Israël et le Sud-Liban : la guerre mène-t-elle à un dépeuplement permanent ?

 

La guerre israélienne contre le Liban ne se mesure plus seulement au nombre de frappes aériennes ou à l’ampleur des combats, mais plutôt à la transformation brutale qu’elle engendre dans le paysage démographique du Sud. Un scénario plus dangereux encore que la bataille militaire elle-même se dessine, poussant progressivement le Sud vers un dépeuplement.
La question du Sud ne se résume plus à la seule logique d’une confrontation militaire directe avec le Hezbollah et la résistance qu’il représente. Elle est désormais liée à un processus parallèle de remodelage du paysage géographique et démographique dans la région située au sud du fleuve Litani, et peut-être même au-delà.
Des données récentes, qu'elles proviennent de décisions militaires israéliennes, de déclarations officielles, d'ordres d'évacuation ou du ciblage d'infrastructures telles que les stations-service, les réseaux d'eau et d'électricité et les centres de santé, indiquent que la situation dépasse le cadre d'opérations militaires localisées à la frontière. Il s'agit d'une tentative d'imposer une nouvelle réalité qui rend le sud moins adapté à la vie civile et plus exposé au contrôle militaire et sécuritaire, par le biais d'ordres d'évacuation massifs qui menacent les villages de dépeuplement et poussent les habitants au nord du fleuve Zahrani, avec des routes coupées, des infrastructures perturbées et des menaces d'empêcher leur retour avant que ce qu'Israël appelle des « garanties de sécurité » ne soient fournies.

Déclarations de l'ennemi
Dans ce contexte, les déclarations du « ministre de la Défense » israélien Yisrael Katz ont constitué un indicateur particulièrement significatif de la position d'Israël vis-à-vis du Sud-Liban. Il a annoncé que le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait ordonné à l'armée de détruire tous les ponts sur le Litani, une mesure visant à entraver les mouvements du Hezbollah. Or, cette mesure perturbe non seulement l'ennemi, mais affecte également des infrastructures vitales pour la vie civile, les transports et l'acheminement de l'aide humanitaire.
Ces politiques se sont accompagnées d'un renforcement des ordres d'évacuation pour les habitants au sud du Litani et au-delà, ces zones étant qualifiées de « dangereuses » ou de cibles potentielles.
Katz est allé plus loin, déclarant que les personnes déplacées ne seraient pas autorisées à rentrer chez elles tant que des « garanties de sécurité » n'auraient pas été fournies pour le nord d'Israël. Cette décision transforme l'évacuation, initialement une mesure temporaire, en une condition politique et sécuritaire permanente, faisant du droit au retour un enjeu de négociation et une question de sécurité. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a suggéré que la banlieue sud de Beyrouth pourrait devenir semblable à Khan Younis à Gaza, évoquant un schéma de destruction généralisée, de pressions accrues sur l'environnement civil et de transformation de quartiers peuplés en espaces dévastés ou fragiles.
Ces déclarations révèlent une mentalité politique qui perçoit le déplacement de population ou la création de conditions incitant les habitants à fuir comme un moyen d'atteindre des objectifs sécuritaires et militaires. Netanyahu affirme que les opérations au Liban s'inscrivent dans une vision plus large visant à maintenir des frontières sûres et à prévenir toute menace future. Certains membres de la droite israélienne considèrent la guerre comme une opportunité d'imposer un modèle d'occupation sécuritaire étendue, où le dépeuplement des lignes de front devient une fin en soi ou un moyen d'atteindre un objectif sécuritaire plus vaste.
En conséquence, les organisations de défense des droits humains et les instances internationales ont estimé que l'empêchement du retour, conjugué à la destruction des moyens de subsistance, constitue potentiellement un déplacement forcé ou une violation du droit international humanitaire. L'impact de ces politiques ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes déplacées, mais aussi à la nature de l'environnement dans lequel elles sont censées retourner. Si les villages sont détruits, les routes coupées et les infrastructures en ruines, le retour devient pratiquement impossible.

Que sont les « zones tampons » ?
Dans une étude de Boaz Atzili et Min Jung Kim intitulée « Zones tampons et mécanismes de séparation géographique interne et externe », publiée en février 2023, les auteurs indiquent que les zones tampons sont des espaces situés entre deux puissances rivales, destinés à réduire les frictions directes et à prévenir l'éclatement d'un conflit. Ces zones visent à créer une séparation géographique qui diminue la probabilité d'affrontements militaires et permet une gestion des conflits minimisant les répercussions directes pour les parties concernées.
Les chercheurs distinguent deux types de zones tampons : les zones tampons actives, qui jouent un rôle pratique et réel dans l'atténuation des conflits ou des frictions entre les parties rivales, et les zones tampons nominales, qui sont des espaces situés entre deux puissances rivales mais qui n'atténuent pas les conflits en raison d'un déséquilibre ou de la domination d'une partie ; autrement dit, elles sont plus nominales qu'efficaces.
Les chercheurs soulignent également que l'efficacité réelle d'une zone tampon dépend de la capacité des parties à respecter les frontières, de l'existence de mécanismes de surveillance ou de négociation, et de l'équilibre militaire et politique entre les puissances rivales. Ils soulignent que la simple existence d'une zone tampon ne suffit pas à la qualifier d'efficace ; celle-ci doit remplir une fonction spécifique de réduction des conflits et de création d'une séparation géographique, tant interne qu'externe, limitant les contacts directs entre les parties.
Boaz Atzili et Min Jung Kim distinguent une zone tampon établie par accord mutuel et sous contrôle juridique, visant à prévenir la guerre tout en protégeant la population, d'une zone imposée unilatéralement sur le territoire d'autrui par la destruction de biens, les déplacements de population et les restrictions au retour. Ils différencient également une « zone de sécurité » destinée à protéger les civils d'une « zone de vide » où l'absence de population devient l'objectif ou la condition de sécurité requise.

