Au Liban, un cessez-le-feu fragile entre Israël et le Hezbollah

 

Des personnes retournent dans la banlieue sud de Beyrouth, à la suite du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, le 17 avril 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Des violations de la trêve ont été observées depuis son entrée en vigueur dans la nuit de jeudi à vendredi. La question du retrait de l’armée israélienne réclamé par le pays du Cèdre, et celle du désarmement du parti-milice exigé par le gouvernement Nétanyahou restent posées. Dès vendredi, des milliers de Libanais déplacés durant les combats ont repris la route pour retourner dans le sud du pays.
Jusque dans les dernières heures, le Hezbollah a continué à tirer des roquettes vers Israël et l’armée israélienne à bombarder massivement le sud du Liban. Jeudi 16 avril, à minuit, heure locale (23 heures, à Paris) un cessez-le-feu temporaire est entré en vigueur entre les deux belligérants, suspendant les combats après quarante-six jours de guerre qui ont tué 2 196 personnes au pays du Cèdre, dont de nombreux civils, et fait quinze morts côté israélien (treize soldats et deux civils). Le président américain, Donald Trump, avait annoncé, plus tôt dans la journée, après avoir échangé au téléphone avec le président libanais, Joseph Aoun, et le premier ministre de l’Etat hébreu, Benyamin Nétanyahou, avoir obtenu leur accord pour un cessez-le-feu de dix jours afin de « parvenir à la PAIX. »
Dès cette annonce, et en dépit des appels à la prudence des autorités libanaises et du Hezbollah, des milliers de personnes, déplacées durant les combats, ont repris la route pour rallier leurs villes et villages. Vendredi matin, des embouteillages monstres se sont formés sur la route reliant Beyrouth au sud du pays.
Cet accord temporaire, qui doit déboucher sur des négociations directes entre les deux pays, crée une dynamique inédite depuis les derniers pourparlers bilatéraux qui se sont tenus en marge de la conférence de paix de Madrid, en 1991. Il n’apporte, en revanche, à ce stade, aucune solution sur les deux principaux points d’achoppement : le retrait de l’armée israélienne réclamé par le Liban, le désarmement du Hezbollah exigé par le gouvernement de M. Nétanyahou.
Les termes de la trêve, prévue pour une période de dix jours, renouvelable, apparaissent à l’avantage d’Israël. Ils ramènent le Liban à la situation qui a prévalu après la précédente guerre et le cessez-le-feu signé le 27 novembre 2024. L’Etat hébreu se donne ainsi le droit de bombarder des cibles sur le territoire libanais. « Israël se réserve le droit de prendre, à tout moment, toutes les mesures nécessaires pour se défendre contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », précise le communiqué du département d’Etat américain. Entre novembre 2024 et mars 2026, plus de 15 400 violations de l’accord avaient été documentées par les Nations unies.

