Au Liban sud, Israël étend son emprise au gré des bombardements et des ordres d’évacuation

 

Des immeubles détruits à Kfar Hatta (Liban), le 15 mai 2026. DIEGO IBARRA SANCHEZ POUR « LE MONDE »
Les frappes et les appels à évacuer concernent aussi bien des localités proches de la frontière que d’autres, situées des dizaines de kilomètres plus au nord. Ils contribuent à dépeupler des pans entiers de la région méridionale, bien au-delà de la zone tampon occupée par l’Etat hébreu.
Au sommet de Kfar Hatta, un village escarpé situé à l’est de Saïda, la principale ville du sud du Liban, une maison a été réduite à un amas de béton par un bombardement israélien. Le chemin du domaine, encombré de gravats, n’a pas été déblayé. La frappe, mercredi 13 mai, n’a pas fait de victimes. Vendredi, le réseau électrique, endommagé par l’explosion, était en cours de réparation.
Le bombardement a été précédé d’un ordre d’évacuation, synonyme de frappe imminente. Le maire, Hussein Salmane, affilié au parti chiite Amal, a organisé les départs en urgence du village. Deux heures après que Kfar Hatta est apparu en rouge sur la carte diffusée par l’armée israélienne et reprise dans les médias libanais, la frappe a eu lieu. Depuis, une majorité d’habitants sont rentrés chez eux. Pourtant, explique le maire, « on ne sait jamais vraiment si un ordre d’évacuation a pris fin ».
De peur de nouveaux bombardements, des résidents dorment dans leur voiture sur le bord de la route, à distance du village, selon M. Salmane. Il estime que le ciblage du Sud – et plus précisément, de localités chiites – par l’armée israélienne, depuis la trêve du 17 avril, constitue « une pression sur la communauté chiite [majoritaire dans le Sud], une façon de vider la région de ses habitants et de créer des divisions internes au Liban ». Depuis l’annonce de la trêve à la mi-avril, elle est violée quasi quotidiennement, principalement par l’armée israélienne, mais aussi, à un degré moindre, par le Hezbollah.

Contraints de fuir à la hâte
Salah Nassar, chauffeur de bus scolaire, 67 ans, n’est pas revenu à Kfar Hatta. Il s’est réfugié avec sa famille chez sa fille, à Aïn El-Delb, à quelques kilomètres du village : « Pendant la guerre, on est resté à Kfar Hatta, et pendant la trêve on est parti, c’est quand même bizarre », s’exclame-t-il. Six membres d’une même famille y ont été tués lors d’un bombardement, le 5 avril. Salah Nassar se donne quelques jours pour décider s’il rentre chez lui.
Depuis l’ordre d’évacuation de Kfar Hatta, les habitants d’autres villages des environs de Saïda, comme Kfar Melki ou Arab El-Jal, ont été contraints de fuir à la hâte, après que le nom de leur localité est apparu sur la carte israélienne des zones à évacuer. Samedi, à la suite d’autres menaces suivies de bombardements dans le district, l’Agence nationale de l’information faisait état de départs massifs vers Saïda, une zone encore « sûre » pour le moment, même si des frappes s’y sont produites pendant la guerre, ou mercredi 13 mai.
Depuis l’annonce de la trêve, qui est inexistante dans la région méridionale, Israël a aménagé une zone tampon de 5 à 8 kilomètres de profondeur, entre la « ligne bleue » qui sert de frontière entre les deux pays et une « ligne jaune », tracée par l’occupant. Ce territoire a été vidé de sa population et transformé en no man’s land, au motif d’assurer la sécurité des habitants du nord d’Israël. Mais l’armée de l’Etat hébreu multiplie aussi les bombardements et les ordres d’évacuation – dont des organisations de défense des droits humains contestent la légalité – au nord de la « ligne jaune ». Les régions de Nabatiyé et de Tyr, desquelles la zone occupée est facilement attaquable, sont parmi les plus touchées. Plus de 400 Libanais ont été tués depuis le 17 avril, la plupart dans le Sud. Six soldats israéliens ont été tués durant la même période.
L’objectif affiché de détruire le Hezbollah se double d’une réalité dramatique pour les civils, soumis à une incertitude sécuritaire constante. Les humanitaires constatent des déplacements constants, parfois seulement pour quelques heures. Les va-et-vient rendent difficiles le chiffrage de la population encore présente dans le Sud. Des observateurs sont convaincus que la « zone de tirs » est en train d’être étendue et, avec elle, la pression sur les civils pour qu’ils partent, possible prélude à une incursion israélienne plus profonde.

