Mohsen Kadivar, juriste et théologien iranien, revient sur les négociations qui se sont tenues à Islamabad entre l’Iran et les États-Unis. Cet opposant à la République islamique, qui avait été emprisonné, dénonce cette guerre menée par Washington et Tel-Aviv, « dirigée contre le peuple iranien ».
Mohsen Kadivar est un juriste théologien iranien, clerc chiite. Emprisonné sous le règne du Shah, il a également connu les geôles de la République islamique pour ses critiques concernant la doctrine du Velayat-e Faqih (pouvoir du juriste suprême), une innovation de la pensée politique chiite instituée en Iran par l’ayatollah Khomeini en 1979 et intégrée dans la constitution iranienne.
En 1999, Kadivar a été condamné par le Tribunal spécial pour le clergé à dix-huit mois de prison pour diffusion de fausses informations sur le « système sacré de la République islamique » iranienne et pour soutien aux ennemis de la révolution islamique. Il a été incarcéré dans la prison d’Évin de sinistre réputation. En 2016, avec un groupe d’intellectuels iraniens, dont Sedigheh Vasmaghi, il dénonce la condamnation de l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, pour avoir publié des informations sur les exécutions de prisonniers politiques en 1988. Mohsen Kadivar est aujourd’hui professeur d’études islamiques à l’université de Duke en Caroline du Nord (États-Unis).
Que penser de l’échec des négociations de paix ? Quelle est la stratégie adoptée par les deux camps ?
Dans le cadre de négociations de paix, il était loin d’être acquis qu’un accord soit trouvé dès la première session, surtout quand on connaît la complexité des relations entre l’Iran et les États-Unis depuis quarante-sept ans. La première session se déroule généralement comme une simple formalité diplomatique, et la conclusion du premier cycle de pourparlers sans accord – annoncée par le vice-président américain – doit être interprétée comme une manœuvre tactique visant à obtenir des concessions plus importantes.
Compte tenu des déclarations du président Trump concernant des négociations sur un cessez-le-feu temporaire, il semble que le vice-président J. D. Vance recherchait la capitulation sans condition de l’Iran, ce que ce dernier ne pouvait évidemment pas accepter. Les États-Unis n’ont toujours pas admis que l’Iran détient l’avantage, tant en temps de guerre qu’en matière de négociations. Il appartient aux États-Unis et à Israël d’examiner avec réalisme les dix points iraniens.
La partie américaine n’était pas véritablement venue négocier pour parvenir à un accord. La composition de l’équipe de négociation iranienne témoigne de sa réelle volonté de résoudre les problèmes mutuels dans les domaines juridique, politique, militaire et économique. En revanche, la composition de la principale équipe de négociation américaine – composée de deux sionistes radicaux (Kushner et Witkoff) et d’un vice-président dont les performances ont été très décevantes – démontre que, comme lors des deux cycles de négociations précédents, les États-Unis perçoivent la négociation et la diplomatie comme un prélude à la guerre et à l’agression.
À la suite des propos malheureux et précipités de Vance en quittant la table des négociations, la partie iranienne a réagi avec prudence et concision. L’Iran maintient sa position sur ses propositions en dix points et exige des garanties suffisantes contre une nouvelle agression de la part des États-Unis et d’Israël. L’Iran n’a pas l’intention de se doter de l’arme atomique et dispose de la flexibilité nécessaire pour limiter l’enrichissement d’uranium. Toutefois, il exige la fin immédiate de l’agression israélienne contre le Liban. L’Iran n’acceptera aucune restriction à son programme de défense antimissile, maintiendra le détroit d’Ormuz ouvert selon ses propres conditions et ne se soumettra pas à la force.
Quel est votre point de vue sur la guerre menée contre l’Iran ?
L’agression militaire des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a été perpétrée en violation du droit international et de la Constitution américaine, injustement, à l’encontre des intérêts nationaux américains et sans le consentement de la majorité du peuple américain. Tout au long de cette guerre, Trump et Netanyahou ont commis de nombreux crimes de guerre et violé les normes du droit humanitaire. Cette agression visait à faire s’effondrer la République islamique ou à en faire un « État failli » en incitant à la guerre civile, en installant des dirigeants soumis aux États-Unis et compatibles avec Israël, en partitionnant l’Iran, en détruisant son arsenal nucléaire et en anéantissant son infrastructure civilisationnelle pour la ramener « à l’âge de pierre ».
Après avoir tué plus de trois mille Iraniens – en majorité des civils, dont près de trois cents enfants et trois cents femmes –, les deux agresseurs n’ont atteint aucun de leurs objectifs. Cette guerre était dirigée contre le peuple iranien, l’intégrité territoriale du pays, sa civilisation et sa culture, bien plus que contre la République islamique elle-même. Cette agression militaire est une guerre de barbarie moderne contre un peuple et un pays qui refusent de se soumettre à la force brute, à l’anarchie et à l’injustice. Le président Trump est tombé dans le piège du belliciste Netanyahou, et son slogan « L’Amérique d’abord » s’est en réalité traduit par « Israël d’abord ». Ces deux guerres ont eu lieu alors que des négociations entre l’Iran et les États-Unis étaient en cours.
