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| Des victimes sont évacuées après une frappe israélienne à Saïda, dans le sud du Liban, le 28 mai 2026. MAHMOUD ZAYYAT/AFP |
Ils sont venus de tout le sud du Liban. Des secouristes de Srifa, Arnoun et Cana étaient réunis, jeudi 28 mai, au matin, au cimetière de Haret Saïda, pour rendre un dernier hommage à l’un des leurs. Ali Najdi, 25 ans, volontaire au sein des scouts de la mission islamique Rissala, affiliés au parti chiite Amal, a été tué, mardi, dans un bombardement israélien. Il s’apprêtait à quitter, en ambulance, le centre Rissala de Srifa, à 10 kilomètres de la frontière avec Israël, pour aller secourir un couple dont la maison venait d’être ciblée. Il est le 116ᵉ membre du personnel de santé libanais à être tué depuis le début de la guerre entre Israël et le Hezbollah, le 2 mars. Deux de ses collègues ont été blessés.
Dernier village avant la « ligne jaune » et la « zone de défense avancée » que l’armée israélienne occupe dans le sud du pays, soit 6 % du territoire libanais, Srifa est totalement vide. « Nous avons évacué, mercredi, vers Abbasiyeh, près de Tyr. Il ne reste qu’une base de l’armée. C’est une zone morte comme tous les villages alentour, qui sont détruits », déplore Ali, un secouriste du centre Rissala de Srifa, qui refuse de donner son nom de famille. Dans les dix villages sous leur responsabilité, 25 civils ont été tués au cours de la semaine écoulée. « Si nous devons intervenir, nous demandons à la Force intérimaire des Nations unies au Liban [Finul] de coordonner nos mouvements avec les Israéliens. »
Le cessez-le-feu, entré en vigueur le 17 avril, et constamment violé depuis par l’armée israélienne et le Hezbollah, s’est effondré. Après trois jours d’intensification des bombardements sur le sud du Liban et sur la plaine de la Bekaa (Est), l’armée israélienne a ordonné, mercredi soir, l’évacuation de la zone allant jusqu’au fleuve Zahrani, à 40 kilomètres de la frontière, désignée comme « zone active de combat ». Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, avait justifié cette escalade par la menace posée par les attaques au drone du Hezbollah. Ils sont responsables de la plupart des 24 morts israéliennes – 23 soldats et un contractuel civil – depuis mars.
Avancée des troupes israéliennes
Mercredi, environ 670 projectiles ont été tirés, le niveau le plus élevé depuis le 17 avril, a déploré la Finul. Jeudi, ce sont plus de 135 cibles du Hezbollah que l’armée israélienne dit avoir frappées à Tyr, dans la Bekaa et dans le Sud. Le parti chiite a, lui, revendiqué une vingtaine d’attaques contre des positions israéliennes dans le sud du Liban. Le ministère de la santé libanais a enregistré 55 décès entre mercredi soir et jeudi soir, portant à 3 324 le nombre de morts depuis mars. Les Israéliens « veulent détruire les hommes et les pierres. Ce sont des criminels, accuse Ali. L’armée et le gouvernement libanais ne nous soutiennent pas. Je ne suis pas contre qu’ils négocient avec Israël, mais pas selon ses termes ni ceux des Etats-Unis ».
L’ordre d’évacuation hors de la « zone active de combat » a entraîné le déplacement forcé de la plupart des habitants qui vivaient encore sous le fleuve Litani. Les villages situés entre ce fleuve et Nabatiyé, la grande ville chiite, à 6 kilomètres plus au nord, ont également été abandonnés face à l’avancée terrestre des troupes israéliennes, désormais positionnées dans le village de Zawtar El-Charkiyé. Les secouristes de Rissala ont annoncé, jeudi, être contraints d’arrêter leurs interventions à Nabatiyé Al-Faouqa face à leur progression.
Au cimetière de Haret Saïda, situé au nord du fleuve Zahrani, les cortèges funèbres se croisent. Le carré temporaire, où sont enterrés les morts originaires des villages rendus inaccessibles par les bombardements israéliens, a renoué avec l’affluence des jours de guerre. Au milieu des tombes décorées des photos des « martyrs », pour certaines flanquées de drapeaux d’Amal ou du Hezbollah, les secouristes laissent la place aux proches d’Ahmed Berri. Ce chiite de 60 ans, retraité des forces intérieures de sécurité et affilié au parti Amal, a été tué, mercredi soir, dans le camp palestinien d’Al-Bass, à l’entrée de Tyr. « Deux missiles israéliens ont visé sa maison. On veut l’enterrer plus tard dans son village natal, Al-Qoumeira », dit son cousin Moussa Berri. Deux autres personnes ont été tuées et 37 blessées, dont huit enfants et 13 femmes.
« On a été surpris. Le camp n’avait pas été bombardé durant cette guerre. Ça a été un massacre. A 19 heures, il y a eu une frappe puis une seconde alors que des habitants s’étaient hâtés d’aller porter secours aux victimes. La moitié du camp a fui comme un seul homme », raconte Ahmed Chaal, un Palestinien de 19 ans et voisin. « Il n’y a pas le Hezbollah dans le camp. Il est contrôlé par le Fatah [le parti du président palestinien, Mahmoud Abbas]. Or Israël ne frappe pas le Fatah », assure son père, Zakaria, un chauffeur de 57 ans. Il lui a fallu plusieurs heures, avec son épouse et son fils, pour rejoindre Saïda, à cause des embouteillages. La ville n’est pourtant pas épargnée. Dans la nuit, deux frappes israéliennes ont fait 11 morts, dont quatre femmes et deux enfants, au centre de Saïda et dans la banlieue d’Adloun.