Résilience du Hezbollah
Israël va, par ailleurs, continuer d’occuper, pour une durée indéterminée, une zone tampon en territoire libanais. Parmi les mesures mises en place unilatéralement par l’Etat hébreu, début 2025, avait figuré l’installation de cinq avant-postes militaires dans le sud du Liban, à quelques kilomètres de la frontière. Le périmètre devrait être plus étendu – jusqu’à 10 kilomètres de profondeur, selon les déclarations de M. Nétanyahou, jeudi soir – reprenant la stratégie suivie en Syrie et à Gaza, où une « ligne jaune », de plus en plus militarisée, sépare la partie de l’enclave toujours sous son contrôle (60 % du territoire palestinien) de celle sous l’autorité du Hamas.
Dans la zone actuellement occupée au Liban, l’armée a procédé à de nombreuses destructions volontaires censées compliquer le retour du Hezbollah. Une politique totalement assumée. « Ce que font actuellement les Forces de défense israéliennes, c’est démanteler systématiquement, et de manière très brutale, les bastions du Hezbollah qui se trouvaient au sud du fleuve Litani », avait dit, mercredi, lors d’une conférence avec des journalistes, Miri Eisin, spécialiste du renseignement militaire. A Gaza, dans la zone contrôlée par l’armée israélienne, les destructions de bâtiments n’ont pas cessé, malgré la trêve d’octobre 2025.
L’enjeu pour les autorités de Beyrouth est désormais d’obtenir un calendrier de retrait israélien de la zone qu’elle occupe dans le sud du Liban - une zone tampon de cinq à huit kilomètres de profondeur -, afin, notamment, de permettre le retour des populations dans le sud du pays. De son côté, l’exécutif libanais doit répondre à la principale exigence israélienne, le désarmement du Hezbollah, conformément aux décisions prises par le gouvernement durant la guerre pour imposer le monopole de l’Etat sur les armes, sans provoquer une confrontation avec le mouvement chiite.
Malgré les coups sévères reçus depuis 2024, l’organisation a conservé des capacités militaires importantes. Dans les dernières semaines, plus de 5 000 roquettes et drones ont été tirés par le Hezbollah. L’affaiblissement de l’Iran, provoqué par l’attaque israélo-américaine lancée le 28 février, change toutefois la situation. « A la différence du passé, le Hezbollah n’a plus les moyens de se réarmer. Autrefois, un tel cessez-le-feu aurait constitué une erreur, car en dix jours, le Hezbollah pouvait se doter de nombreuses capacités. Mais aujourd’hui, que peuvent-ils faire ? Rien. Il ne leur reste plus aucune usine en activité au Liban. Ils n’ont plus les liens avec l’Iran qui leur permettaient de se réarmer », souligne Yaakov Amidror, ancien responsable du conseil national de sécurité, expert du Jerusalem Institute for Strategy and Security, en se disant toutefois « très pessimiste » sur la réalité du désarmement.
Malgré la volonté des autorités de Beyrouth de dissocier les dossiers libanais et iranien, les pressions exercées par Téhéran pour étendre le cessez-le-feu au Liban en préalable à une reprise des négociations avec les Etats-Unis ont pu jouer. C’est ce qu’ont affirmé des médias iraniens et affiliés au Hezbollah. Pour sa part, le premier ministre libanais, Nawaf Salam, a également salué les efforts régionaux et internationaux, menés notamment par la France et l’Arabie saoudite. Bien que l’exécutif libanais insiste pour tenir les négociations actuelles hors de l’influence de la République islamique, l’Iran aura sans conteste un rôle à jouer pour amener le Hezbollah à faire preuve de plus ou moins de souplesse dans le respect d’une trêve dont les termes sont à l’avantage d’Israël.

Nétanyahou sous le feu des critiques
Le parti-milice, qui revendique « la victoire », a fait savoir, par la voix du député Ibrahim Moussaoui, qu’il respecterait l’accord à condition que l’Etat hébreu arrête complètement les hostilités, dont les assassinats qui visent ses membres. Dans un communiqué publié jeudi soir, le parti de Dieu a appelé à un retour à la situation prévalant avant le début de la guerre, le 2 mars, à savoir le retrait de l’armée israélienne de la zone tampon. « L’occupation israélienne continue du territoire libanais offre au Liban et à son peuple le droit de résister », a-t-il prévenu.
La question se pose désormais de savoir si le Hezbollah fera le choix stratégique de ne pas répliquer à d’éventuelles violations du cessez-le-feu. Dans les heures qui ont suivi l’entrée en vigueur de la trêve, l’armée libanaise a signalé « un certain nombre de violations de l’accord ». Des bombardements israéliens ont été rapportés dans la nuit à Khiam, selon l’agence nationale de l’information (NNA, officielle), de même qu’un tir de représailles de la part du Hezbollah. Dans la matinée, des tirs d’artillerie israéliens ont visé Kounine, près de Bint Jbeil.
Le texte de l’accord prévoit une possible extension du cessez-le-feu en fonction de l’avancée des négociations facilitées par les Etats-Unis et des mesures prises par le Liban pour imposer son autorité au Hezbollah. Donald Trump a fait savoir que le premier ministre israélien et le président libanais se rendront à la Maison Blanche pour une rencontre conjointe avec lui « au cours des quatre ou cinq prochains jours ». « Nous avons l’occasion d’un accord de paix historique avec le Liban », a réagi M. Nétanyahou, lui-même sous le feu des critiques, par son opposition, pour s’être fait imposer par Donald Trump la cessation des combats.
La séquence constitue une petite victoire pour Joseph Aoun qui peut se targuer d’avoir obtenu gain de cause sur la mise en œuvre d’une trêve préalable à des négociations directes avec l’Etat hébreu. Le président libanais avait, à cette fin, consenti, mardi 14 avril, à la tenue d’une réunion préliminaire, à Washington, au niveau des ambassadeurs, réunis autour du secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio. Il n’avait, en revanche, pas cédé à la demande de Donald Trump d’échanger, dès jeudi, au téléphone, avec M. Nétanyahou. Non moins important, le président Aoun obtient enfin l’oreille attentive du président américain, avec qui il a eu son premier échange téléphonique, jeudi. Le locataire de la Maison Blanche avait jusqu’à présent ignoré le dossier libanais, laissant les coudées franches à son allié israélien.

Luc Bronner et Hélène Sallon
Le Monde du 17 avril 2026

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