Entre 400 et 600 morts, des milliers de violations et 1,05 million de déplacés : depuis le 17 avril, la guerre continue au pays du Cèdre, malgré la prolongation de quarante-cinq jours du cessez-le-feu annoncée ce 15 mai. Ce week-end, les attaques israéliennes ont tué plusieurs dizaines de personnes, dont au moins six secouristes.
Dans le sud du Liban, les ordres d’évacuation de l’armée israélienne continuent, malgré le cessez-le-feu, poussant des milliers d’habitants à fuir des villages déjà partiellement détruits. Au-dessus de Beyrouth, les drones ne cessent jamais de tourner.
Un mois après l’entrée en vigueur de la trêve, le bilan reste lourd : selon les autorités libanaises, entre 400 et 600 personnes ont été tuées depuis le 17 avril, un chiffre qui continue de monter. À cela s’ajoutent plus de 22 morts dans 11 attaques de drones visant des véhicules, des milliers de violations sécuritaires documentées et 1,05 million de déplacés qui ne peuvent toujours pas rentrer chez eux.
Négociée sous médiation américaine, la trêve devait ouvrir une phase de désescalade entre Israël et le Hezbollah. Initialement conclu pour dix jours, le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines, puis de quarante-cinq jours supplémentaires après des discussions organisées à Washington ce 15 mai.
Mais la clause autorisant Israël à intervenir en cas de menace « imminente » au sud du Litani est vivement critiquée au Liban. Plusieurs responsables politiques et habitants du sud estiment qu’elle laisse à Tel-Aviv une large marge d’interprétation.
Des milliers de violations
Le député du Hezbollah Hussein Hajj Hassan fustige cette clause auprès de l’Humanité : « C’est l’agresseur qui prétend se défendre, et il veut le faire sur notre propre sol ! Armé jusqu’aux dents par la puissance et l’arrogance de l’administration américaine, ce prétendu droit n’est ni légitime, ni légal. Cela ne remet pas seulement en cause la souveraineté libanaise : cela la viole et la piétine purement et simplement. » Israël affirme de son côté poursuivre ses opérations afin d’empêcher la reconstitution des capacités militaires du Hezbollah dans le sud du Liban et de sécuriser ses localités frontalières.
Selon des médias libanais, la Finul et plusieurs organisations internationales, des milliers de violations sécuritaires ont été enregistrées depuis le début de la trêve. Les localités de Khiam, Debbine et plusieurs zones du sud et de la Bekaa continuent à subir des bombardements, des tirs d’artillerie, des dynamitages de maisons. « Ils annonçaient un cessez-le-feu à la télévision, mais on vit sous le bourdonnement continu des drones, au-dessus de nos maisons et de nos têtes », raconte Rim, habitante de la banlieue sud.
Le 6 mai au soir, un navire de guerre israélien a bombardé un appartement à Haret Hreik – première frappe sur Beyrouth depuis le début du cessez-le-feu. Kevin, 19 ans, volontaire à la Croix-Rouge, se trouvait à la cité sportive lors de l’attaque. « On nous a prévenus qu’il allait y avoir une frappe, mais je n’ai pas eu le temps de fuir », raconte-t-il. Blessé par l’onde de choc, il souffre encore de troubles auditifs. « Où est le cessez-le-feu ? La cité sportive, ce n’est ni le sud ni la Bekaa. »
Ce premier mois de pseudo-trêve a été marqué par une intensification des attaques de drones ciblant directement des véhicules. Selon les données compilées par l’Agence nationale d’information (ANI), au moins 11 frappes ont visé voitures, camionnettes ou motos entre le 17 avril et le 16 mai, tuant plus de 22 personnes. Le 13 mai, au moins sept frappes visant des véhicules ont été recensées dans différentes régions du pays.
Pour plusieurs observateurs, ces attaques illustrent l’extension géographique des opérations de drones bien au-delà du front habituel, jusque sur l’axe Beyrouth-Saïda et dans le Chouf. « Avant, on avait surtout peur pour les villages. Maintenant, on a aussi peur des routes », résume Hussein, déplacé originaire des environs de Bint Jbeil, ville du sud du Liban accrochée aux collines, à 5 kilomètres de la frontière israélienne.