Quels sont ses effets sur le régime actuel, qui ne montre aucun signe d’effondrement ?
Le peuple iranien, profondément en désaccord avec le pouvoir en place, a répondu par un soutien unifié aux forces armées, reportant la résolution du conflit national à l’après-guerre. La guerre a été une aubaine pour les dirigeants de la République islamique, leur permettant de dissimuler temporairement leurs nombreux problèmes internes. Les assassinats ciblés perpétrés par le Mossad ont suscité la sympathie du public pour les victimes, érigées en martyrs, et ont conféré une légitimité temporaire à la minorité radicale face à la majorité mécontente.
Cette guerre a eu un impact extrêmement négatif sur le mouvement démocratique et de libération en Iran, le retardant sine die. Le pouvoir de la minorité radicale – principalement composé de militaires des gardiens de la révolution – est désormais considérablement renforcé, et l’espace pour la démocratie et la liberté dans l’Iran d’après-guerre s’est encore réduit.
Les manifestations de fin décembre 2025 et le mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022 ont mis en lumière le fossé entre la société et le gouvernement. Comment cette situation évolue-t-elle ?
Il convient de distinguer deux ensembles de problèmes distincts. Le premier concerne l’État de droit, la justice sociale et le respect des libertés, notamment le droit de manifester pacifiquement. Le second concerne l’indépendance, l’intégrité territoriale et les capacités de défense. La fracture au sein de l’État-nation relève de la première catégorie. Cette fracture existe bel et bien, et la guerre n’a fait que retarder sa résolution. La République islamique, en particulier depuis 1989, a résisté à toute réforme, même minime, et a réprimé les manifestations pacifiques.
Une majorité de la population était opposée à la République islamique, et pourtant, ces mêmes personnes ont soutenu les forces armées de leur pays contre l’agresseur. Les Iraniens défendent fermement leur patrie, tout en demeurant de fervents critiques du système en place. Après la guerre, si les dirigeants n’entreprennent pas rapidement des réformes structurelles, les manifestations de rue reprendront avec une intensité et une ampleur accrues.
Le système du Velayat-e Faqih (la jurisprudence religieuse qui gouverne l’Iran) est-il réformable ?
Ce système a été réformé à trois reprises. Premièrement, par l’ayatollah Khomeini qui, en acceptant son caractère opportuniste, a jeté les bases de la laïcisation de la jurisprudence chiite. Deuxièmement, en juin 1989, lorsque l’Assemblée des experts a nommé Seyyed Ali Khamenei guide suprême, privilégiant l’expérience politique aux connaissances juridiques et à l’autorité religieuse, dont Khamenei était dépourvu. Troisièmement, en janvier de cette année, suite à l’assassinat du deuxième guide suprême, l’Assemblée des experts a symboliquement intronisé Khamenei, le cadet, comme troisième guide suprême. Il a été nommé par les commandants des gardiens de la révolution.
Aucune information fiable n’est disponible concernant son état de santé physique ou mentale, et aucune photo, aucun enregistrement audio ni aucune vidéo n’ont été diffusés. Le pays est actuellement gouverné sans guide suprême en exercice – et plutôt bien. Les affaires intérieures sont gérées par le président et le gouvernement ; la politique étrangère et de défense est du ressort des gardiens de la révolution. Sauf preuve du contraire, le Velayat-e Faqih est une question symbolique, et le pays est dirigé par les commandants des gardiens de la révolution. Personnellement, je suis favorable à une république démocratique laïque où le Velayat-e Faqih et le rôle politique de l’armée n’ont pas leur place.
Quelles alternatives politiques s’offrent aujourd’hui aux Iraniens ?
Quatre options se présentent à la nation iranienne. La première est le maintien de la République islamique, qui, même dans le scénario le plus optimiste, n’obtiendrait pas plus de 20 % des voix. La deuxième est une monarchie constitutionnelle ; le fils de l’ancien chah – une marionnette de Netanyahou – n’a aucun avenir en Iran. La troisième est une République islamique sans le Velayat-e Faqih, inspirée du projet de constitution de 1979 : un gouvernement religieux démocratique avec un président élu au suffrage universel – une option soutenue par les réformateurs, les autorités religieuses et les citoyens.
La quatrième est une république démocratique laïque où la religion est séparée de l’État, le Parlement légifère, le président est élu au suffrage universel et la Cour constitutionnelle suprême tranche les litiges nationaux – une option privilégiée par les intellectuels, les réformateurs progressistes et les classes instruites. Je défends cette option depuis 2009. Le principal enjeu est le choix entre la troisième et la quatrième option, qui sera tranché par référendum.
Pierre Barbancey
L'Humanité du 14 avril 2026

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