Les compagnies pétrolières et leurs profits colossaux, véritables gagnants de la guerre au Moyen-Orient

 

Durant la guerre en Iran, les compagnies pétrolières ont réalisé des milliards de surprofits, dont une partie a pu être dissimulée dans des paradis fiscaux.© SYLVAIN LEFEVRE / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP
Pendant un mois, les compagnies pétrolières ont encaissé des profits colossaux sur fond de chaos au Moyen-Orient, dont une partie a très certainement été dissimulée dans des paradis fiscaux.

La scène date du 22 janvier 1974 mais elle n’a pas pris une ride. Ce jour-là, les dirigeants des sept plus grandes compagnies pétrolières états-uniennes se retrouvent convoqués par une commission d’enquête du Sénat à Washington, dans la même salle d’audience qui avait vu défiler les témoins du Watergate quelques mois auparavant.
Dans la pièce, l’ambiance est à couper au couteau. Si les patrons sont cuisinés par les parlementaires, c’est qu’ils doivent rendre des comptes sur les profits faramineux enregistrés par leurs entreprises – Exxon, Mobil, Texaco, Gulf, Standard Oil of Indiana, Shell et Standard Oil of California –, depuis le début du choc pétrolier démarré l’année précédente : sur neuf mois en 1973, leurs bénéfices ont été supérieurs de 46 % par rapport à la même période en 1972.
« Serait-il déplacé de se demander si les compagnies pétrolières se livrent à un festin en pleine famine ? » feint de s’interroger James B. Allen, un sénateur démocrate tout en ironie onctueuse.

Des marges de raffinage qui flambent
Un demi-siècle plus tard, la question mérite de nouveau d’être posée. Durant un mois, tandis qu’une partie du Moyen-Orient s’enfonçait dans le chaos et que les salariés voyaient grimper les prix à la pompe, les compagnies pétrolières ont engrangé les dividendes de la crise, grâce notamment à l’envol des marges de raffinage. Ces marges désignent le profit réalisé par les raffineries lorsqu’elles transforment le pétrole brut en produits finis (essence, gazole…). Il s’agit de la différence entre la valeur marchande du brut qu’elles achètent et le prix de vente des produits raffinés.
Les bombardements d’installations énergétiques et le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % de la consommation mondiale de pétrole, ont désorganisé les chaînes d’approvisionnement, raréfié l’offre et fait bondir les marges. En mars dernier, ces dernières atteignaient en Europe 22 dollars le baril (environ 160 dollars la tonne), selon les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), soit quatre fois plus qu’en janvier. C’est, à peu de chose près, le niveau atteint en 2022, en pleine guerre en Ukraine, à l’époque où les profits des pétroliers crevaient tous les plafonds.
La conclusion du cessez-le-feu de quinze jours entre les États-Unis et l’Iran va probablement pousser les marges à la baisse, mais rien ne dit qu’elles retrouveront rapidement les niveaux d’avant la crise. « On ne sait pas encore combien de bateaux l’Iran va laisser transiter dans le détroit, nous explique Thierry Bros, professeur à Sciences-Po et expert en énergie. Dans l’immédiat, il reste à savoir à quel rythme les navires coincés au nord d’Ormuz depuis un mois vont pouvoir sortir. Dans un second temps, il faudra voir dans quelle mesure les armateurs et les assureurs seront prêts à envoyer des bateaux dans le détroit qui peuvent se retrouver coincés d’un moment à l’autre si jamais un camp ou un autre décide de rompre la trêve… »
« Les marges vont sans doute rester à un niveau élevé car les tensions ne sont pas seulement liées au blocage du détroit, mais également à des frappes qui ont probablement endommagé des capacités de raffinage, notamment en Arabie saoudite », renchérit Patrice Geoffron, professeur à Paris-Dauphine.