La « ligne jaune » et l’impossible retour
Israël présente la « ligne jaune », établie unilatéralement le long de sa frontière nord, comme un dispositif de sécurité destiné à empêcher le retour de combattants du Hezbollah. Cette zone couvre environ 600 km2 et englobe des dizaines de villages dont l’accès reste interdit à leurs habitants. Des villages ont été détruits totalement ou partiellement, des vergers ravagés et plus de 62 000 logements détruits ou endommagés, compliquant tout retour durable des déplacés.
Fin mars, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, affirmait que l’armée « maintiendra le contrôle sécuritaire de toute la zone jusqu’au Litani » et que le retour des déplacés serait « totalement empêché ». Plusieurs ONG et chercheurs alertent sur les conséquences durables que ces destructions pourraient avoir sur la démographie et l’économie des villages frontaliers.
Selon les Nations unies, environ 1,05 million de personnes restent déplacées. Beaucoup ont tenté des retours temporaires avant de repartir face aux destructions et à la poursuite des frappes. À Beyrouth et dans le mont Liban, les déplacés font également face à la hausse des loyers et à une forte précarité économique. « Ce n’est pas seulement la maison qu’on perd, explique une enseignante déplacée de Yaroun, rencontrée dans un centre d’accueil. On perd aussi la possibilité de reprendre une vie normale. Les écoles sont fermées et les terres agricoles abandonnées. »
Dans un appartement partagé de Bourj Hammoud, une mère de trois enfants résume l’impasse : « On nous demande pourquoi nous ne rentrons pas. Mais rentrer où ? La maison est détruite, l’école fermée, le dispensaire absent. »
Les journalistes et les secouristes continuent de travailler dans des conditions extrêmement difficiles. Reporters sans frontières a dénoncé un environnement particulièrement dangereux pour les médias couvrant le conflit. L’OMS et la Croix-Rouge libanaise ont documenté des dommages touchant des structures médicales et des ambulances. À Nabatieh, Hussein Jaber et Ahmad Noura ont été tués devant le centre de la défense civile. Dans une vidéo tournée avant sa mort, Hussein Jaber expliquait n’avoir jamais réellement été en sécurité sur son lieu de travail.
Une journaliste couvrant le district de Tyr témoigne : « Les gens à l’étranger voyaient le mot “trêve” et pensaient que la situation était stabilisée. Pourtant, nous continuions à documenter des frappes et des déplacements de population. »
Une trêve au cœur des tensions politiques
Après deux jours de négociations à Washington, le Liban et Israël ont accepté de prolonger le cessez-le-feu de quarante-cinq jours. L’ambassadeur israélien Yechiel Leiter a déclaré attendre « avec impatience les prochaines étapes », ajoutant que « les chances de succès sont grandes ». Les États-Unis cherchent désormais à inscrire cette trêve dans un cadre politique plus large à travers de nouveaux cycles de discussions diplomatiques et militaires.
Ces discussions provoquent de fortes tensions internes. Le Hezbollah dénonce un « complot » dirigé contre lui et accuse certains responsables libanais de trahison. Le vice-président du conseil politique du parti chiite, Mahmoud Comati, reproche au président Joseph Aoun d’avoir abandonné ses engagements envers la « résistance ». Le premier ministre, Nawaf Salam, a répondu en appelant le Hezbollah à mettre fin à ses « aventures absurdes au service d’intérêts étrangers » – une allusion à peine voilée à l’Iran.
Malgré l’existence officielle du cessez-le-feu, les drones continuent de survoler Beyrouth, le sud du Liban et la Bekaa, et les habitants hésitent toujours à reprendre la route de leurs villages. La perspective d’un retour durable reste suspendue à une trêve que beaucoup, sur le terrain, disent ne jamais avoir réellement vu commencer.
Mirna Bassil
L'Humanité du 17 mai 26

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