Le cas libanais
Selon les chercheurs, le Liban était considéré comme une zone tampon efficace dans le contexte de la rivalité israélo-syrienne, un espace de médiation entre deux puissances régionales dont les conflits se chevauchaient. À l'inverse, le Cambodge entre la Thaïlande et le Vietnam, et l'Uruguay entre l'Argentine et le Brésil, sont des exemples de zones tampons nominales qui n'ont pas joué de rôle réel dans l'atténuation du conflit.
Cependant, le Sinaï, après l'accord de paix israélo-égyptien, présente un modèle différent : une zone tampon gérée dans le cadre d'un accord formel, avec des frontières et des colonies reconnues – un cadre juridique et politique mutuellement convenu. Si l'on devait catégoriser la « zone tampon jaune » dans la bande de Gaza – en référence à la ligne de cessez-le-feu militaire établie dans le cadre de l'accord de cessez-le-feu d'octobre 2025, également connue sous le nom de « Ligne jaune » –, cette ligne, qui sépare le territoire où les forces israéliennes se sont retirées de la partie occidentale sous administration palestinienne, était conçue comme temporaire. Cependant, elle est devenue de facto une frontière à l'intérieur de Gaza, définissant le paysage géopolitique et humanitaire de la bande de Gaza, entravant la circulation des habitants et limitant leur capacité à retourner dans leurs anciens foyers ou sur leurs terres.
Des rapports de l'ONU font état d'attaques et d'opérations militaires continues dans la zone entourant la Ligne jaune, ce qui en fait une zone dangereuse de manière constante. Certains observateurs y voient une indication du maintien du contrôle israélien sur plus de la moitié du territoire de Gaza, même après le cessez-le-feu, étant donné qu'environ 58 % de la bande de Gaza demeure sous contrôle militaire israélien dans le cadre de cet accord.

Du déplacement de population sur le terrain à l'hypothèse d'une « plaine sans civils »
L'expérience de la « zone de sécurité » au Sud-Liban (1985-2000) offre le parallèle le plus pertinent pour comprendre le conflit actuel. Israël a établi une zone tampon entre son territoire et l'intérieur du Liban, déployant ses forces et la milice de l'Armée du Sud-Liban sous son autorité afin de prévenir toute activité hostile. Il ne s'agissait pas simplement d'une ligne militaire, mais d'un espace politique et sécuritaire complexe conçu pour contrôler la société du Sud dans le cadre d'une équation sécuritaire servant les intérêts israéliens.
Cependant, la zone de sécurité n'a pas vidé la population civile ; celle-ci est restée partie intégrante de l'équation. Les politiques actuelles, toutefois, s'orientent vers une approche plus radicale, faisant de l'absence de la population et de son exclusion de l'équation une condition préalable à la sécurité. Ainsi, la question au Liban aujourd'hui dépasse le concept traditionnel de « zone tampon ». Il ne s'agit pas simplement de séparer deux forces belligérantes, mais de créer une zone où une vie civile stable est difficile à maintenir, voire impossible. C'est là que réside le concept de « terre sans civils », qui transcende la zone tampon traditionnelle. Dans ce scénario, les conditions de survie des civils sont anéanties, le droit au retour est suspendu et une fonction sécuritaire coercitive est imposée de l'extérieur.
Ce changement signifie que le Sud pourrait être confronté à une forme plus radicale du modèle de « zone de sécurité » de 1985-2000. Ce modèle vise non seulement à contrôler la population, mais aussi à la déplacer ou à l'empêcher d'accéder à la zone indéfiniment, transformant ainsi le conflit actuel en une lutte pour le contrôle même de la géographie démographique.
Si l'expérience a montré que la présence d'une zone tampon peuplée, avec des forces israéliennes et des milices locales, atténue les attaques à court terme, elle n'enraye pas la résistance à long terme et exacerbe les tensions entre la population et l'appareil sécuritaire.

Dimensions juridiques et internationales du concept de « territoire vide »
La Quatrième Convention de Genève (1949) stipule la protection des civils dans les zones de conflit et interdit les transferts forcés ou les évacuations injustifiées, sauf pour des raisons de sécurité temporaires, tout en garantissant le droit au retour dès que le danger est écarté. Par conséquent, toute tentative de dépeuplement permanent du Sud-Liban constitue une violation manifeste de cette convention, notamment en ce qui concerne la protection des biens et l’interdiction des déplacements forcés.
Le droit international des droits de l’homme garantit également la protection du droit au logement, à la famille et du droit au retour. Cela signifie que toute politique empêchant le retour après un conflit viole les normes internationales et peut exposer l’État à des poursuites devant les juridictions internationales ou les organes des Nations Unies.
Conformément aux règles relatives à l’occupation internationale, le transfert ou le déplacement de populations n’est autorisé que pour des raisons militaires temporaires et légitimes. Toute occupation visant à créer un « territoire vide » est qualifiée d’acte d’occupation illégal. L’expérience de la « zone de sécurité » au Sud-Liban, et d’autres expériences similaires, démontrent clairement que le modèle promu par certaines déclarations et politiques israéliennes actuelles tend à engendrer une zone frontalière dépeuplée, ou du moins une zone où la vie civile est extrêmement réduite. Dans ce contexte, la sécurité n’est plus perçue comme une séparation ordonnée entre deux puissances, mais comme le déplacement forcé de la population de l’espace qu’Israël entend constituer sa zone tampon défensive.

Asmaa Ismail
Le 25 mars 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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