Peu de familles encore sur place
A Haret Saïda, des paquets de couches pour bébés et des boîtes de médicaments sont empilés dans le bureau du maire, Moustapha Al-Zein. Des déplacés l’assaillent de demandes d’aide. Lui les qualifie d’« invités » ; « nous appartenons au même pays », dit-il. La population de cette banlieue de Saïda a gonflé de moitié depuis la reprise de la guerre, le 2 mars : 95 000 personnes, dont environ 30 000 sont des déplacés qui ont fui d’autres régions du Sud. Dix mille d’entre eux ont été enregistrés après la trêve : il s’agit, selon M. Al-Zein, de familles qui sont revenues en raison de la poursuite des bombardements et de nouveaux venus.
L’élu, membre du parti Amal, dirigé par le président du Parlement, Nabih Berri, décrit le Hezbollah comme inféodé aux décisions iraniennes. Selon lui, si le Sud est bombardé, c’est « parce que le Hezbollah inflige des coups très durs à Israël, que ce dernier cache ». Pour autant, il ne croit pas que les frappes israéliennes prendront fin si le mouvement armé chiite, qui a de plus en plus recours à des drones à fibre optique, cessait ses attaques : « Israël est un pays expansionniste, qui veut la terre du Liban, de la Syrie… Sans la Résistance [le Hezbollah], son armée avancerait. »
Déplacée de Qaaqaïyet El-Jisr, « un village en première ligne au nord du fleuve Litani », Diana Haydar, 36 ans, est bénévole dans l’équipe de la mairie pour aider les familles. Elle est revenue s’abriter à Haret Saïda au début du mois de mai, « car [son] village était menacé ». Il a fait l’objet de plusieurs ordres d’évacuation et a été bombardé. Selon elle, très peu de familles sont encore sur place. « On vit avec la peur qu’il nous soit interdit de revenir chez nous », souffle Diana, qui s’accroche toutefois à la conviction que « la justice finira par triompher ».
A l’hôpital turc de Saïda, où sont transférés les patients grièvement blessés dans le Sud, 15 % à 20 % du personnel médical – principalement des infirmiers – proviennent aujourd’hui d’autres structures médicales, plus au sud. Des soignants, déplacés, qui travaillaient dans des hôpitaux publics de la bande frontalière occupée, y ont été affectés, ainsi que des infirmiers d’autres établissements qui ne fonctionnent plus que partiellement. « Nous avons besoin de renforts, car nous restons en dispositif d’urgence », explique Mona Teryaki, la directrice.

« Les missiles se sont mis à pleuvoir »
Dans une chambre, Zahra Nizameddine, 36 ans, a l’œil droit tuméfié, des plaies au visage et entend avec peine : elle a été grièvement blessée, lundi 11 mai, à Kfar Dounine, dans la maison de sa sœur, Fatima Nizameddine Fakih, elle aussi immobilisée, sur un lit voisin. « Je n’ai pas eu le temps de comprendre qu’il y avait des avions de chasse dans le ciel, les missiles se sont mis à pleuvoir sur la maison, où nous étions en famille », dit l’institutrice, qui raconte sa détresse, coincée sous les ruines, en entendant les appels à l’aide de Fatima.
Les quatre autres membres de la famille présents, dont leur sœur Hala et son fils âgé de 13 ans, ont été tués. Yasser, 27 ans, le fils de Fatima, et Mohamed Nizameddine, frère des deux blessées, apparaissent en treillis militaire sur un hommage mortuaire diffusé sur les réseaux sociaux. Le montage suggère leur appartenance à la branche armée du Hezbollah, même si l’emblème du mouvement ne figure pas dessus.
Si tel était le cas, seule une enquête pourrait déterminer s’ils étaient en fonctions au moment de la frappe, occupés par exemple à passer des ordres – ce qui en ferait alors des cibles légitimes, mais pas leur famille – ou s’ils étaient en permission, auquel cas leur mort s’apparenterait à une exécution extrajudiciaire, selon le droit international. Sur son lit d’hôpital, Zahra dénonce « un massacre ». Selon elle, l’armée israélienne veut « faire fuir les gens du Sud, tout détruire ».
Au cimetière de Haret Saïda, un carré supplémentaire a été ouvert pour les enterrements provisoires de ceux dont les villages sont hors d’atteinte, car occupés ou sous le feu de l’armée israélienne. Il compte déjà près de 60 sépultures. D’autres tombes ont été creusées, par anticipation. Assis sous un parasol, Hamza Fakih lit le Coran, à la demande de la famille, près de la tombe de Hussein Jaber, un secouriste de la défense civile tué par l’armée israélienne à Nabatiyé, mardi 12 mai. Hamza Fakih a quitté, début mai, Kfar Tebnit, localité proche de Nabatiyé et sous ordres d’évacuation à répétition. « Je ne suis pas un combattant », dit-il, laissant entendre que la plupart des civils sont désormais partis du village, car « Israël a commis des massacres à Kfar Tebnit ».
Dans le cimetière, des funérailles débutent, brusquement interrompues par le rugissement d’un avion de chasse israélien. L’appareil, bien visible dans le ciel, crache à deux reprises des leurres. Il est suffisamment haut pour ne pas sembler présenter un danger immédiat et suffisamment bas pour que la peur fige les visages et les corps quelques instants, avant que la procession redémarre. 

Par Laure Stephan
Le Monde du 16 mai 26

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