Les combattants du Hezbollah sont chez eux, sur leur terre. Ici aussi la nuance s’impose, et elle est de taille ! Il m’importe par-dessus tout de dégager les vies et les mémoires des chapes idéologiques et communautaires.
Ma boussole est depuis toujours du côté des solitaires. Cela constitue un pas, certes insuffisant, mais un pas quand même, vers la troisième voie dont vous parlez. L’humanisme a pour vocation d’être égalitaire : c’est un mouvement, ce n’est pas une station d’arrivée. Je suis trop consciente de l’étoffe dont est faite notre espèce pour en concevoir une quelconque forme idéale.
Disons que je travaille, depuis toujours, le dos tourné au pouvoir. Les noms que vous citez l’incarnent sous son jour le plus morbide. Je ne veux pas avoir à choisir. De mon point de vue, la nuance n’affaiblit pas la critique, je dirais même qu’elle la renforce. Elle la crédibilise. Qu’est-ce que c’est que la nuance ? C’est de la précision. C’est donc de la fermeté, contrairement à ceux qui veulent croire qu’elle contribue à épargner « l’ennemi ».
S’il se trouve que nous assistons aujourd’hui, un peu partout, à cette figure déprimante de la tenaille – un manche en conflit avec l’autre et les deux réunis appliqués à étrangler les peuples –, cela veut dire que c’est le sujet du moment. Il est ingrat, difficile, presque intraitable, mais nous n’avons pas le choix. Il faut en passer par ce goulot d’étranglement si l’on veut dégager de l’horizon pour plus tard.
Ce qui se passe en Palestine, au Soudan, au Liban ou en Iran n’est pas comparable, mais il est tout de même un point très commun à ces cas de figure : c’est le caractère suicidaire de l’option militaire. Les vieux outils sont périmés. Il va falloir d’immenses réserves d’imagination pour les remplacer. L’imagination naîtra peut-être de la rencontre insolite de l’artisanat, de l’écologie et de la technologie.
Alors la question ne se posera plus sous la forme d’un choix piégé ou d’une double négation – ni, ni –, mais d’une addition positive. Nous n’y sommes pas, malheureusement. Encore que, dans certains pays, en Turquie notamment, les rues sont régulièrement bondées de manifestants qui refusent la brutalité de l’ordre établi.
Césaire disait : « L’oreille collée au sol, j’entends passer demain. » Ce n’est pas mon cas pour l’instant. J’entends surtout le bruit des drones. Mais il ne m’empêche pas de persister dans le refus d’abdiquer. Ce refus implique une nouvelle forme de radicalité : une rupture fondamentale, fondée sur la réfutation des règles du jeu. Il implique le deuil des alliés dits « objectifs » et le renoncement à demain en faveur d’un temps qui se situe très au-delà de son propre temps de vie.

Joseph Andras
L'Humanité du 03 mai 26

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