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| Un checkpoint, à la base de la Royal Air Force, à Akrotiri. Ce territoire est resté sous souveraineté britannique malgré l’indépendance de Chypre en 1960.© REUTERS/Yiannis Kourtoglou |
Côté mer, Yiannis sait reconnaître un spot de surf. De ceux qui offrent les meilleures vagues. En la matière, les récifs qui jouxtent la base militaire britannique d’Akrotiri, au sud de Chypre, livrent les plus beaux tubes. Côté ciel, en bon pilote de ligne, il sait reconnaître un avion. Et, depuis la plage, il a tout le loisir d’observer la valse des U-2 états-uniens, utilisés pour la reconnaissance, et des F-35, pensés pour l’attaque au sol. « Ils sont facilement reconnaissables grâce aux missiles qu’ils transportent sous les ailes », note le quarantenaire, le regard perdu au loin.
Depuis ce bout de terre de la Méditerranée orientale, décollent aussi des tankers, ces avions ravitailleurs qui permettent aux autres appareils de voler plus longtemps et plus loin. « Toutes les guerres récentes menées au Moyen-Orient ont bénéficié du soutien au moins logistique de cette base. C’est injustifiable pour les gens d’ici, qui risquent de se faire bombarder en retour », lâche Yiannis, amer.
« Nous nous sommes sentis abandonnés »
La base d’Akrotiri est sous les feux de la rampe depuis qu’elle a été frappée par un drone Shahed, de fabrication iranienne, dans la nuit du 1er au 2 mars. Malgré des dégâts mineurs, les habitants vivent depuis dans la crainte d’une guerre qui ne les concerne pas.
À quelques centaines de mètres de la base britannique, rue de la Reine-Élisabeth, les villageois se retrouvent pour un café à la sortie de la messe. Le compteur de décibels s’affole déjà mais le passage d’un avion de combat fait encore exploser le niveau sonore. Autour d’une table, cinq trentenaires bodybuildés habitués des lieux savourent leur café américain. Tous ont un proche qui travaille sur la base. Et les hauts salaires proposés par l’armée britannique permettent souvent d’acheter le silence des habitants. Mais quelque chose semble avoir changé depuis la frappe ; le verbe se fait désormais plus facile.
« Quand j’ai entendu la sirène au loin, je ne savais pas où aller, les enfants pleuraient en voyant les adultes paniqués. Ils ont cru qu’ils étaient en danger et ne cessent de poser des questions depuis », relate Dimitris. La sirène en question est en réalité celle de la base de la Royal Air Force, destinée aux seuls soldats. « Personne n’est venu nous voir après la frappe. Ni responsable de la base ni responsable du gouvernement. Nous nous sommes sentis abandonnés. S’il se passe quoi que ce soit, personne n’a de plan B, contrairement aux familles des Britanniques, qui ont été rapatriées. On a tous le sentiment d’être bloqués ici », détaille à son tour Filippos en passant une main embarrassée sur sa barbe de trois jours. Aucune alerte spécifique n’a été déclenchée pour les habitants. C’est loin d’être la seule anomalie au cœur de ce territoire resté sous souveraineté britannique malgré l’indépendance de 1960.
Des citoyens de seconde zone
À quelques tables de là, Christophoros établit la liste des discriminations dont les habitants font l’objet. En cas d’excès de vitesse, c’est la police de la base britannique qui verbalise et c’est au système administratif des zones de base souveraine que l’amende doit être réglée. « C’est comme si nous étions coupés du reste du territoire chypriote », souffle ce professeur à la retraite.
Derrière lui, un jeune soldat paré du tee-shirt du club de boxe de la Royal Air Force commande un café. Christophoros commence à s’agiter : « Un permis de construire peut être accepté par la République de Chypre mais rejeté par les autorités de la base. Les prix sont plus bas qu’ailleurs mais l’usage des terrains est limité. Des expropriations sont prononcées pour l’installation d’antenne. Nos droits sont bafoués. »
Ce sentiment d’être relégué au rang de citoyens de seconde zone est largement partagé. Retour à la table des trentenaires, où Kostas entonne le même refrain : « Quand j’ai construit ma maison, j’ai dû signer un papier qui m’engageait à ne pas porter plainte si les avions causaient un quelconque dommage. » Si personne n’entend quitter le village, tout le monde a appris à reconnaître les signes qu’une guerre se menait dans la région, principalement par l’augmentation du trafic sur les routes et dans les airs.
Après avoir longtemps assuré que les installations britanniques dans cette zone stratégique ne serviraient pas de rampe de lancement aux opérations des États-Unis, le premier ministre Keir Starmer a fini par se ranger derrière son plus puissant allié, ce 20 mars, en autorisant Washington à utiliser ses bases contre les lanceurs de missiles iraniens près du détroit d’Ormuz.
« On fait de nous une cible », s’inquiète Maria Chrysanthou, professeur d’histoire à Nicosie et pacifiste convaincue. Officiellement, aucune des deux bases britanniques implantées en territoire chypriote ne servira aux actions offensives des États-Unis. Une manière, pour Londres et Nicosie, de sauver les apparences.
Chypre paraît ainsi préserver un semblant de souveraineté. D’autant que le traité d’indépendance de 1960 stipule que toute utilisation des bases par un pays tiers doit faire l’objet d’un accord du gouvernement chypriote. De son côté, en évacuant cette possibilité, Londres évite de faire d’un État membre de l’Union européenne (UE) un acteur de fait du conflit en cours, qui l’exposerait à des représailles. Représailles qui impliqueraient d’actionner la clause de défense communautaire.
