![]() |
| La ville de Bint Jbeil, en grande partie détruite par l’armée israélienne, au Liban, le 13 mai 2026. JALAA MAREY/AFP |
Plusieurs fois par semaine, Imad Bazzi et ses collègues du conseil municipal reçoivent des images satellites de leur ville, Bint Jbeil, achetées et envoyées par des familles originaires des lieux et installées aux Etats-Unis. Ces clichés permettent à l’architecte et élu de cerner l’emplacement et l’étendue des destructions infligées à la localité du Sud-Liban par l’armée israélienne.
Située à environ 6 kilomètres de la frontière avec Israël, Bint Jbeil a été détruite à plus de 75 %, et est désormais comparée à la bande de Gaza en raison de l’ampleur des ruines. La ville se trouve dans le périmètre que l’Etat hébreu occupe, dans le sud du pays, et qui représente près de 6 % du territoire libanais. Israël y a unilatéralement décrété une « zone de sécurité » et en interdit l’accès.
Dans le dynamitage ou l’écrasement par bulldozer des maisons, des titres de propriété et autres documents fonciers ont disparu, promettant de compliquer l’après-conflit. Les habitants sont partis à la hâte, lorsque la guerre a repris à haute intensité entre Israël et le Hezbollah, aux premières heures du 2 mars.
Imad Bazzi, le conseiller municipal, s’inquiète aussi de la démolition des routes et de l’éradication d’arbres, dont des oliviers pluricentenaires. « Les Israéliens sont en train d’effacer la mémoire des lieux, de transformer l’aspect et la géographie de Bint Jbeil, de sorte que nous, habitants, n’aurons plus l’impression d’être chez nous quand nous reviendrons. Ils veulent briser le lien des gens du Sud avec leur terre », dénonce cet homme de gauche.
Stratégie d’effacement
C’est comme si cette ville chiite de 30 000 habitants était l’objet d’une stratégie d’effacement. Dans la bande frontalière occupée, Israël affirme détruire des infrastructures du Hezbollah. Mais l’argument de la nécessité militaire est contesté par les experts en droit international, qui pointent le caractère systématique et la magnitude des destructions de bâtiments à vocation civile.
Le plus gros de l’anéantissement se produit depuis l’annonce de la trêve, le 17 avril, restée lettre morte dans le sud du Liban. Israël a annoncé y étendre ses opérations terrestres, disant viser le Hezbollah, qui poursuit lui aussi ses attaques. « Nous renforçons la zone de sécurité afin de protéger les localités du nord [d’Israël]», a affirmé le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, mardi 26 mai.
Le démantèlement du bâti s’accompagne de la « destruction de tous les repères topographiques, dans la ville et ses environs », souligne Chadi Abdallah, directeur du CNRS Liban. Selon lui, même les marqueurs géodésiques à partir desquels est organisé le plan de Bint Jbeil ont été délibérément démolis. Leur effacement et celui des routes présage de grandes difficultés pour rétablir le tracé des propriétés, lorsque l’occupation prendra fin. « Les Israéliens rendent les villages qu’ils occupent invivables et veulent déraciner leurs habitants », affirme M. Abdallah.
Historiquement, le Sud, à l’exception des centres urbains, a été tardivement cadastré. La région, longtemps considérée comme déshéritée, ne fut pas une priorité du temps du mandat français (1920-1943) – lorsque fut instauré le système de cadastre pour réformer le régime foncier ottoman –, ni plus tard pour l’Etat libanais.
Une partie de cette région a ensuite été sous occupation israélienne, de 1978 à 2000. Après cette période, des litiges frontaliers, entre le Liban et Israël, ont persisté. Mais les retards de cadastrage ont été rattrapés, notamment au cours de la décennie 2010. L’arpentage ne serait toutefois pas finalisé dans certains villages proches de la frontière, situés dans le district de Bint Jbeil.
La ville éponyme, qui était considérée comme un fief du Hezbollah, dispose bien, elle, d’un plan cadastral. Mais le sérail, le bâtiment rassemblant plusieurs services administratifs comme l’état civil et le bureau du cadastre, a été endommagé et brûlé, selon les images auxquelles ont eu accès les responsables locaux. S’y trouvaient des documents concernant Bint Jbeil ainsi que les villages de ce district. Les bureaux avaient dû fermer avec la reprise de la guerre.
Deux hypothèses – invérifiables faute d’accès – circulent : les archives (titres de propriété et plans) auraient été emportées par les soldats en Israël ou auraient été brûlées. « Nous redoutons des pertes », dit Imad Bazzi, qui rappelle que « le quartier du sérail a été dynamité pendant la trêve ». Dans la bande de Gaza, réduite à l’état de ruine par les bombardements israéliens, les archives foncières ont été détruites, compromettant les preuves de propriété.
Le risque de « contestations sans fin »
Dans le cas de Bint Jbeil, la majeure partie des actes fonciers concernant les terrains construits avait été transférée à Nabatiyé. Au cours des dernières semaines, l’armée libanaise a évacué de cette ville, particulièrement visée, des documents administratifs, sans qu’il soit possible de mesurer l’ampleur des opérations.
Le ministère des finances à Beyrouth, dont dépendent les services du cadastre, a également des copies : selon une source interne, les titres de propriété ont été numérisés jusqu’aux alentours de l’année 2023. Mais l’incertitude demeure sur le caractère récent des plans cadastraux en possession du ministère.
Parmi les autres lieux contenant des documents importants, les bureaux de notaires de Bint Jbeil et des environs ont été détruits, affirme M. Abdallah, le directeur du CNRS Liban. Or, des actes de vente y sont souvent consignés, parfois pendant plusieurs années, avant d’être enregistrés auprès de l’Etat. Enfin, selon M. Abdallah, les dossiers d’aménagement urbain de Nabatiyé ont été détruits, lorsque le sérail de la ville a été bombardé, en avril.
Tous les ingrédients apparaissent réunis pour transformer en cauchemar la réappropriation des lieux, le jour du retour – auquel veulent croire les habitants. « La destruction de titres de propriété et de plans risque d’ouvrir la porte à des contestations sans fin », prévient Jad Tabet, architecte et urbaniste.
Selon lui, une « reconstitution du puzzle » pourra être appuyée par l’utilisation de photos aériennes anciennes, d’images satellites et de plans disponibles, partiels ou complets. Imad Bazzi veut croire qu’outre le recours aux coordonnées GPS, la connaissance du terrain et des familles que possèdent les mokhtars (maires de quartier) facilitera la réorganisation. Mais il reconnaît que cela prendra du temps. « Les plus grandes difficultés concerneront les transactions qui n’ont pas été numérisées, et les villages qui n’ont pas de cadastre », alerte-t-il.
Les frappes israéliennes sur d’autres localités du district ont continué pendant la trêve et promettent de s’intensifier. « J’ai peur que nous connaissions le même sort que Bint Jbeil et que je perde tous mes souvenirs à jamais », dit Amal (qui n’a pas donné son nom), originaire de Tibnine, un village situé en dehors de la « zone de sécurité ».
Par Laure Stephan
Le Monde du 28 mai 2026

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire