Le nombre de journalistes tués au Liban et à Gaza ne cesse d'augmenter en toute impunité, car ils sont pris pour cible malgré la protection que le droit international est censé leur offrir. L'assassinat d'Ali Shuaib, de Fatima et de Muhammad Fatouni s'inscrit dans un schéma récurrent visant à discréditer les journalistes pour justifier leur mort, alors même que les preuves confirment que le ciblage était délibéré et direct. Ce crime a suscité des condamnations officielles et syndicales, ainsi que des appels à des poursuites judiciaires contre Israël.
Le bilan des victimes s'alourdit et personne ne tient Israël pour responsable, car le pays persiste dans ce qu'il fait de mieux : tuer et se vanter de son carnage. Samedi dernier, les forces d'occupation ont tué Ali Shuaib, correspondant de la chaîne Al-Manar, Fatima Fatouni, correspondante de la chaîne Al-Mayadeen, et son frère, Muhammad Fatouni, caméraman pour la même chaîne.
Israël n'a éprouvé aucune honte pour ses actes ; au contraire, le pays a célébré ce qu'il considérait comme un succès. Elle a justifié son crime en affirmant que Shuaib appartenait à la « Force Al-Radwan » et que son assassinat constituait une victoire. Elle a ainsi réitéré ce qu'elle avait pris l'habitude de faire à Gaza : discréditer les journalistes pour justifier leur meurtre, sous prétexte qu'ils sont au plus près du terrain et rapportent les événements et la vérité avec une grande précision – ce que l'occupation ne tolère pas.
À Gaza, Israël a tué 261 journalistes depuis le 7 octobre 2023, selon le Bureau des médias du gouvernement de la bande de Gaza. Même après la déclaration du cessez-le-feu, l'occupation a continué de tuer des journalistes pour empêcher la documentation des atrocités et a même interdit l'accès à la bande de Gaza aux journalistes étrangers. Au Liban, avec l'assassinat de Shuaib et des frères Fatouni, le nombre de journalistes, photographes et professionnels des médias tués s'élève désormais à 26.
Un assassinat prémédité
Selon des témoignages recueillis sur place, l'attaque n'était pas un tir isolé, mais une série d'attaques répétées. Les forces d'occupation ont ciblé la voiture dans laquelle ils circulaient sur l'autoroute Kfarhouna-Jezzine à l'aide de plusieurs missiles lors de frappes successives et directes.
La chaîne Al-Manar a déploré la disparition de son collègue Shoaib, le décrivant comme un journaliste reconnu pour son professionnalisme et la crédibilité de ses reportages, qui ont fait de lui l'une des figures les plus importantes des médias de la résistance au Liban et dans la région. Il avait travaillé comme correspondant pour la chaîne dans le sud du Liban depuis avant la libération en 2000 jusqu'à l'agression actuelle, et avait également couvert la guerre en Syrie et les événements en Irak.
Le ministre libanais de l'Information, Paul Morcos, a condamné l'assassinat, le qualifiant de crime de guerre prémédité et délibéré contre les médias et la mission du journalisme, s'ajoutant à une série croissante d'attaques contre les médias et les journalistes. Il a noté que le ministère avait soumis à la Coordonnatrice spéciale des Nations Unies pour le Liban, Jeanine Hennis-Plasschaert, une liste détaillée des attaques contre les médias et les équipes médicales et sanitaires au Liban, en plus d'avoir transmis ces informations au ministère des Affaires étrangères et des Émigrants, qui constitue un dossier spécial en vue des actions, plaintes et protestations nécessaires.
Le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam ont tous deux condamné le meurtre des journalistes. Le Syndicat des rédacteurs de la presse libanaise a porté ce « nouveau massacre » à l’attention des Nations Unies, du Comité international de la Croix-Rouge, de l’UNESCO, de la Commission des droits de l’homme et de l’Union des journalistes arabes, appelant à la plus large condamnation d’Israël et de ses crimes contre les journalistes et les professionnels des médias.
L’Union des journalistes libanais a organisé un rassemblement commémoratif samedi sur la place Riad al-Solh. Sa coordinatrice, Si Mfarrej, a exigé que l’État libanais remplisse son obligation de poursuivre Israël pour le ciblage et l’assassinat de journalistes. Elle a également appelé à la documentation de ces crimes au niveau national, à la tenue d’enquêtes officielles, à l’adoption d’une loi criminalisant les crimes de guerre et à la saisine de la Cour pénale internationale afin de garantir que justice soit rendue.
Aucune protection pour les journalistes
Ce qu'Israël fait au vu et au su de tous depuis plus de deux ans reste impuni. Ceux qui ont le pouvoir de l'arrêter sont complices : ils soutiennent, financent, arment et justifient ses crimes, et vont même jusqu'à combattre à ses côtés. Les journalistes sont avant tout des êtres humains, et les tuer revient à tuer n'importe quel autre citoyen libanais. Or, selon les Conventions de Genève, tuer des journalistes est un crime de guerre, ce qui exige que leur protection soit une priorité absolue et qu'Israël réponde de ces morts.
La prévention du ciblage des journalistes n'est pas née d'un événement historique ponctuel, mais plutôt du fruit d'un processus juridique progressif qui s'est développé sur plusieurs décennies, aboutissant à l'établissement d'une double protection pour eux, qu'ils soient considérés comme « correspondants de guerre » ou « civils ». La troisième Convention de Genève, promulguée le 12 août 1949, a constitué la première étape officielle dans cette direction, en se concentrant sur une catégorie spécifique de journalistes : les correspondants de guerre. L’article 4 (A-4) stipule que les correspondants de guerre accrédités auprès des forces armées se verront accorder le statut de « prisonniers de guerre » en cas de leur capture, ce qui garantit leur protection contre les meurtres délibérés ou la torture.