1 000 milliards de valorisations boursières supplémentaires
Combien les compagnies pétrolières ont-elles empoché depuis le début du conflit ? Leurs résultats n’ayant pas encore été publiés, les experts tentent d’évaluer le pactole à partir des données disponibles. Un chercheur mandaté par Greenpeace en Allemagne estime qu’en Europe, les compagnies réalisaient, à la veille du cessez-le-feu, 81,4 millions d’euros de surprofits par jour, dont 75,3 millions d’euros grâce à la vente de gazole aux voitures et aux camions.
Sur le seul mois de mars, cela pourrait représenter 2,5 milliards d’euros de bénéfices d’exploitation supplémentaires. Le terme de « surprofits » signifie qu’il s’agit de bénéfices supérieurs à ceux qui ont été réalisés l’année dernière à la même période. Le rapport démontre ainsi que l’augmentation des prix à la pompe est largement supérieure à celle des prix sous-jacents du pétrole brut.
Il y a une autre manière d’évaluer les effets de la guerre sur les géants du secteur, c’est de regarder leur niveau de valorisation boursière (somme de la valeur de leurs actions). « L’indice des 120 plus grandes compagnies pétrolières et gazières mondiales, qui, pour moitié sont américaines, a bondi de 30 % depuis le début de l’année 2026, soit une augmentation de capitalisation boursière de plus de 1 000 milliards de dollars en trois mois », estime Gabriel Zucman dans une note. L’économiste nous précise qu’environ la moitié de la hausse a été réalisée depuis le début de l’attaque américaine sur l’Iran, le 28 février : sans surprise, la guerre fut une bonne opération pour les actionnaires.
En France, tous les regards sont tournés vers TotalEnergies, dont le cours de Bourse a grimpé de 35 % depuis le début de l’année. Le 20 février, son dirigeant, Patrick Pouyanné, lâchait devant des journalistes quelques phrases qui ont plutôt mal vieilli : « Nous avons établi un budget à 60 dollars le baril, mais j’aime bien être démenti. À 110 dollars, je suis plutôt content. Si le détroit d’Ormuz venait à être fermé, le pétrole monterait. » Depuis la fermeture effective du détroit et l’envolée du baril, le dirigeant a jugé plus prudent de ne pas commenter cette brillante prophétie, de peur d’être accusé de jouer les profiteurs de guerre.
Pour l’instant, les résultats de TotalEnergies ne sont pas encore rendus publics. Mais, d’après des bruits de couloir, il se pourrait que les profits engrangés par la seule activité de raffinage atteignent en mars des niveaux historiques. Pour mémoire, en juillet 2022, en pleine guerre en Ukraine, la multinationale avait annoncé 18,5 milliards d’euros de bénéfices au premier semestre, en hausse de… 200 % par rapport au premier semestre 2021 !

Taxer les superprofiteurs
Cette moisson à venir donne à certains – partis de gauche, ONG, syndicats – des envies de taxation. L’histoire nous rappelle d’ailleurs que la ponction des bénéfices exceptionnels n’a rien d’incongru. Dans le monde anglo-saxon, on parle de « windfall profits » (pour « bénéfices inattendus »), et même des gouvernements très probusiness n’ont pas hésité à s’y attaquer. En avril 1980, aux États-Unis, l’administration du président Jimmy Carter fait voter le Crude Oil Windfall Profit Tax Act. Objectif revendiqué : ponctionner les profits insolents des compagnies pétrolières, qui bénéficient du second choc pétrolier né de la révolution iranienne. Mal ficelé et assorti de niches fiscales, le dispositif ne rapportera « que » 38 milliards de dollars avant sa disparition, en 1988, mais aurait pu engranger quatre fois plus, selon les chercheurs.
Le dernier avatar d’un tel impôt remonte à 2022. En pleine guerre en Ukraine, l’Union européenne a introduit une contribution de solidarité exceptionnelle sur les bénéfices excédentaires des combustibles fossiles (règlement du Conseil de l’UE 2022-1854), les taxant à un taux minimal de 33 %. À l’arrivée, les recettes ont été moins mirobolantes qu’attendu, la faute, notamment, aux stratégies déployées par les multinationales de l’énergie pour planquer leurs bénéfices dans des pays à fiscalité réduite.
Un récent rapport de l’Observatoire international de la fiscalité dévoile que, pour chaque dollar de profit réalisé par les majors extractives, environ 12 centimes sont enregistrés dans des paradis fiscaux. Lors des booms des matières premières (comme c’est le cas aujourd’hui), cette part grimpe à 20 centimes.
« Les raisons de cette envolée en période de boom méritent d’être creusées, nous expliquent deux des autrices, Alice Chiocchetti et Ninon Moreau-Kastler. On peut formuler l’hypothèse que les filiales implantées dans les paradis fiscaux en profitent pour surfacturer les services qu’elles ”vendent” aux entités logées dans les autres pays. En tout état de cause, notre rapport montre que, si on veut que la taxation des superprofits rapporte toutes les recettes attendues, il faut s’assurer que la base taxable ne soit pas vulnérable à ces stratégies. »

Cyprien Boganda
L'Humanité du 08 avril 26

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