Depuis la signature du cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah n’a pas réagi aux agressions israéliennes quotidiennes. Son retour aux opérations à l’aune de la guerre contre l’Iran soulève des questions sur sa stratégie. De son côté, en appelant à l’évacuation de larges portions du Sud-Liban et à celle de la banlieue sud de Beyrouth, Israël ne cache plus ses desseins coloniaux au Liban.
Le lundi 2 mars à l’aube, et contre toute attente, le Hezbollah a lancé une salve de missiles et une nuée de drones vers Israël, alors que le Liban peine toujours à se remettre des répercussions du conflit de l’automne 2024.
Ces tirs ont suscité une vive colère au Liban, y compris au sein de la base du Hezbollah. Les bombardements israéliens qui ont suivi ont provoqué un mouvement de fuite des populations des villages du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, dans la nuit et aux premières lueurs de l’aube. Le bilan s’élevait, au jeudi 5 mars, à 77 morts et 527 blessés. Au milieu des déplacements, les interrogations angoissées et indignées quant au choix du moment et à l’efficacité de l’opération du Parti de Dieu se faisaient entendre.
Pour beaucoup, l’initiative aurait eu du sens en riposte aux agressions israéliennes continues depuis un an et demi, malgré un cessez-le-feu signé par Israël sous l’égide des États-Unis et de la France, et aux assassinats des cadres du Hezbollah. Mais pas à l’assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei, survenu au premier jour de l’offensive contre l’Iran. Depuis, Israël ne cesse de bombarder le pays. Dans le Sud-Liban, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth – bastions du Hezbollah –, les habitants craignent de payer encore une fois un lourd tribut.
D’autant que les infrastructures civiles sont fragiles, et qu’aucun plan gouvernemental – si tant est qu’il en existe – n’est en mesure d’accueillir les dizaines de milliers de déplacés. Ces derniers éprouvent des difficultés à trouver refuge dans les zones connues pour leur hostilité politique au Hezbollah. Les habitants craignent que des dirigeants du parti se trouvent parmi les déplacés et exposent ainsi leurs quartiers à des bombardements israéliens. Dans certaines régions, les conseils municipaux ont commencé à demander aux habitants de signaler tout nouvel arrivant afin de vérifier son identité, ce qui soulève, déjà, de vives tensions.
Israël applique ici une vieille stratégie qui consiste à jouer sur les fragilités sociales pour diviser la population. Cela fait craindre que la situation dégénère, notamment suite à l’ordre d’évacuation donné, le 5 mars 2026, aux habitants de la banlieue sud de Beyrouth, qui, selon le ministre israélien des finances Betzalel Smotrich, « ressemblera à Khan Younès », dans la bande de Gaza. Une campagne de bombardements israéliens intense aggravera les destructions, les déplacements de population et la crise humanitaire actuelle.
Le 4 mars 2026, Israël a intimé aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.
Divisions au sein du parti ?
Dans les heures qui ont suivi les tirs de missiles et la contre-offensive israélienne, des spéculations ont émergé quant à de possibles divisions au sein du Hezbollah. Des informations faisaient également état de l’assassinat de responsables du parti, dont le chef du bloc parlementaire Mohammed Raad — elles ont depuis été démenties. Des médias ont rapporté qu’une de ses factions, agissant sur ordre direct des Gardiens de la révolution iraniens, avait pris l’initiative de ces tirs sans décision centrale de la direction.
Des journalistes et militants proches du parti ont quant à eux appelé à attendre une déclaration officielle du Hezbollah, reflétant des soupçons de l’implication d’un tiers, comme lorsque des factions palestiniennes au Liban lancent des attaques similaires contre Israël. Ces doutes peuvent également refléter un manque de confiance envers la direction actuelle, comparée à celle du charismatique Hassan Nasrallah. L’assassinat du secrétaire général en septembre 2024 a laissé un vide immense, non seulement au sein du parti, mais aussi sur la scène politique libanaise et régionale.
Le Hezbollah a finalement revendiqué l’opération. Il l’a présentée comme un acte de « vengeance » pour Khamenei et de « défense du Liban et de son peuple », en riposte aux agressions israéliennes continues depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Malgré ce communiqué, le scepticisme médiatique persistait, la déclaration n’ayant pas été diffusée par les canaux officiels habituels du parti ni par son service de presse, mais seulement par le canal de « communication militaire » sur la messagerie Telegram. Il a fallu que l’information soit relayée par des personnalités proches du parti, confirmant ainsi qu’elle représentait l’ensemble du parti.
Cette situation survient alors que la situation socio-économique du Liban demeure extrêmement fragile et ne peut supporter une nouvelle guerre dévastatrice. En outre, les tensions sociopolitiques, alimentées par la question du désarmement du Hezbollah, sont persistantes. De son côté, le gouvernement a décidé lundi 2 mars, avec l’appui de deux ministres proches du président du Parlement, Nabih Berri, chef de l’autre parti chiite Amal, et allié du Hezbollah, d’interdire les activités sécuritaires et militaires du Parti de Dieu. De profondes divisions menaceraient ainsi l’establishment politique chiite. Des informations, divulguées par l’entourage de Berri, laissent entendre que ce dernier avait reçu du Hezbollah la promesse de ne pas s’engager dans une nouvelle confrontation avec Israël. Des divergences ne sont donc pas à exclure cette fois-ci entre les deux groupes, ce qui est loin d’être anodin dans le paysage politique chiite libanais, même si des affrontements les ont déjà opposés, notamment durant la guerre des camps en 1985.