Par la suite, le Protocole additionnel I, adopté le 8 juin 1977, a marqué un tournant décisif. Il a étendu la protection à tous les journalistes, y compris les indépendants, l'article 79 stipulant explicitement que les journalistes exerçant des missions professionnelles dangereuses dans des zones de conflit armé sont considérés comme des civils. En vertu de cette disposition, le fait de cibler délibérément des journalistes est devenu un crime de guerre, étant donné qu'ils bénéficiaient de la même protection que les civils contre les attaques directes. Renforçant encore ce cadre juridique, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 1738 en décembre 2006, une résolution historique condamnant les attaques délibérées contre des journalistes en situation de conflit armé.
Une machine à tuer implacable
Les Conventions de Genève ont été établies pour prévenir le chaos et l'érosion de l'immunité des non-combattants, ce qui transformerait le champ de bataille en une arène ouverte aux exécutions extrajudiciaires, sans aucun recours légal. C'est précisément ce que font les États-Unis et Israël au Moyen-Orient. Ces conventions ont été instaurées en réponse à la persécution des journalistes pendant la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle environ 68 journalistes ont été tués. Israël, à lui seul, a tué près de 280 journalistes depuis 2023, et sa seule réaction a été une déclaration de condamnation.
Le sang des journalistes est devenu une cible légitime, et les assassins sont assurés de leur impunité. Ici, ce ne sont pas les individus qui sont visés, mais la vérité elle-même, que l'on veut enterrer avec ceux qui la portent sous les décombres. Chaque missile tiré sur un journaliste tue le droit du peuple à savoir ce qui se passe et à faire entendre sa voix, et tout silence international équivaut à une complicité avec le meurtrier.
Les gouvernements du monde entier ont accordé à Israël le pouvoir d'anéantir toute forme de vie dans notre région et d'éliminer ceux qui documentent et dénoncent ses crimes, jusqu'à ce que nos compatriotes ne soient plus que de simples chiffres dans un décompte sans fin. Seule la reddition de comptes peut changer la donne, et seule la justice peut redonner un sens au sang versé, au-delà de celui d'un simple numéro ajouté à un décompte interminable. Maintenir le statu quo, c'est simplement déclarer que les funérailles sont toujours ouvertes.
Par Ghada Haddad
Le 30 mars 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa
Un bilan des assassinats qui reste incertain.
Depuis le 13 octobre 2023, Israël a tué 26 journalistes, photographes et techniciens libanais, parmi lesquels :
1. Issam Abdullah : photographe pour Reuters (Alma al-Shaab, 13 octobre 2023)
2. Farah Omar : correspondante pour Al-Mayadeen (Tayr Harfa, 21 novembre 2023)
3. Rabih Maamari : photographe pour Al-Mayadeen (Tayr Harfa, 21 novembre 2023)
4. Hussein Aqil : producteur de terrain (Tayr Harfa, 21 novembre 2023)
5. Kamal Karky : photographe pour Al-Manar (Qantara, 24 septembre 2024)
6. Hadi al-Sayed : journaliste pour Al-Mayadeen (Burj Rahal, 24 septembre 2024)
7. Hussein Safa : photographe pour Hawana (Mifdon, 11 octobre 2024)
8. Mohammad Ghadboun : photojournaliste (Qana, 16 octobre 2024)
9. Mohammad Bitar : photojournaliste (Nabatieh, 16 octobre 2024)
10. Ali Al-Hadi Yassin : Photographe à Al-Manar (Dahieh, 23 octobre 2024)
11. Hassan Roumieh : journaliste au groupe de presse Al-Wadi (Ma'rakah, 23 octobre 2024)
12. Sakina Kawtharani : journaliste à la radio Al-Nour (Joun, 12 novembre 2024)
13. Ali Ashour : journaliste à la radio Al-Nour (3 décembre 2024)
14. Mohammad Souli : Journaliste sur le site Hawana (16 décembre 2024)
15. Ahmad Farhat : Directeur de Nabaa TV (Jarjouh, 15 février 2025)
16. Mohammad Shahadeh : Directeur du site Internet Hawana (Zahrani, 8 août 2025)
17. Ghassan Najjar : correspondant d'Al-Mayadeen (Hasbaya, 25 octobre 2025)
18. Mohammad Reda : technicien de diffusion (Hasbaya, 25 octobre 2025)
19. Wissam Qassem : photographe pour Al-Manar (Hasbaya, 25 octobre 2025)
20. Ali Nour El-Din : journaliste pour Al-Manar (Tyre, 26 janvier 2026)
21. Hussein Hijazi : photojournaliste (Qabrikha, 6 mars 2026)
22. Mohammed Shari : journaliste et directeur des programmes politiques à Al-Manar (Zaqqaq al-Blat, 18 mars 2026)
23. Hussein Hammoud : photojournaliste indépendant (Nabatieh, 25 mars 2026)
24. Ali Shuaib : correspondant d'Al-Manar et de « Al-Nour Radio » (Jezzine, 28 mars 2026)
25. Fatima Fatouni : Correspondante de « Al-Mayadeen » (Jezzine, 28 mars 2026)
26. Mohammad Fatouni : Caméraman pour « Al-Mayadeen » (Jezzine, 28 mars 2026)

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