Près de quinze jours après le début de la guerre, lancée par les États-Unis et Israël sur l’Iran, rien ne semble indiquer un arrêt des hostilités. Malgré les milliers de morts, le régime iranien semble tenir. Seul élément qui pourrait favoriser des négociations diplomatiques, la crise commerciale qui menace l’Europe et l’Asie notamment.
Le 28 février débutaient les bombardements américano-israéliens sur l’Iran. Depuis, le gouvernement israélien a même ouvert un deuxième front en déclenchant une nouvelle guerre avec le Liban à peine un an après un cessez-le-feu fréquemment violé. Les tirs de missiles sur l’ensemble du pays et l’opération terrestre dans le Sud ont provoqué en dix jours jours près de 700 morts, dont une centaine d’enfants, et plus 800 000 déplacés.
Le ministre israélien des Finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, a promis : « Très bientôt, Dahiyeh (banlieue sud de Beyrouth – NDLR) ressemblera à Khan Younès. » Cette ville palestinienne du sud de la bande de Gaza a été pratiquement rasée par l’armée israélienne. De son côté, Téhéran continue de répliquer en visant les pays de la région qui abritent des bases états-uniennes : Émirats arabes unis, Dubaï, Arabie saoudite, Qatar, Israël, Oman, Bahreïn…
La France et l’Europe prêtes à jouer l’escalade ?
Ni Washington et le président, Donald Trump, ni Tel-Aviv et le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, ni Téhéran ne semblent prêts à céder dans un conflit qui pourrait durer encore plusieurs semaines malgré les prétentions du locataire de la Maison Blanche. Pire, la France et l’Europe semblent près de jouer l’escalade dans le conflit. En déplacement à Chypre le 9 mars, le président français a annoncé l’envoi dans un cadre européen de « huit frégates, deux porte-hélicoptères amphibies et le porte-avions “le Charles-de-Gaulle” » en mer Rouge et dans le golfe d’Oman.
Cette mission qualifiée de purement « défensive » pour rouvrir le détroit d’Ormuz interpelle. Pourtant Emmanuel Macron affirme que la France va ainsi « contribuer à la désescalade, à la sécurité de nos ressortissants, à la sécurité de nos partenaires et à la libre navigation et la sûreté maritime ».
Cette décision inquiétante paraît dictée par un impact économique qui devient clairement un des sujets de préoccupation. Le premier ministre britannique, Keir Starmer, a averti que plus la guerre avec l’Iran durerait plus l’économie du pays en souffrirait. À l’instar du président français, le dirigeant travailliste a confirmé que le gouvernement « discutait également avec ses partenaires internationaux des mesures à prendre conjointement pour réduire l’impact probable sur la population et les entreprises britanniques ».
Une crise énergétique…
Sur la durée, la hausse des prix de l’énergie fait partie des vraies craintes. De nombreux analystes restent préoccupés en l’absence de reprise du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, qui va conduire à une hausse des prix. « En l’absence de définition claire de ce qu’est une victoire, il est difficile de prévoir si ce conflit durera plusieurs semaines ou plusieurs mois », note ainsi la banque d’investissement RBC Capital Markets.
Avec des pics à 120 dollars, le baril de pétrole de Brent flirte en moyenne avec les 100 dollars contre 72 avant le 28 février. « Le golfe Persique, un espace de 250 000 kilomètres carrés, dix fois moindre que la Méditerranée, représente à peine 1 % de l’espace océanique mondial. Mais 50 % des réserves prouvées en pétrole et 40 % dans le cas du gaz », rappelle le chercheur sur les questions énergétiques Sébastien Abis.
Le blocage du détroit d’Ormuz, bordé par cinq pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) – l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït et les Émirats arabes unis – et deux autres producteurs, le Qatar et Oman, déstabilise l’ensemble de l’économie mondiale. Près de 20 % du brut mondial, 20 % du gaz naturel liquéfié (GNL), 30 % en gaz de pétrole liquéfié circulent via cet axe maritime.
Le commerce est également touché. Plusieurs géants du transport maritime dont le danois Maersk, le français CMA CGM, le chinois Cosco, l’allemand Hapag-Lloyd et l’italo-suisse MSC ont suspendu leur réservation dans la région et déroutent leurs navires vers l’Afrique. Cela pèse sur les transports de marchandises, dont 30 % des engrais mondiaux, des matières premières, des produits chimiques, le textile, l’automobile ou l’agro-alimentaire passent par le détroit.
… et commerciale
L’industrie européenne va être fragilisée. « Plus globalement dans un contexte de crise, c’est la peur qui imprègne les marchés. Elle fait ressurgir le spectre d’une crise comparable aux chocs pétroliers de 1973-1974 et de 1979, qui avaient précipité l’économie mondiale dans la récession. Elle révèle notamment l’importance toujours prégnante du pétrole pour les économies et la nécessité d’accélérer les politiques de décarbonation du secteur du transport. La décarbonation est le meilleur levier pour limiter les conséquences des risques géopolitiques sur les marchés pétroliers », analyse Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’Iris sur la géopolitique des énergies.
Devant le risque d’une crise prolongée, les ministres des Finances du G7 se sont réunis le 9 mars sous présidence française. Les 32 pays de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) – dont les Etats-Unis – , ont annoncé mercredi le déblocage 400 millions de barils – un record – dans leurs réserves stratégiques. Cet outil a été créé en 1973, en plein choc pétrolier, par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sous l’égide de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Les 32 pays membres sont censés disposer de réserves pouvant couvrir quatre-vingt-dix jours d’importation nette d’hydrocarbures.
Mais les pays du Golfe réduisent actuellement leur production pétrolière d’au moins 10 millions de barils par jour (mb/j), en raison du blocage du détroit d’Ormuz, soit “la plus importante perturbation” de l’approvisionnement en or noir de l’histoire, a estimé jeudi 12 mars l’AIE. Et les prix du pétrole continuent de flamber.
En Iran, l’aile dure du pouvoir aux commandes
Malgré les risques assumés, derrière la guerre en Iran, l’un des enjeux pour Donald Trump reste l’hégémonie économique mondiale et le contrôle des ressources. Les Iraniens en payent le prix fort. Les bombardements quotidiens sur l’ensemble du pays ont déjà fait près de 1 300 morts en dix jours, selon les autorités iraniennes. Le peuple iranien a subi depuis le début de l’année une répression sans précédent. La sociologue Somayeh Rostampour expliquait dans « l’Humanité » : « Washington et Tel-Aviv souhaitent un changement de régime. Les Iraniens aussi. Mais cela ne veut pas dire qu’ils souhaitent une guerre. »
Pour l’instant, la République islamique tient et fonctionne. Après la mort du guide l’ayatollah Ali Khamenei, un nouveau chef a été choisi par l’Assemblée des Experts, qui réunit 88 membres : son fils, Mojtaba Khamenei. Il marque une continuité et représente l’aile dure du pouvoir, lui qui a servi dans les corps des gardiens de la révolution. Une refonte du régime est donc à exclure et certains craignent au contraire une radicalisation.
Vadim Kamenka
L'Humanité du 12 mars 2026

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