Plusieurs voix dans les milieux politiques et médiatiques – à l’instar du quotidien L’Orient le jour – ont qualifié la décision du Hezbollah de « suicide politique », tandis que l’organisation a continué de lancer des roquettes et des drones vers Israël, et à revendiquer ces attaques dans des communiqués successifs. Si cette décision reflète une intention préméditée de s’engager dans un conflit ouvert, il faut également l’inscrire dans le contexte de la confrontation régionale plus large qui se déroule depuis l’attaque menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le samedi 28 février 2026, et la complexité des enjeux à l’œuvre dans la région.
Une implication régionale
Environ deux semaines avant son assassinat, le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, avait menacé d’étendre la guerre à un niveau régional en cas d’attaque étatsunienne et israélienne contre son pays. La décision du Hezbollah de participer à la guerre en cours intervient à un moment où Téhéran semble déterminé à accroître le coût de la guerre pour ses adversaires et à la généraliser à ses voisins. Cela apparaît avec ses attaques contre les bases étatsuniennes dans le Golfe et l’élargissement des cibles aux installations civiles et énergétiques de l’Arabie saoudite et du Qatar. Or, le jour de l’entrée en ligne du Hezbollah, les responsables militaires israéliens ont rapporté avoir observé un changement significatif dans le schéma des attaques de missiles iraniens au cours des dernières vingt-quatre heures, indiquant que Téhéran était passé d’attaques limitées à des opérations plus complexes et coordonnées.
L’opération du Hezbollah coïncide également avec l’annonce, tôt lundi matin, par une faction irakienne pro-iranienne répondant au nom de « Saraya Awliya’ al-Dam » (« Brigades des gardiens du sang ») d’une attaque de drone visant la base militaire étatsunienne Victoria de l’aéroport international de Bagdad. L’on peut déduire par là une décision de Téhéran d’impliquer ses alliés régionaux dans la confrontation ouverte avec Israël et les États-Unis. De plus, le Hezbollah, en tant que parti idéologique, ne peut que réagir à l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, figure emblématique de l’idéologie dont il se réclame.
Sur le plan national, cette séquence peut représenter une occasion pour le Hezbollah de sortir de l’impasse épuisante dans laquelle il se trouve depuis des mois, subissant des frappes israéliennes incessantes sans réagir. La confrontation actuelle restaure ainsi son poids moral et politique, puisqu’il répond enfin à la promesse de ne pas rester passif face aux attaques israéliennes. Elle pourrait également lui offrir l’opportunité de remporter des victoires territoriales face à Israël, notamment si ce dernier décide d’étendre son incursion terrestre au Liban, comme semblent le suggérer les déclarations de ses responsables, en particulier du ministre de la défense Israël Katz, et l’ordre d’évacuation du Sud-Liban en deçà du fleuve Litani. Dans ce cas de figure, le Hezbollah mènera des combats et des opérations militaires et sécuritaires contre les soldats israéliens et les positions avancées d’Israël au Sud-Liban, où ce dernier compte déjà cinq bases militaires et construit un mur qui a absorbé 4 000 mètres carrés de nouvelles terres libanaises en 2025.
Par conséquent, même si le parti subit de nouveaux revers et que ses principaux dirigeants se font de nouveau assassiner, cela représente pour lui un coût accepté pour continuer à exister et éviter d’être complètement submergé par les répercussions de la défaite ou du revers militaire subi lors de la dernière guerre, et consolidé par l’accord de cessez-le-feu. Pour le parti, chaque jour qui passe sans qu’Israël assassine un de ses dirigeants clés, en particulier son nouveau secrétaire général, Naïm Qassem – qui figure, selon Israël Katz, sur la « liste des personnes à abattre » –, est un jour où il marque un point contre Israël dans la confrontation actuelle, d’autant plus que le parti est plus efficace dans des affrontements terrestres et peut infliger des pertes plus importantes à l’ennemi. Qassem a déclaré le 4 mars au soir que « le choix du parti est l’affrontement jusqu’au bout ».
Ce choix aura certainement un coût élevé pour les partisans du Hezbollah dans leurs villages, leurs foyers et leurs lieux de déplacement forcé, ainsi qu’en vies humaines, ce qui pourrait entraîner un déclin relatif du soutien populaire au Hezbollah. Mais ce dernier, fort de l’expérience de la guerre contre Gaza, parie sans doute que ses partisans, même initialement hésitants ou réticents à ses choix, le rejoindront rapidement à mesure que la confrontation s’intensifiera, ce qui semble déjà le cas.
Si cette séquence a commencé avec le lancement de missiles du Hezbollah, l’opération des bipeurs en septembre 2024 tout comme l’avancée territoriale israélienne démontrent que les opérations d’Israël contre le Liban sont planifiées de longue date, et qu’annexer le Sud-Liban est un objectif que Tel-Aviv poursuit depuis 1978. Le parti de Dieu peut par ailleurs apparaître comme la dernière ligne de défense d’une communauté chiite qui se sent menacée dans son existence.
La confrontation entre le Hezbollah et Israël pourrait se prolonger au-delà de la résolution du conflit entre les États-Unis et Israël d’une part, et l’Iran d’autre part. Israël a déjà évoqué la possibilité de séparer les deux fronts dans le cadre de ses efforts pour « démanteler le Hezbollah ». Plus la confrontation durera, plus elle connaîtra de changements imprévus pour les deux camps. La projection militaire et populaire du Hezbollah ne se limite pas au court terme.
Elie Kosseifi
Orient XXI du 07 mars 2026
Traduit de l’arabe par Sarra Grira.

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