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| Pétition Non à la loi Yadan https://assawra.blogspot.com/2026/04/non-la-loi-yadan.html |
L’Assemblée nationale doit débattre d’un projet de loi destiné à réprimer l’expression de l’antisémitisme, et surtout à faire taire toute critique de la politique israélienne. Une pétition rejetant cette tentative a déjà recueilli plus de 600 000 signatures. Quiconque lit chaque année le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) consacré à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme le sait : le premier quart de notre siècle a connu des poussées de chacun de ces deux poisons.
Trois thermomètres permettent de mieux évaluer l’évolution de l’antisémitisme selon les deux derniers rapports de la CNCDH.
Le premier est heureux : il souligne la marginalisation de sa dimension idéologique. Les juifs sont-ils des Français comme les autres ? La réponse positive est passée du tiers des sondés en 1946 à 89 % en 2025, « une proportion supérieure de 11 points à celle observée pour les musulmans, de 30 points à celle pour les Roms ».
Le second relève un aspect plus préoccupant : les préjugés. La CNCDH précise : « Il y a des stéréotypes anciens, spécifiques aux juifs, et reflet de leur longue histoire, qui résistent voire progressent, dans un contexte de crise favorable aux thèses complotistes leur prêtant une influence démesurée. Dans la lignée conspirationniste des Protocoles des Sages de Sion, le célèbre faux forgé par la police du tsar, persiste l’idée selon laquelle les juifs auraient un pouvoir excessif. (…) Surtout, le préjugé autour de la « double allégeance » progresse fortement : 36 % des personnes interrogées estiment que, « pour les Français juifs, Israël compte plus que la France ». » En revanche, l’idée que « les juifs ont un rapport particulier à l’argent », reste stable.
Seuls 13 % des sondés pensent qu’on l’on « parle trop de l’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale », soit le plus bas niveau enregistré dans le baromètre depuis que la question a été posée pour la première fois en 2013. Ce sentiment d’une présence trop grande de la Shoah dans les discours publics est plus répandu chez les personnes proches du RN ou chez les personnes se disant « plutôt racistes » (22 %), mais, même au sein de ces catégories, il reste nettement minoritaire. Ce sentiment est en léger recul, partagé par 14 % de l’échantillon (contre 17 % en 2019).
Le troisième thermomètre, c’est celui des violences racistes dont la CNCDH suit l’évolution, notamment à partir des statistiques recensées par la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) et de celles des associations spécialisées. La DNRT, contrairement à ses prédécesseurs, ne distingue plus « actions » et « menaces », mais désormais « atteintes aux personnes » (60 %) et « atteintes aux biens » (40 %) à condition qu’elles aient « donné lieu à un dépôt de plainte ou à une intervention de police ».
Si les chiffres des violences racistes explosent au début de notre siècle, du fait de la Seconde Intifada et de sa répression, passant de 202 actes recensés en 1999 à 903 en 2000, ils s’aggravent ensuite irrégulièrement, avec un pic en 2023 (3 139 actes). L’islam subit un rejet nettement plus fort. Seuls 32 % des sondés en ont une opinion « positive » contre 30 % « négative ». Les sondés sont 46 % à considérer que « l’islam est une menace pour l’identité de la France ». Un fait majeur renforce l’inquiétude des Français juifs : l’assassinat de 18 juifs en tant que tels depuis 2000.
Dernier élément : le très large consensus qui se dessine, sur l’échelle gauche-droite, en faveur d’une « lutte vigoureuse contre le racisme, l’antisémitisme et l’islamophobie ». « Loin d’être complaisante à l’égard des agressions subies par les juifs, l’opinion est majoritairement en faveur d’une lutte vigoureuse contre l’antisémitisme, dans une proportion supérieure de 5 points à celle de l’an dernier et supérieure à celle que l’on trouve pour la lutte contre l’islamophobie (78 % contre 71 %). Et cette demande est d’autant plus forte que la personne se situe plus à gauche, à deux nuances près. La lutte contre le racisme compte plus à gauche, la lutte contre l’antisémitisme à droite. Et l’appel à une lutte vigoureuse contre l’antisémitisme est moins fort à l’extrême gauche qu’à gauche et plus fort à l’extrême droite qu’à droite. »
Comme presque toutes les guerres du Proche-Orient, l’offensive d’Israël contre les Gazaouis et les Libanais, après l’horreur du 7-Octobre, a été accompagnée en France d’une poussée d’antisémitisme. Le service de protection de la communauté juive (SPCJ), a recensé, en 2023, 1 676 « actes antisémites » – soit quatre fois plus qu’en 2022 (436). Le bilan de ce seul dernier trimestre égale le cumul des « actes antisémites » des trois dernières années. « Le 7-Octobre a servi de catalyseur à la haine, en réactivant un antisémitisme latent, et en désinhibant le passage à l’acte », estime Yonathan Arfi, le président du Crif. Étonnamment, son analyse ne mentionne pas l’effet des images terribles de la bande de Gaza en ruines, des enfants opérés sans anesthésie, des prisonniers soumis à la torture, de foules se battant pour un peu de pain… Nul besoin d’être psychiatre pour imaginer l’incitation à la haine que provoquent de telles images !
Les rapports évoquent enfin un « chiffre noir » : « Au total, 1,2 million de personnes de 14 ans ou plus auraient été victimes d’au moins une atteinte à caractère raciste. Or, 97 % d’entre elles ne portent pas plainte. » Le combat contre le racisme dispose pourtant de lois – notamment la loi antiraciste de 1881, celle de 1972 et le Code pénal – qui constituent un arsenal permettant de sanctionner l’antisémitisme comme le négationnisme. Presque toutes les organisations antiracistes estiment que la priorité des priorités n’est pas de travailler sur de nouvelles lois, mais d’utiliser celles qui existent, y compris contre les personnalités qui font profession de violer les lois antiracistes.
Ainsi, la loi proposée par la députée Caroline Yadan vise en fait à faire taire toute critique d’Israël : son premier article prévoit un nouveau délit afin de réprimer tous les actes et tous les propos qui ont pour objet ou pour effet de banaliser, de minorer ou de relativiser les actes de terrorisme ou le danger représenté par les auteurs de ces actes. Ce délit serait sanctionné d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende afin de respecter le principe de proportionnalité des peines…
Trbune - L'Humanité du 14 avril 26
Dominique Vidal
Journaliste et coauteur de Palestine-Israël, une histoire visuelle (Seuil, 2024)

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