Dans le bastion de droite d’Akrotiri, la contestation monte et beaucoup n’hésitent plus à demander le démantèlement des bases. « Nous avons ici un commandant qui fait les lois et se comporte comme un gouverneur colonial. Même le gouvernement a été contraint d’admettre qu’il s’agissait d’une survivance de l’ère coloniale », détaille Christophoros. Avant de conclure : « Ils sont en guerre contre l’Iran, pas nous. »
Les limites de la coopération avec Israël
L’ancienne résidence du gouverneur britannique, convertie en palais présidentiel, garde les traces de ce passé. Les blasons ornés du lion héraldique, symbole du Royaume-Uni, sont toujours en place. À l’approche des législatives de mai, la présidence tente de rassurer et prétend engager avec Londres une discussion autour de l’avenir des installations militaires.
« La question des bases est ouverte. Nous n’avons aucun contrôle sur leurs activités militaires », précise à l’Humanité une source au sein de l’exécutif. « Il est très difficile de dire aux Britanniques de se retirer de Chypre. Nous privilégions une approche amicale. Nous savons que ces bases peuvent constituer une menace indirecte pour notre pays. Au Liban, le Hezbollah pense ainsi qu’elles prennent part aux attaques contre l’Iran », admet ce proche du dossier en traçant un rapide schéma pour assurer que les avions britanniques décollent seulement vers les bases états-uniennes en Irak.
La présidence chypriote de l’UE, qui s’exerce jusqu’en juin, était jusqu’alors vue comme une occasion de renforcer les liens entre les Vingt-Sept et leur voisinage. En clair, de pousser une Europe ouverte et active sur la scène internationale. Les tensions actuelles illustrent ses difficultés à agir en toute autonomie. Le mois prochain, Chypre entend organiser une réunion informelle du Conseil européen et des dirigeants de la région. « Tous les pays sont invités, y compris Israël, mais je ne suis pas sûr que nous obtenions une réponse de sa part. Ils rejettent l’UE tout autant que les pays arabes », indique encore le même connaisseur du dossier.
L’île touche ici aux limites de sa stratégie de coopération étroite avec Tel-Aviv. Les montagnes du Troodos, dont les reliefs rappellent ceux du Liban du Sud, sont ainsi investies par l’armée israélienne pour des exercices qui lui donnent aujourd’hui un avantage dans la nouvelle guerre qu’elle mène contre son voisin du Nord.
« De nombreuses attaques ont également été menées contre Gaza après que les Britanniques ont fourni les informations depuis notre territoire », s’indigne Charis Pashias, secrétaire général du Conseil pour la paix de Chypre. Plus de 600 vols de surveillance sont ainsi partis de l’île pour des opérations de surveillance de Gaza depuis 2023, selon le média Declassified UK. Ce dernier dénonce également les exercices communs entre l’armée de son pays et celles des États-Unis et du Royaume-Uni. « Le gouvernement doit clarifier qui est l’ennemi », tance-t-il.
Regain de nationalisme après la visite de Macron
L’envoi de bateaux de guerre et d’avions par la Grèce, la France, l’Italie et les Pays-Bas autour de l’île a également poussé la Turquie, qui occupe illégalement la partie nord de Chypre depuis 1974, à dépêcher six avions de combat, renforçant la pression sur Nicosie.
« À chaque fois que la question chypriote se transforme en problème militaire, le processus de paix recule. Quand Macron est venu ici après la frappe de drone, le nationalisme s’est renforcé. Seulement, nous protégerait-il si nous étions de nouveau menacés par la Turquie, qui est un membre puissant de l’Otan ? » interroge Maria Chrysanthou. En 2016, Chypre avait requis l’assistance des pays européens après qu’un bateau militaire turc avait interféré avec un navire de la République de Chypre dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre. À l’époque, la réponse fut essentiellement diplomatique.
Ce 23 mars, le destroyer britannique HMS Dragon devait également arriver à Chypre. Selon Charis Pashias, « une partie de la population pense que la préservation des bases britanniques permettrait de ne pas se retrouver seuls face à la Turquie. D’autant que lors de l’avancée de l’armée turque en 1974, certains se sont réfugiés dans les bases ». Il en va de même pour la coopération avec Israël. « Beaucoup considèrent qu’Israël a étendu sa protection à Chypre et pensent même qu’Israël pourrait nous défendre contre la Turquie du fait de leurs rivalités », se désole Christos Efthymiou, de l’organisation bicommunautaire Together We Can.
À Larnaca, le centre Cyclops, dédié à la formation, à la surveillance et à la sécurisation des routes maritimes, financé à peu de frais par les États-Unis (environ 7 millions d’euros) à destination des acteurs de la région, est également vu par Ankara comme un outil qui renforce la République de Chypre.
Il s’agit sans conteste d’un instrument géopolitique ambigu qui permet à Washington d’entretenir une présence indirecte et moins coûteuse qu’une base militaire. « Nous avons le syndrome d’une petite île qui a besoin de protection », analyse encore Charis Pashias. Une petite île désormais précipitée dans des tensions qui la dépassent.
Lina Sankari
L'Humanité du 25 mars 2026

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