C’était il y a moins de trois mois et cela paraît déjà un autre monde. Le 19 février, à Washington, Donald Trump lançait en grande pompe son Conseil de la paix. Il avait choisi pour cette cérémonie l’ancien Institut des Etats-Unis pour la paix, récemment rebaptisé Institut Donald Trump pour la paix, tant le président américain semble obsédé par son autocélébration.
L’homme le plus puissant du monde s’était auparavant vanté d’avoir « mis fin à huit guerres en dix mois, détruit la menace nucléaire iranienne et mis fin à la guerre à Gaza, amenant pour la première fois en trois mille ans la paix au Moyen-Orient ». Donald Trump s’est octroyé la présidence à vie de ce Conseil et le droit de désigner son successeur.
Une quarantaine de pays sont représentés, sans que soient distingués les membres proprement dits, d’une part, et les simples observateurs, d’autre part. A l’évidence, le Cambodge, le Salvador ou la Mongolie n’ont saisi cette occasion que pour s’attirer les bonnes grâces de la Maison Blanche. Et aucun Etat n’a versé les 1 milliard de dollars (860 millions d’euros) prévus pour acquérir un siège permanent dans une structure aussi baroque.
Un conseil à vocation planétaire
Donald Trump a lancé l’idée d’un tel Conseil de la paix en octobre 2025, lorsqu’une trêve a enfin été conclue à Gaza sous son égide, après deux années d’une guerre atroce. Mais la mission qu’il assigne à cette nouvelle instance va bien au-delà du Moyen-Orient, puisqu’il s’agit de « presque superviser les Nations unies », voire de « s’assurer qu’elles fonctionnent correctement ».
Une tâche aussi colossale échoit à un « conseil d’administration » de neuf membres, tous américains, à l’exception de Tony Blair, l’ancien premier ministre britannique, ainsi récompensé pour sa contribution au dessein présidentiel d’une « Riviera du Moyen-Orient » à Gaza. Huit de ces membres sont des hommes, la seule femme étant Susie Wiles, la cheffe de cabinet de la Maison Blanche. Y siègent aussi Marco Rubio, le chef de la diplomatie américaine, ainsi que Steve Witkoff, l’« envoyé spécial pour la paix », Jared Kushner, le gendre du président américain, et Robert Gabriel, un des conseillers de la Maison Blanche.
Six des neuf membres de ce « conseil d’administration » à vocation planétaire appartiennent donc à la garde rapprochée de Donald Trump. Les trois autres sont de richissimes hommes d’affaires américains, le premier très engagé en Israël (Marc Rowan), le deuxième en lien avec les Emirats arabes unis (Martin Edelman) et le troisième présidant la Banque mondiale (Ajay Banga).
La détermination à privatiser les relations internationales au bénéfice direct de Donald Trump s’aggrave ainsi d’un mépris absolu pour le droit international, Ajay Banga ne siégeant qu’à titre personnel, et non en tant que représentant des Nations unies. La charte fondatrice du Conseil de la paix se borne d’ailleurs à énoncer que « la paix durable nécessite un jugement pragmatique et des solutions de bon sens », balayant des décennies de patiente élaboration de références juridiques à portée internationale.
L’impasse persistante à Gaza
Le conseil d’administration à vocation mondiale supervise un second conseil d’administration de 14 membres, cette fois consacré à Gaza. Cinq de ses membres (Steve Witkoff, Jared Kushner, Tony Blair, Susie Wiles et Marc Rowan) siègent déjà dans le conseil « global », auquel le conseil pour Gaza est dès lors subordonné. Les trois Etats qui ont supervisé, aux côtés des Etats-Unis, la trêve d’octobre 2025 sont représentés : la Turquie par son ministre des affaires étrangères, l’Egypte par le général à la tête du renseignement et le Qatar par un diplomate de haut rang.
Les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont choisi pour cette instance le numéro deux de leur diplomatie, calibrant leur représentation pour ne pas trop s’engager. La cheville ouvrière de ce conseil pour Gaza est Nickolay Mladenov, un ancien ministre bulgare, installé à Abou Dhabi, où il dirige l’Académie diplomatique Anwar Gargash. C’est ainsi Nickolay Mladenov qui assure la tutelle du Comité national pour l’administration de Gaza (CNAG), composé de 15 technocrates palestiniens, tous validés par Israël.
Ce Conseil de la paix a cependant échoué à apporter la moindre solution au calvaire de Gaza. Une fois les derniers otages israéliens libérés par le Hamas (et les dépouilles restituées à Israël), un nouveau statu quo a été imposé à l’enclave palestinienne. L’armée israélienne campe sur plus de la moitié d’un territoire dévasté et elle n’autorise qu’un mince filet d’entrées et de sorties par le poste-frontière de Rafah, avec l’Egypte.
Des dizaines d’organisations humanitaires ont été bannies par Israël de la bande de Gaza, où l’approvisionnement, notamment en médicaments, est toujours aussi erratique. Quant au CNAG, il demeure bloqué au Caire, sous l’étroite surveillance des renseignements égyptiens, Israël ayant refusé d’admettre dans Gaza ces technocrates dont les noms avaient pourtant été approuvés. Incapable du moindre geste à Gaza, le Conseil de la paix n’a même pas été mentionné comme recours possible durant la crise actuelle avec l’Iran.
Et pour cause : le 11 février, à Washington, alors que le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, rejoignait officiellement ce Conseil de la paix, il convainquait Donald Trump d’attaquer l’Iran dès que possible. Dans le monde orwellien de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou, la paix, c’est vraiment la guerre.
Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 17 mai 26

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