Pour les autorités libanaises, le Sud n'est pas qu'une simple frontière, mais une souffrance lointaine que Beyrouth a choisi d'ignorer afin de cultiver son image de « Suisse de l'Orient ». Dès sa fondation en 1920, l'État n'a pas été conçu comme une patrie pour tous, mais plutôt géré comme une entreprise privée au service de seigneurs féodaux et de familles influentes qui voyaient dans le « centre » (Beyrouth et le Mont-Liban) une source de profit et de luxe, et dans la « périphérie » de simples espaces oubliés, livrés aux caprices du destin et aux ambitions de l'ennemi.
Le féodalisme de l'argent et de la politique : Quand le Sud est devenu un « réservoir de misère »
Tandis que des dizaines de milliards de dollars étaient investis dans l'embellissement du centre de la capitale au service de l'élite, le paysan du Sud pétrissait son pain avec l'amertume du tabac. Non seulement l'État a privé le Sud de grands projets d'irrigation, mais il a aussi transformé la culture du tabac en un instrument d'asservissement des paysans grâce au monopole de la « Régie », qui s'appropriait le fruit de leur travail au prix le plus bas.
Cette oppression a atteint son paroxysme lors du soulèvement de 1973, lorsque les paysans de Nabatieh sont descendus dans la rue pour réclamer une vie digne. Au lieu d'une armée pour protéger leurs frontières des sionistes, ils ont été accueillis par les forces de sécurité qui ont ouvert le feu, tuant Hassan Hayek et Naïm Abbas. Ce fut un constat accablant : l'État libanais, conçu pour servir les intérêts d'une poignée de familles, était prêt à massacrer ses propres citoyens pour défendre ses monopoles, tout en se faisant passer pour une « colombe de la paix », impuissant face aux violations israéliennes quotidiennes.
De la Nakba à la « Force de la faiblesse » : Naissance de la résistance dans le ventre de l'orphelinat
Les habitants du Sud-Liban n'ont jamais été bellicistes, mais ils se sont retrouvés confrontés à la brutalité sioniste depuis le massacre de Houla en 1948, où 80 personnes furent abattues de sang-froid sous le regard passif de l'État. À cette époque, les autorités ont forgé la théorie selon laquelle « la force du Liban réside dans sa faiblesse », qui n'était en réalité qu'un prétexte pour se dérober à leurs responsabilités et refuser d'assumer la défense de leurs citoyens.
Face à cet « abandon officiel » systématique, les habitants du Sud n'eurent d'autre choix que de défendre leur existence. Les villages frontaliers n'attendirent pas une décision de Beyrouth qui ne vint jamais ; la résistance surgit spontanément, comme un acte populaire. Paysans, étudiants et ouvriers comblèrent de leurs propres corps le vide laissé par le retrait politiquement motivé de l'armée. Chaque balle tirée contre l'occupant était, en substance, une protestation contre un État qui, sous prétexte d'une « neutralité » humiliante et de soumission aux diktats étrangers, avait laissé son ciel et son territoire vulnérables à l'ennemi.
Occupation et système judiciaire fragile : un coup porté à la mémoire
Le Sud a vécu 22 ans sous le joug d'une occupation brutale (1978-2000), durant lesquels sa population a subi les horreurs du camp de détention de Khiam et la tyrannie des collaborateurs, tandis que les autorités de la capitale étaient embourbées dans des luttes de pouvoir et le partage du butin. La plus grande tragédie fut non seulement l'absence de l'État pendant la guerre, mais aussi son abandon des victimes après la libération.
En 2000, au lieu d'instaurer une justice pour panser les plaies des opprimés, l'État a choqué les Sudistes en prononçant des peines ridicules contre des agents impliqués dans des crimes de trahison et de torture. Les verdicts, prononcés par un tribunal militaire, ressemblaient à un arrangement politique entre l'élite dirigeante, les coupables étant libérés après des peines de prison dérisoires. Le message était clair : le sang et les souffrances des Sudistes ne pèsent rien dans les rapports de force sectaires qui régissent le système judiciaire et la vie politique.
Soumission moderne : Quand un État abandonne son espace aérien et terrestre à la violation
Aujourd'hui, l'inaction officielle atteint son paroxysme avec une soumission absolue à l'administration américaine, où la « souveraineté » n'est plus, dans le jargon du pouvoir, qu'un outil rhétorique utilisé uniquement pour condamner la victime. Malgré les massacres quotidiens et la destruction systématique infligés au Sud et à la vallée de la Bekaa, les autorités libanaises refusent d'équiper l'armée de systèmes de défense ou d'adopter une position véritablement souveraine, craignant le veto américain qui interdit au Liban de posséder tout moyen de dissuader les avions israéliens. C'est comme si l'objectif officiel était de maintenir l'espace aérien libanais comme un passage sûr pour ces escadrons de la mort.
Aujourd'hui, l'État apparaît comme un simple spectateur, n'ayant fourni ni abris aux civils ni filet de sécurité aux déplacés. Il se contente de jouer le rôle de « médiateur », relayant les diktats étrangers et exerçant des pressions sur ceux qui défendent leur terre plutôt que sur l'agresseur. Le danger de ce rôle réside dans la soumission totale de l'État à la volonté d'une nouvelle tutelle qui, sous couvert de slogans internationaux, cherche à désarmer la résistance – le seul atout qui puisse contraindre l'ennemi à la prudence et à l'hésitation.
Les tentatives des autorités pour dépouiller le Sud de ses forces vives, dans un contexte de brutalité sioniste sans précédent, ne sont rien d'autre qu'un plan stratégique visant à priver le Liban de son dernier rempart et à replonger le Sud dans une ère de villages à découvert et de massacres silencieux qu'aucune condamnation ne saurait enrayer. C'est la même mentalité qui a émergé en 1920 : le Liban est une « destination touristique » pour une poignée de privilégiés, tandis que le Sud n'est qu'un champ de sacrifice, condamné à endurer la misère et privé des besoins les plus élémentaires. Aujourd'hui, on lui demande même de renoncer à ses défenses, ces mêmes outils qui empêchent ses assauts, en échange de vaines promesses économiques de la part de puissances qui n'ont jamais offert au Liban qu'une couverture politique à ses oppresseurs.
L'histoire a démontré que lorsqu'un État abandonne sa souveraineté à des puissances étrangères, il se rend complice de son propre affaiblissement. Aujourd'hui, le Sud est confronté non seulement à un ennemi, mais aussi à un système local prêt à vendre sa sécurité nationale pour un certificat de bonne conduite délivré par les ambassades. La résistance devient donc aujourd'hui un impératif humain et national qui transcende les étroits calculs politiques.
L'histoire du Sud avec l'État libanais est une histoire de trahison flagrante : trahison des moyens de subsistance des paysans, du sang des martyrs et de la souveraineté nationale. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui – cette fermeté légendaire – n'est rien de moins qu'une victoire du peuple du Sud sur son État lâche et son ennemi brutal.
Adib Ismail Mahfouz
Le 20 février 2026
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire