A Gaza, la police dans le viseur de l’armée israélienne

 

Après un bombardement israélien contre un véhicule de police qui a tué huit personne, à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 24 avril 2026. BASHAR TALEB/AFP
Les forces de l’ordre placées sous l’autorité du Hamas sont régulièrement prises pour cible par l’armée israélienne. L’Etat hébreu invoque des frappes préventives, visant des policiers servant en parallèle dans la branche armée du mouvement islamiste. Des acteurs de la société civile accusent, à l’inverse, Israël de vouloir plonger le territoire dans le chaos.

Mardi 5 mai, des avions israéliens ont ciblé le poste de police de Cheikh Radwan, au nord-ouest de la ville de Gaza, tuant un adolescent de 15 ans et blessant plusieurs membres des forces de l’ordre. Vendredi 24 avril, la zone Bir 19, dans le camp surpeuplé d’Al-Mawassi, dans le sud de la bande de Gaza, a, elle, été le théâtre d’un bain de sang. Une frappe israélienne visant une patrouille de police en train d’intervenir dans une dispute violente entre deux familles a fait huit morts, dont quatre policiers. Le même jour, dans la ville de Gaza, deux autres policiers ont été tués dans une frappe ciblée ayant fait trois morts au total.
En dépit du cessez-le-feu avec le Hamas proclamé le 10 octobre 2025, les forces de l’ordre palestiniennes opérant sous l’autorité du ministère de l’intérieur de la bande de Gaza, toujours administrée par le mouvement islamiste, sont régulièrement ciblées par l’armée israélienne, que ce soit dans leurs postes, leurs véhicules ou aux barrages. Elles sont mobilisées à l’ouest de la « ligne jaune », dans la partie du territoire palestinien d’où les troupes de l’Etat hébreu se sont retirées. En six mois, 31 de ces policiers ont été tués, tandis que plus de 830 personnes ont péri au total dans les frappes israéliennes, dont 26 % d’enfants et 10 % de femmes, selon le ministère de la santé.
« Les membres de la police sont des civils. A moins qu’ils ne participent directement aux hostilités, les viser viole le principe de distinction et constitue un crime de guerre », dénonce le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui documente un schéma récurrent de ciblage des structures policières et administratives gazaouies, y voyant un facteur-clé de l’effondrement de la vie civile dans le territoire palestinien.

Explosion de la criminalité
Depuis l’instauration d’une trêve fragile dans l’enclave, dévastée par vingt-quatre mois de bombardements israéliens ininterrompus, la police s’est redéployée pour réguler la circulation, surveiller les marchés et encadrer les prix pratiqués par les commerçants, accusés de spéculer sur les pénuries aux dépens des habitants ruinés par la guerre. La criminalité – meurtres, pillages, vols et viols – a explosé au sein de la société, d’après les médias locaux et les témoins avec lesquels Le Monde est régulièrement en contact. Le 25 avril, les grandes familles de la bande de Gaza et des comités de quartiers ont condamné les « attaques répétées » contre les policiers, y voyant une « atteinte directe à la sécurité de la population ».
L’une des frappes les plus meurtrières remonte au 15 mars à Az-Zawayda, dans le centre de l’enclave, où neuf agents ont été tués. Parmi eux figurait le colonel Iyad Abou Youssef, présenté par l’armée israélienne comme un membre des Brigades Al-Qassam, l’aile militaire du Hamas. Au lendemain de l’assaut, elle a déclaré sur Telegram avoir « éliminé des terroristes armés » représentant une « menace ». Ce type de justification accompagne parfois a posteriori les attaques, quand d’autres restent sans explication.
Interrogée par Le Monde, l’armée israélienne affirme agir « en réponse aux violations du cessez-le-feu par le Hamas », sans étayer ces accusations. Depuis les affrontements d’octobre 2025 avec des combattants des Brigades Al-Qassam, coincés dans des tunnels à Rafah, dans le sud – dans une zone passée sous contrôle israélien après le cessez-le-feu –, qui ont coûté la vie à cinq soldats israéliens, l’armée n’a signalé que deux cas d’accrochages armés ayant occasionné des dégâts dans ses rangs. Le dernier date du 4 février, lorsqu’un soldat a été blessé à proximité de la « ligne jaune », dans le nord de la bande de Gaza. L’armée israélienne affirme, par ailleurs, cibler des « agents doubles » – c’est-à-dire des forces de l’ordre servant en parallèle dans la branche armée du Hamas, précisant que d’autres membres ordinaires de la police, les accompagnant, ont pu être « touchés » dans ces attaques.
Mais les analystes estiment que l’Etat hébreu mène une traque indiscriminée des organisations du Hamas, celles à vocation militaire comme celles relevant des forces de l’ordre telle la police, dans le but de créer un vide sécuritaire dans la bande de Gaza et d’y entretenir le chaos.
«Quoi qu’en dise Israël, le Hamas respecte jusqu’à présent le cessez-le-feu. S’il avait choisi de ne pas le faire, il aurait pu mener des opérations qu’il aurait été impossible à l’armée israélienne de systématiquement déjouer, comme elle le prétend. La justification avancée par Israël n’a aucun sens : c’est un argument fabriqué », avance Muhammad Shehada, chercheur au Conseil européen pour les relations internationales, basé à Copenhague.
« Les allégations israéliennes selon lesquelles les policiers tués étaient des personnes “recherchées” pour des activités militaires sont formulées après les attaques et non avant. C’est une stratégie de délégitimation des victimes sans fondement », affirme pour sa part Ahmed Al-Tanani, journaliste et analyste politique joint par téléphone à Gaza.

L’ombre des milices
Ces frappes contre la police de Gaza coïncident avec la campagne lancée par le Hamas pour démanteler les milices armées et entraînées par Israël, qui agissent aux abords de la « ligne jaune » et multiplient les opérations d’assassinats et d’enlèvements contre les forces du mouvement islamiste. « La majorité des attaques contre la police ont lieu sur des points parallèles à cette ligne, où opèrent des gangs collaborant avec l’occupation [israélienne]. L’objectif d’Israël est d’empêcher les forces de l’ordre de restreindre ces miliciens », estime Ahmed Al-Tanani.
Au-delà de ses fonctions de maintien de l’ordre, la police gazaouie peut être un instrument de répression interne, notamment l’unité « Sahm », dont l’une des fonctions est de traquer toute déviance politique émanant d’opposants ou de collaborateurs. Mais les exécuteurs des basses œuvres du Hamas sont surtout les Brigades Al-Qassam. Ce sont ces hommes qui ont liquidé les « traîtres », collaborateurs supposés d’Israël, après l’annonce de l’accord de cessez-le-feu, en octobre.
L’avocat Moumen Al-Natour a fait les frais de l’unité Sahm. Ce trentenaire, installé depuis peu en Italie, a été emprisonné une vingtaine de fois pour avoir fondé en 2019 et entretenu un mouvement de contestation dénommé « Bedna n’aïch » (« Nous voulons vivre »). Cela ne l’empêche pas de dénoncer les frappes israéliennes sur la police : « Il arrive que les Israéliens ciblent parfois un membre des Qassam, mais la plupart des frappes sont contre des policiers ordinaires. Ce sont généralement des hommes assez pauvres, qui font ce travail pour subvenir aux besoins de leur famille », affirme M. Al-Natour.
« Aucune police n’est populaire, mais la société réclame sa présence face au chaos ambiant, estime le chercheur Muhammad Shehada. Or Israël cherche à provoquer un effondrement de la société dans la bande de Gaza, pour rendre ce territoire inhabitable. Cela fait partie du génocide : éroder l’ordre civil, faire disparaître la loi et détruire toute infrastructure permettant de maintenir une vie sociale organisée. »

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 06 mai 26

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