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| « Ce qui reste de nous » Un film de Chrien Dabis Avec Cherien Dabis, Adam Bakri, Saleh Bakri Sortie ce mercredi 11 mars 2026. |
Avec Ce qu’il reste de nous, Cherien Dabis plonge dans l’histoire palestinienne en suivant une famille originaire de Jaffa. Jonglant avec l’espace-temps en s’appuyant sur 1948 (Nakba), 1978, 1988 (première Intifada) et 2022, la cinéaste américano-palestinienne interroge les ferments de la révolte et un quotidien fait d’humiliations et de violences. Ce récit transgénérationnel, beau, émouvant et imparfait sonde le rapport à l’ennemi dans une fascinante métaphore autour du cœur.
Ce film résonne-t-il avec votre propre histoire ?
Ma famille a été façonnée par tout ce qu’il se passait en Palestine. Notre identité s’est construite en fonction des événements politiques. Je voulais montrer l’impact du traumatisme continu qui se poursuit depuis 1948. Le film est aussi une histoire collective nourrie par mes lectures, des témoignages et mes expériences personnelles. Mon premier voyage en Palestine remonte aux années 1980 où, à 8 ans, j’ai vu mon père se faire harceler et humilier aux frontières et aux points de contrôle.
Quel rôle joue votre cinéma dans l’humanisation et la personnification des Palestiniens ?
Je n’aime pas le mot « humanisé ». Les gens utilisent ce terme parce que les Palestiniens ont été déshumanisés dans les médias occidentaux, les films hollywoodiens ou à la télévision. Notre récit, nié pendant des décennies, réprimé, effacé, n’existe nulle part. Le récit dominant est et a toujours été celui des Israéliens.
C’est grâce au cinéma que nous avons infléchi ce discours. Tout comme l’art ou le roman, les films palestiniens sont indissociables du mouvement pour la libération de la Palestine. C’était l’un des rares moyens dont nous disposions pour raconter nos histoires même si, aujourd’hui, les réseaux sociaux créent un nouvel environnement qui permet d’accéder à l’information et de voir ce qui se passe réellement sur le terrain.
Pourquoi le film effectue-t-il des allers-retours temporels ?
Mon but est d’expliquer comment nous en sommes arrivés à ce moment où un adolescent est prêt à se mettre en danger en participant à une manifestation. Nous racontons cette histoire en élargissant la focale pour comprendre comment la famille a été dépossédée de ses terres et s’est retrouvée dans un camp de réfugiés, comment ce jeune garçon soumis à une vie sous occupation et à la cruauté des soldats israéliens est devenu fougueux, rebelle et en colère.
Quelle dimension les expériences d’humiliation et de honte apportent-elles ?
Elles montrent les différents types de violence subis par les Palestiniens sous l’occupation. Elles ne sont pas seulement physiques. La violence psychologique liée au harcèlement et à l’humiliation, ainsi que les différents types de torture en prison entraînent également des pertes dévastatrices.
La violence bureaucratique et administrative conduit souvent à des morts lorsque les Palestiniens ne peuvent pas obtenir les permis pour recevoir l’aide médicale nécessaire. En plus, elle s’infiltre dans les espaces domestiques, changeant les relations entre les parents et leurs enfants, les maris et les femmes.
Pourquoi avez-vous choisi de terminer l’histoire en 2022, avant le 7 octobre ?
Le film offre un contexte essentiel pour que les gens comprennent comment nous en sommes arrivés à 2023, mais il y a trop d’incertitudes autour de la situation politique actuelle. J’ai donc décidé de le clore en 2022, où les choses étaient plus « normales ». J’emploie ce mot entre guillemets car elles n’ont jamais été normales pour les Palestiniens.
Comment le 7 octobre a-t-il influencé la production du film ?
Nous avions prévu de tourner à Haïfa, Tel-Aviv, Jaffa, ainsi qu’à Chypre puis dans toute la Cisjordanie. En octobre 2023, tout s’est brusquement arrêté. Nous avons dû tout recommencer dans un état d’incertitude totale. Nous sommes allés à Chypre en pensant retourner par la suite en Palestine.
Mais la situation n’a cessé de s’aggraver. Nous faisions un film sur la Nakba alors qu’une Nakba qui s’est muée en génocide se produisait. Comme si la vie et l’art s’imitaient mutuellement, nous tournions des scènes que nous regardions défiler dans nos fils d’actualité. C’était très intense et surréaliste.
Le tournage prévu pour trois mois en a duré onze. Nous avons tourné dans quatre pays avec quatre équipes, deux directeurs de la photographie et trois assistants réalisateurs différents. On commençait, on s’arrêtait, on recommençait, on s’arrêtait à nouveau. J’avais peur de perdre mon élan, de ne pas retrouver dans l’équipe la même aisance et le même rythme, que les enfants grandissent trop vite, perdent une dent ou qu’un comédien se coupe les cheveux par inadvertance. Ce fut un processus très long, stressant et douloureux en raison de ce dont nous étions témoins pendant le tournage.
Que vous inspire la politique de Trump au Moyen-Orient ?
C’est un fou furieux. Le système du bipartisme américain est une farce comme beaucoup de gouvernements. Qui peut-on vraiment prendre au sérieux ? Peut-être l’Espagne ou certains pays qui se démarquent et respectent réellement le droit international. Mon mari et moi avons plusieurs fois pensé quitter le pays, mais pour aller où ?
Qu’en est-il de la politique d’immigration américaine ?
C’est un véritable cauchemar. Je ne me suis jamais vraiment sentie chez moi dans ce pays. Je suis une fille d’immigrés qui voit des gens kidnappés, détenus et expulsés sur les campus universitaires ou dans des villes comme Chicago, Minneapolis ou New York. Ils sont tués pour avoir pris la parole, abattus d’une balle dans la tête pour avoir affronté l’ICE. J’aimerais croire que nous n’avons jamais connu cela mais, malheureusement, les États-Unis ont une longue histoire avec ce type de politique.
Beaucoup de Palestiniens savent depuis des décennies à quel point la liberté d’expression et la démocratie états-uniennes sont une farce. La démocratie pour qui ? L’Occident divise et conquiert le monde arabe en mettant ses marionnettes au pouvoir. J’ai grandi en étant consciente de cela. Le reste du monde commence à comprendre des choses que nous, Palestiniens, savons depuis très longtemps. C’est bien que les autres rattrapent leur retard, mais il est effrayant que cela ait atteint un tel niveau.
Michaël Mélinard
L'Humanité du 10 mars 26
Dans « Ce qui reste de nous », la réalisatrice Cherien Dabis revient sur l'histoire de sa famille « façonnée par tout ce qu’il se passait en Palestine. Notre identité s’est construite en fonction des événements politiques. Je voulais montrer l’impact du traumatisme continu qui se poursuit depuis 1948 ».© Nour Films
« Ce qui reste de nous »
Un film de Chrien Dabis
Avec Cherien Dabis, Adam Bakri, Saleh Bakri
De 1948 à nos jours, trois générations d’une famille palestinienne portent les espoirs et les blessures d’un peuple. Une fresque où Histoire et intime se rencontrent.

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