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| Des collègues de l’ambulancier Mahdi Abu Zaid, tué lors d’une frappe israélienne, enterrent son corps à Nabatieh, au Liban, le 16 avril 2026.© REUTERS/Stringer |
La cérémonie aura été courte, comme la plupart des rassemblements à Nabatiyeh depuis le début de la guerre, le 2 mars. Une cinquantaine de secouristes des différentes unités disposant d’ambulance dans la province sont venus rendre un dernier hommage à Mahdi Abou Zeid, fauché la veille par un bombardement israélien.
« Nous avons tout filmé : la première intervention du Comité islamique de santé à Mayfadoun pour répondre à un appel d’urgence, puis la seconde frappe sur cette équipe qui a fait deux morts. Vient ensuite l’intervention de l’Association des ambulances de Nabatiyeh qui a été visée à son tour et qui a emporté Mahdi alors qu’il transférait les blessés d’une ambulance à l’autre. Enfin, une troisième équipe d’ambulanciers a évacué les morts et les blessés », décrit Abbas Atwiyeh, le directeur du centre de Nabatiyeh du comité islamique. Bilan de la journée : quatre ambulanciers tués et une demi-douzaine d’autres blessés.
Un engagement à toute épreuve
À la suite de la prière collective autour de la dépouille de Mahdi, les ambulances et leurs volontaires font route avec la dépouille de Mahdi vers Kfar Roummane, son village natal. Solennelle, la cérémonie voit ses camarades en larmes faire un dernier adieu au sauveteur qui laisse derrière lui une femme et quatre enfants.
Très vite, les sanglots font place au mutisme et les sauveteurs se hâtent de rejoindre leurs unités aux abords des trois derniers hôpitaux et centres de secours encore en activité de la ville. Dans une maison attenante à l’hôpital Nejdeh Shaabi, les sauveteurs de l’Association des ambulances de Nabatiyeh (Asaaf Nabatiyeh) vaquent à leurs occupations : linge, kits de soin, repos mais aussi cuisine – les secouristes distribuent des repas chauds aux habitants restés vivre dans la ville quasi déserte après un mois et demi de combats.
« Nous distribuons plusieurs centaines de repas tous les deux jours aux habitants de Nabatiyeh restés sur place. On estime entre 500 et 800 le nombre de personnes restées sur place. Nous distribuons à manger tous les deux jours, de quoi faire tenir quelques personnes trois ou quatre jours », explique Mahdi Sadek, directeur du centre de Asaaf Nabatiyeh.
Dans le centre-ville, trois véhicules de secours apportent les victuailles sur une place couverte. Ni les secouristes ni les ambulanciers ne s’attardent. Le bourdonnement des drones israéliens est constant et rappelle que la menace d’un tir ou d’un bombardement est omniprésente. Les secouristes n’ont pas le temps de méditer sur la disparition de leur camarade. Déjà de nouvelles attaques violentes viennent rompre le calme trompeur qui semblait régner sur la ville à l’aune d’une déclaration de cessez-le-feu entre les belligérants. « Personne ne s’y trompe : c’est souvent dans les dernières heures de la guerre que les bombardements sont les plus violents », ironise Mahmoud, un ambulancier du comité islamique.
Alors que le ciel s’enveloppe de l’odeur âcre de la poudre et d’un nuage de poussière, les secouristes se tiennent prêts, rivés à leur téléphone au cas où leur chef de mission les contacterait pour intervenir. Ils sont plus que jamais déterminés à repartir à l’assaut des débris pour évacuer les blessés et les morts qui s’accumulent depuis début mars. Quelque 2 200 Libanais sont morts depuis le début de l’affrontement entre le Hezbollah et l’armée israélienne, en moins de 50 jours.
Acharnement israélien
Ce sont plusieurs associations locales de secouristes qui font les frais de la guerre. Si la défense civile et la Croix-Rouge libanaises n’ont à déplorer que trois morts depuis le début de la guerre, l’armée israélienne a décrété que les associations comme Asaaf Nabatiyeh ou le comité islamique étaient des cibles légitimes car affiliées au Hezbollah. Selon les porte-paroles de l’armée israélienne, qui n’en a pas la moindre preuve, le Hezbollah organiserait même le transfert d’armes et de combattants.
« Je vous invite à visiter chacune de nos ambulances et nos centres médicaux. Bonne chance si vous trouvez la moindre arme, lance Atwiyeh en faisant coulisser la porte d’une des ambulances de son association. Nous sommes une organisation civile non violente et notre but est de porter secours aux Libanais quels qu’ils soient, pas de prendre part à la guerre. »
En moins d’un mois et demi, 91 secouristes, toutes organisations confondues, ont trouvé la mort dans des bombardements directs, parfois lors de doubles frappes qui visent les unités de secours après une première attaque. Ces méthodes, banalisées à Gaza, sont pourtant formellement interdites par le droit international.
Récemment, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a rappelé à quel point le droit international était de plus en plus bafoué. Une allocution qui survient au moment même où les attaques répétées de l’armée israélienne continuent de faucher des vies civiles au Liban.
Les bombes ne les font plus sursauter
Au moment où l’aviation et l’artillerie israéliennes pilonnent leur ville et leurs villages, les secouristes ne cherchent pas à se mettre à l’abri mais plutôt à préciser quel quartier, quelle maison a été ciblée. « Ce ne serait pas la maison d’Hussein ? » se demande un secouriste. Bientôt un téléphone vibre : un blessé appelle de sous les décombres et supplie qu’on vienne le dégager au plus vite.
Immédiatement, les équipes se partagent les secteurs où intervenir. Le bruit des sirènes couvre un temps celui des drones avant que ne rugissent à nouveau les réacteurs des chasseurs israéliens. Alors qu’un cessez-le-feu semblait imminent jeudi soir (lire ci-contre), la mort n’a pourtant pas cessé de rôder autour des secouristes libanais. « Si nous ne poursuivons pas notre mission, si nous n’étions pas prêts à faire ce sacrifice, alors c’est la société libanaise entière qui tombera. Il y a trop de civils qui n’ont d’autre recours que nos associations pour se nourrir, se soigner ou encore être évacués », soutient Mahdi Sadek, avant de partir coordonner la réponse de ses équipes.
Sylvain Mercadier
L'Humanité du 16 avril 26

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