« Peut-être qu’on rentrera aujourd’hui »
Sur le chemin, ils ont rencontré Nawal Eissa et cinq membres de sa famille. Tous ont dormi à l’arrière de sa fourgonnette, garée sur la corniche de Saïda, balayée par le vent. « Peut-être qu’on rentrera aujourd’hui, si c’est calme. On ne peut pas rester ici. On n’a pas d’argent et on n’a nulle part où aller », dit Ahmed Chaal, tiraillé par la faim. Six familles de leur connaissance sont rentrées à Al-Bass au petit matin. Depuis mardi, la région de Saïda a accueilli 2 000 nouveaux déplacés dans ses 78 centres d’hébergement, recense Salam Badr Eddine, le responsable de l’unité de crise du gouvernorat. Ces centres, qui accueillaient déjà 27 000 personnes, affichent complet. « Nous sommes en train d’évaluer le nombre de nouveaux déplacés hors de ces centres pour leur amener des matelas, des couvertures, des colis d’aide », ajoute-t-il.
La guerre n’avait jamais été aussi palpable dans la grande cité portuaire de Tyr, à 40 kilomètres plus au sud. Après l’ordre d’évacuation de l’armée israélienne mercredi soir, cinq frappes israéliennes se sont abattues au cœur de la cité classée au Patrimoine mondial de l’Unesco. Une dizaine d’autres ont été recensées depuis l’aube jeudi, qui ont fait cinq morts – un père et deux enfants de la famille Kassab, et deux Syriens à bord d’un scooter. L’un des immeubles visés, près du site archéologique de Tyr, abritait l’appartement de la veuve de Nabil Qaouk, l’ancien numéro trois du Hezbollah, tué dans une frappe israélienne à Beyrouth, le 28 septembre 2024.
« Les responsables du Hezbollah se cachent parmi nous. C’est pour cela qu’Israël cible la ville », accuse Moustafa Nassar, un employé municipal de 61 ans. Ce chiite, affilié au parti Amal, ne voue pas un grand respect au parti de Dieu. Son chef, Naïm Qassem, « obéit au doigt et à l’œil aux Iraniens. Ils le paient pour qu’il envoie nos adolescents se battre pour eux contre Israël », accuse-t-il. L’homme a choisi de rester à Tyr malgré les menaces israéliennes. Il profite de ce que le quartier chrétien autour du vieux port soit exclu de l’ordre d’évacuation. « Ma femme et deux de mes enfants sont partis à Saïda. Ceux qui ont peur doivent partir, ceux qui ont les nerfs solides restent », dit-il, avalant de grandes rasades de whisky dans un verre en plastique.
Troisième exil
Seuls 10 % des 18 000 habitants qui vivaient encore à Tyr sont partis mercredi, selon un responsable municipal qui a requis l’anonymat. « D’autres se sont réfugiés dans la vieille ville. Ils ont été rejoints par les déplacés des villages du sud du Liban. Il ne reste plus dans ces villages que les jeunes hommes et des vieillards », poursuit-il. Avec 8 000 déplacés, les cinq centres d’accueil de Tyr sont pleins. Les nouveaux venus ont passé la nuit dans les rues du centre historique ou sur la corniche. Amira Amadé est arrivée mercredi après-midi avec son mari handicapé et dix membres de sa famille après qu’un immeuble mitoyen du sien, à Baal Douta, a été bombardé.
« On n’a pas pu profiter de la fête de l’Aïd. On a fui en laissant tout derrière nous. Quelqu’un nous a donné des matelas et des couvertures », raconte cette infirmière de 62 ans. La famille en est à son troisième exil. En mars 2025, elle a fui Tartous (Syrie), d’où est originaire son mari, un Syrien alaouite, après les massacres de la côte syrienne. Elle a quitté Yarine, son village natal, frontalier d’Israël, au début de la guerre. Il n’y reste plus une maison debout. « Nous ne sommes pas concernés par ce que fait le Hezbollah pour défendre sa terre, mais nous en payons le prix. On ne rentrera que s’il y a un cessez-le-feu », dit Amira Amadé.
« La situation est dangereuse, mais on ne comprend pas encore bien ce que cela signifie d’être dans une zone active de combat. On espère que les négociations mèneront à un cessez-le-feu permanent », dit le responsable municipal qui a requis l’anonymat. L’Iran le réclame dans le cadre des négociations avec les Etats-Unis. Le gouvernement libanais l’exigera à nouveau lors des pourparlers directs avec Israël, qui reprennent à Washington, vendredi. Dans l’intervalle, l’armée israélienne étend son champ d’action. Jeudi après-midi, elle a ciblé un commandant du Hezbollah dans un immeuble de la banlieue de Choueifat, au sud de Beyrouth. L’opération a échoué, selon les médias israéliens. Fatima Wehbé et sa fille, ainsi qu’un enfant syrien, ont, eux, été tués.
Par Hélène Sallon
Le Monde du 29 mai 2026


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