Pour Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières : « La disproportion assumée reste la méthode favorite d’Israël »

 

Israeli soldiers drive an Israeli armoured personnel carrier (APC), and other heavy military vehicles, as they leave southern Lebenon and enter Israel, as seen from the Israeli side of the border, April 8, 2026. REUTERS/Ayal Margolin ISRAEL OUT. NO COMMERCIAL OR EDITORIAL SALES IN ISRAEL
L’ancien président de Médecins sans frontières Rony Brauman dénonce les nouvelles exactions du gouvernement de Benyamin Netanyahou, après avoir transformé le sud du Liban en « nouveau Gaza ».
Dans le sud du Liban : destruction et ruines. À Beyrouth et sa banlieue, des bombardements sans préavis. Alors que les autorités locales annoncent plus de 200 morts et 1 000 blessés, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a déclaré, jeudi matin, que son armée frappera le mouvement chiite Hezbollah « partout où il le faudra ». Au prix de « dégâts humains effroyables », fustige Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, tandis que l’ONU dénonce « un carnage (qui) défie l’entendement ». Entretien.

Quelle est votre réaction face à la violente attaque de l’armée israélienne, le 8 avril, au Liban, alors même qu’était annoncé un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis ?
Ma première réaction, c’est l’accablement, la sidération. La violence de cette attaque est effroyable, mais elle ne fait finalement que rappeler ce qui reste la méthode favorite du gouvernement israélien, à savoir la disproportion assumée. Autrement dit, l’usage démesuré de la force pour frapper, intimider et anéantir l’ennemi, même si l’on voit que c’est un calcul erroné et qui provoque des dégâts humains effroyables.

Israël justifie ses bombardements en disant cibler les « terroristes du Hezbollah », accusant cette organisation de se servir des civils comme de boucliers humains.
Il n’y a aucune excuse valable quand on voit les dommages civils causés : seul un gouvernement criminel peut se permettre d’agir de la sorte. C’est d’une triste simplicité. Il était déjà difficile, voire impossible, d’isoler le Hezbollah du reste de la population quand il était dans le sud du pays. Mais maintenant qu’Israël a provoqué le déplacement forcé de plus d’un million de personnes vers le nord – soit dit au passage en faisant de toute la partie située au sud du fleuve Litani un nouveau Gaza, c’est-à-dire un tas de ruines –, le Hezbollah se retrouve encore plus mélangé à la population. Donc, c’est en toute connaissance de cause qu’Israël bombarde à tout-va.

Vous parlez d’un nouveau Gaza. Comment les Libanais font face à une armée israélienne qui bombarde sans aucun préavis ?
En effet, il n’y a pas eu d’avertissement, mais faut-il rappeler que rien ne justifie de bombarder des infrastructures civiles même quand c’est annoncé. Dans tout conflit, les belligérants ont l’obligation de distinguer combattants et non-combattants. On voit bien que dans la situation du Liban, c’est absolument impossible.
Par ailleurs, même quand ces avertissements ont lieu, les bombes ne tombent pas toujours exactement à l’endroit annoncé. Les habitants ne sont donc pas toujours en mesure de partir. Certaines familles ont des parents blessés, malades, handicapés, âgés… Il y a aussi des gens qui préfèrent courir le risque d’être tués plutôt que de se retrouver à errer sans fin sur des routes encombrées. Ils veulent éviter cette humiliation, cet abaissement.

Peut-on faire un parallèle entre ce qui se passe aujourd’hui et l’invasion israélienne du Liban en 1982 ?
Nous retrouvons tous les paramètres de cette grande invasion, qui avait été déclenchée de façon totalement disproportionnée et qui avait abouti à la création du Hezbollah. Eh bien, là, on va radicaliser un peu plus encore les populations, et c’est peut-être d’ailleurs un but non avoué des Israéliens. Déclencher des hostilités internes, des affrontements entre communautés au sein d’un pays dont l’équilibre reste toujours fragile. Au final, je crois que la stratégie israélienne est tristement simple. Elle consiste à affaiblir tous ses voisins afin d’assurer une hégémonie militaire sur toute la région, au-delà du Liban, jusqu’en Iran.
Cela passe par l’affaiblissement de tous les pays alentour et, s’il est possible de le faire, de les mettre à genoux militairement, de façon à assurer une sécurité qui n’a rien de politique ou de diplomatique mais demeure purement militaire.

Cet objectif n’est atteignable qu’au mépris du droit et de la justice internationale.
C’est justement la raison pour laquelle Israël affiche un mépris total pour le droit, qu’il s’agisse du droit humanitaire – c’est-à-dire du droit de la guerre – ou, de façon plus générale, du droit international. À partir du moment où Israël est un régime colonial qui ne cesse d’élargir son espace national en dépossédant ses voisins de leur propre espace, nous sommes dans un affichage de son mépris total pour le droit international. Tout cela s’accentue a fortiori en période de confrontation armée, avec un gouvernement israélien dirigé par un premier ministre qui fait déjà l’objet d’un mandat d’arrêt international pour répondre de crimes contre l’humanité. Il ne fait qu’aggraver son cas.

Luis Reygada
L'Humanité du 09 avril 2026

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