| ©Hélène Aldeguer |
Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l’intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications.
Naissance de la République de Somalie
À l’époque coloniale, du fait des luttes entre puissances européennes pour la domination de l’Afrique, l’espace somalien était partagé entre l’Italie, qui contrôlait le sud, et la Grande-Bretagne, qui contrôlait le nord. En 1960, quand les deux entités sont devenues indépendantes, leurs responsables s’étaient mis d’accord pour s’unifier et former la République de Somalie. Entre le départ des Britanniques et l’avènement de l’État somalien, la zone du Somaliland a vécu quatre jours d’indépendance. Au cours des trois décennies suivantes, cette partie du pays a connu une succession de soulèvements contre la gestion centralisée et autoritaire du régime de Mohammed Siad Barre. Des conflits locaux ont causé des milliers de morts, la destruction de villes ainsi que des rares infrastructures héritées de la tutelle britannique. Le Mouvement national somalien émerge dans les années 1980 et plaide en faveur d’une sécession du nord. Après la chute de Barre en 1991, les autorités locales proclament le 18 mai 1991 l’indépendance du Somaliland, sur les frontières de l’ancienne colonie britannique. Bien qu’ayant des contacts réguliers avec plusieurs pays, aucun n’avait officiellement reconnu l’État du Somaliland avant Israël.
Ce territoire est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, sa politique a été plus ouverte que celle de beaucoup d’autres dans la région. Alors que la partie sud de la Somalie, avec Mogadiscio pour capitale, continuait durant les années 1990 et 2000 à être marquée par la guerre civile, le Somaliland semblait un temps connaître un destin meilleur, avec davantage de sécurité et de stabilité. Le pays est politiquement dominé par les tribus, souvent nommées clans. Les décisions se prennent lors de grandes conférences locales qui peuvent durer des mois. Celles-ci représentent une forme de démocratie adaptée à la structure sociale, mais qui tend à exclure les femmes et les jeunes. Néanmoins, le gouvernement, dirigé par des responsables successifs installés à Hargeisa, est reconnu par la plupart de la population.
Bien que géographiquement assez grand, la densité démographique du Somaliland est estimée à moins de 30 habitants au kilomètre carré, mais il n’y a pas eu de recensement récent. Les estimations de la population sont d’une variabilité impressionnante, mais tournent autour de 6 millions d’habitants. Le pays a peu de ressources économiques et sert surtout de lieu de transit du bétail régional. Des petits ruminants somaliens, ovins et caprins, sont exportés vers la péninsule arabique, surtout l’Arabie saoudite et le Yémen, notamment au moment de la période de l’Aïd. Son territoire semi-aride a des pâturages peu productifs et souffre de sécheresses intenses, empirées par l’évolution du réchauffement climatique.
À la période coloniale, le Somaliland a vu nombre de ses citoyens et citoyennes migrer vers Aden. Ce flux a continué après l’indépendance du Yémen du Sud en 1967, mais s’est ensuite inversé depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015. Les échanges ont une dimension commerciale, notamment féminine. Les Somaliennes ont établi des systèmes de revente des produits chinois et autres achetés en gros à Aden, pour les revendre à Hargeisa et dans l’arrière-pays.
Enjeu du port de Berbera
Mais l’enjeu le plus important a trait à son port Berbera et à l’engagement des Émirats arabes unis (EAU) depuis une décennie. Le port, longtemps laissé à l’abandon, a fait l’objet en 2016 d’un investissement important. Un accord a été signé entre le gouvernement du Somaliland et la compagnie Dubai Ports World. Le contrat, d’une durée de 30 ans, offre 5 millions de dollars (4,1 millions d’euros) par an de loyer au gouvernement ainsi que 10 % du revenu du port. La concession devait jouer un rôle fondamental pour l’Éthiopie, qui, privée d’accès à la mer, devait contribuer au développement de Berbera.
Parallèlement, le port devait aussi servir de base militaire pour les EAU, expulsés en 2014 de Djibouti. Si les EAU n’ont jamais franchi le cap d’une reconnaissance pleine et entière de l’indépendance du Somaliland, leur engagement a généré des tensions avec les autorités somaliennes à Mogadishu qui ont annulé tous leurs accords avec Abou Dhabi en janvier 2026. De plus, les investissements à Berbera n’ont pas réglé divers conflits, y compris dans la région du Pount, à cheval entre les deux Somalie, qui se perpétuent et ont fragilisé la situation politique ces dernières années.
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| Carte localisant les principaux ports sur la rive africaine de la mer Rouge AFP / Simon Malfatto et Dario Ingiusto |
Un espace stratégique
Dans ce contexte, la reconnaissance diplomatique du Somaliland par
Israël en décembre 2025 paraît cohérente avec les évolutions
géopolitiques. Elle sert plusieurs objectifs, principalement pour
Israël, mais aussi pour les EAU. L’une des priorités inavouables des
Israéliens est de trouver quelque part où déplacer les 2 millions de
Gazaouis qui ont survécu au génocide amorcé en octobre 2023, ainsi que
le plus grand nombre possible de Palestiniens de la Cisjordanie. Le
pays, proche, faible, avec une population réduite et beaucoup d’espace
libre, présente un potentiel certain.
Au-delà de l’enjeu palestinien, la localisation du Somaliland est aussi
un atout considérable pour que les Israéliens poursuivent leurs
bombardements au Yémen et exercent une pression maximale sur les
houthistes. Depuis Berbera, ils sont en mesure de contrôler les
mouvements maritimes vers la mer Rouge. L’alliance de facto entre Israël
et les EAU est aussi renforcée. Elle donne aux Émirats un atout dans
leur rivalité grandissante avec l’Arabie saoudite, alors qu’ils
viennent, en janvier 2026, de perdre gros suite à la défaite de leurs
alliés sudistes au Yémen. Le premier ministre israélien Benyamin
Nétanyahou a affirmé que cette reconnaissance se faisait dans « l’esprit
des accords d’Abraham ».
Helen Lackner
Orient XXI du 02 février 26

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