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| Dans la capitale, au moins 15 impacts majeurs ont été recensés intra-muros et dans la banlieue sud.© Ibrahim AMRO / AFP |
Beyrouth ne sent plus la mer, elle sent le fer et la cendre. Depuis mercredi, l’air est un mélange toxique où l’odeur de la pierre broyée – cette poussière de béton qui assèche les poumons – se bat avec le parfum acide de la cordite. La capitale libanaise – de la corniche el-Mazraa jusqu’à el-Manara – s’est transformée en un nuage ocre où sirènes et drones saturent l’espace sonore.
Ce 8 avril, en moins de dix minutes, 100 bombardements ont visé l’ensemble du territoire libanais, de Beyrouth à la Bekaa en passant par le Sud, dans une séquence d’une intensité inédite depuis l’invasion israélienne de 1982. Dans la capitale, au moins 15 impacts majeurs ont été recensés intra-muros et dans la banlieue sud. Le bilan humain, encore provisoire, s’élève à au moins 254 morts et 1 160 blessés, selon la défense civile. Derrière ces chiffres, une logique apparaît : non seulement frapper, mais désarticuler un pays dans sa totalité.
Hoda descend dans la rue après les bombardements. Le visage pâle, elle cherche un repère familier : « Mais où est Flora ? Où est le vieux monsieur qui me disait bonjour chaque jour ? » Il n’en reste rien. Le magasin de fleurs a été pulvérisé. Le vendeur a disparu. Un peu plus loin, un secouriste interpelle une journaliste : « Viens voir. Des passants sont calcinés dans leurs voitures. »
À el-Manara, où un appartement a été visé, un jeune homme hurle sa colère contre l’impuissance des dirigeants politiques : « Tout le monde voit, personne n’agit. » Devant un immeuble éventré, Abou Ibrahim a les yeux vides. « On m’a dit que mon fils est mort. J’attends de voir ce qu’il en reste. » Son calme tranche avec la scène : gravats, poussière, silence suspendu. Sur les réseaux sociaux, les avis de disparition se multiplient. Visages d’enfants, noms, numéros de téléphone. La guerre devient une liste.
Des hôpitaux submergés
Sur son compte X, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, revendique une « exécution chirurgicale » : 100 cibles en dix minutes. Il évoque des « centres de commandement » et des « systèmes militaires ». Mais au Liban, ces « systèmes » prennent la forme d’ambulances immobilisées dans les embouteillages. Le ministère de la Santé appelle en urgence à dégager les routes : les secours n’arrivent plus à circuler.
Les hôpitaux sont saturés. « Nous transférons des patients hors de Beyrouth pour absorber l’afflux », explique Georges Kettaneh, le secrétaire général de la Croix-Rouge libanaise. « Ce n’était pas un bombardement, c’était un séisme », raconte Hadia, depuis Baabda, sur les hauteurs qui dominent la banlieue sud de Beyrouth. « Je voyais des colonnes de fumée là où il n’y en avait jamais eu. » À Tyr, grande ville du Sud située à environ 80 kilomètres de Beyrouth, Samer décrit « un craquement continu, comme si la terre se déchirait partout à la fois ». La simultanéité des bombardements devient ici un fait stratégique. En dix minutes, ce ne sont pas seulement des cibles qui sont atteintes, mais les points de connexion d’un pays. Routes, carrefours, axes secondaires : les structures qui assurent la continuité territoriale sont frappées en même temps. L’effet est immédiat : un territoire cesse d’être praticable.
La « guerre des ponts »
Entre Saïda et Tyr, à une cinquantaine de kilomètres de Beyrouth, le pont de Qasmiyeh enjambait le Litani. Il constituait l’un des principaux axes reliant le Sud au reste du pays. Il n’existe plus. Ce n’est pas l’ancien pont de pierre qui a été visé, mais l’ouvrage de la route côtière, celui qui porte les flux économiques et sanitaires vers le sud. « Tyr est redevenue une île », explique le Dr Wael Mroueh, de l’hôpital Jabal-Amel.
Un retour en arrière saisissant : selon les récits antiques, Alexandre le Grand avait fait construire une chaussée pour rattacher la cité à la terre ferme et en faire le siège. Aujourd’hui, la coupure des axes routiers produit l’effet inverse. « Pour rejoindre Saïda, où se trouvent les hôpitaux spécialisés, il faut désormais emprunter des routes de montagne dégradées. Cela prend des heures. » La destruction du pont produit un effet immédiat : l’enclavement. Les ambulances ralentissent, les blessés attendent, les flux s’interrompent. Ce qui disparaît, ce n’est pas seulement une infrastructure, mais la possibilité même de circuler.
Cette attaque s’inscrit dans une séquence plus large, que les habitants décrivent désormais comme une « guerre des ponts ». Ces dernières semaines, plusieurs axes ont été visés : Tair-Filsay, Khardali, Kakaaiyet el-Jisr, Zrariyeh.
Chaque bombardement coupe un peu plus le territoire. Les districts du Sud se retrouvent isolés les uns des autres, puis du reste du pays.
À Beyrouth, le contraste entre la diplomatie et le terrain interpelle. Alors que les États-Unis et l’Iran négocient une trêve, Avichay Adraee rappelle que « les combats continuent » au Liban. Le pays se retrouve dans une zone grise : une désescalade pour les puissances, une intensification pour son territoire. Dans les milieux diplomatiques, une hypothèse s’impose : ces bombardements préparent l’après. « En détruisant les axes, on empêche le déploiement de l’armée et le retour des déplacés, confie une source. Même si un accord est signé, le terrain restera impraticable. »
Une paix sans ponts
« On ne reconstruit pas un pays sur des liens coupés », résume Maya, dont la famille est bloquée dans le Sud. Pour le Liban, la question est désormais immédiate : que restera-t-il à relier ? Une paix signée peut-elle tenir sur un territoire dont les connexions ont été méthodiquement détruites ? Alors que les chancelleries évoquent une trêve, une autre réalité s’impose : un pays où les routes ont disparu, et où la souveraineté se heurte désormais à la géographie même des ruines.
Mirna Bassil
L'Humanité du 09 avril 26

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