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| L’écriture frémissante de Mahfouz scrute au plus près la réalité socio-politique égyptienne de son temps. © Sindbad/Actes Sud |
Publié en arabe (Égypte) en 1962, le roman du prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz paraît pour la première fois dans sa traduction française (Martine Houssay) aux éditions Sindbad/Actes Sud. Dans cette radiographie de la vie politique égyptienne après la révolution nassérienne, le lecteur suit la vie d’un arriviste corrompu rejeté par l’histoire.
Publié en 1962, juste après Le Voleur et les Chiens, ce roman du prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz (1911-2006), inédit en français, constitue une charge féroce contre l’aveuglement des privilégiés. Il s’ouvre sur l’incendie du Caire, en 1952, événement appelé le Samedi noir. Quelques jours plus tard, le coup d’État des « officiers libres » balaie l’ancien monde.
Issa, fils d’un obscur petit fonctionnaire, est un membre en vue du Wafd (parti laïc dont le mot d’ordre est « La religion est pour Dieu et la patrie pour tous »). Fiancé à la fille d’un pacha, il semble promis à un poste élevé. La révolution signe sa chute. Accusé de corruption, mis au placard dans l’attente d’une possible purge, il voit ses fiançailles rompues et son avenir s’effondrer.
Mahfouz radiographie la déchéance de cet homme, qui préfère vivre sur ses rentes plutôt que se retrousser les manches. Autour d’Issa, les amis retournent leur veste : Ibrahim Khayrat, par exemple, avocat et membre de l’ancienne Chambre des députés, s’enthousiasme pour la révolution et critique l’époque passée, « comme s’il n’en avait pas été l’un des acteurs ! ».
L’histoire s’accélère, mais Issa, lui, demeure immobile. Le Wafd, qui représentait l’ancienne élite nationaliste engagée contre les Britanniques, n’a pas su se réformer. Le roi Farouk est tombé, mais la victoire échappe aux gens du Wafd.
Le portrait parfait d’un héros négatif
Le cousin d’Issa, plus vif et opportuniste, suit, lui, le sens du vent. Le romancier choisit de suivre celui que l’histoire abandonne. Devant le comité d’épuration, les plaintes contre Issa s’accumulent « comme les ordures ménagères ».
L’ancien notable, qui distribuait naguère les promotions, découvre, atterré, son insignifiance définitive. En sursis pour deux ans avec son salaire et ses avoirs bancaires, Issa s’enfuit à Alexandrie. Sans emploi – travailler étant la dernière chose qu’il souhaite –, sans amis, sans appuis, banni sans avoir été expulsé, il erre sur la corniche, se laisse aller à boire et à jouer.
C’est le portrait parfait d’un héros négatif, complaisant envers sa propre défaite, qui n’affronte jamais son destin. Naguib Mahfouz suit pas à pas son personnage perdu, en train de subir l’histoire dans un de ses épisodes les plus violents.
Le titre du roman renvoie aux cailles qui, lors de leur migration, sont piégées à l’automne dans les filets de chasseurs sur les côtes égyptiennes. Ce livre résolument politique, à destination de la société de l’Égypte moderne, se présente comme la métaphore limpide du parti Wafd dont Issa était membre. Il s’agit, en effet, d’êtres arrêtés à l’heure même où les événements exigeaient d’eux le mouvement.
L’écriture frémissante de Mahfouz scrute au plus près la réalité socio-politique égyptienne de son temps. Il brosse, sans aucune mansuétude, le tableau de l’existence, hantée par l’échec, d’un arriviste corrompu, devenu le symptôme vivant d’un monde aboli.
Muriel Steinmetz
L'Humanité du 16 mai 26
Les Cailles en automne, de Naguib Mahfouz, traduit de l’arabe (Égypte) par Martine Houssay, Sindbad/Actes Sud, 192 p., 19,50 euros.

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