L’enjeu politique du crime organisé en Israël

 

Lors d’une manifestation contre les crimes dans la communauté arabe, à Tamra, dans le nord d’Israël, le 28 janvier 2026. LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »
La vague de violence criminelle qui cible la minorité arabe d’Israël met le gouvernement Nétanyahou devant ses responsabilités, estime l’historien Jean-Pierre Filiu.

La société israélienne a longtemps été épargnée par le trafic de stupéfiants et la violence qui en découle. Les pionniers sionistes stigmatisent le haschich comme un symbole de la « décadence » arabe contre laquelle ils prétendent se mobiliser. Il faut attendre l’occupation, en 1967, de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza pour que se développe en Israël une culture psychédélique largement importée des Etats-Unis. Le pèlerinage stupéfiant en Inde devient un intermède fréquent entre les trois années de service militaire pour les hommes (et deux pour les femmes), d’une part, et l’entrée dans la vie active, d’autre part.
L’invasion israélienne du Liban, en 1982, met en relation les zones libanaises de production de haschich et le marché israélien en pleine expansion, avec 700 tonnes importées illégalement dès l’année suivante. Des officiers israéliens sont parfois compromis dans ces réseaux transfrontaliers, régulièrement démantelés. La répression s’intensifie du fait de l’implication de la milice pro-iranienne du Hezbollah dans de tels trafics, et ce jusqu’au retrait israélien du Liban en 2000.
Ce sont également des considérations de sécurité qui conduisent le gouvernement israélien à sévir, à partir de 2003, contre l’engagement de réseaux juifs dans le trafic de drogue. Il s’agit pour Ariel Sharon, alors premier ministre, d’éviter que la collaboration entre criminels juifs et arabes, avec échange d’armes et de stupéfiants, n’alimente le « soulèvement » palestinien, connu sous son nom arabe d’Intifada.
Les gangs juifs se concentrent dès lors sur le jeu, la prostitution et le blanchiment, tandis que leurs homologues arabes acquièrent un monopole de fait sur la drogue, les uns et les autres pratiquant l’extorsion au sein de leur communauté respective. Les cinq « familles » palestiniennes qui contrôlent alors les stupéfiants sont aujourd’hui au nombre de sept. Les trafics de ces gangs arabes sont d’autant plus tolérés qu’ils peuvent servir d’indicateurs à la police israélienne et que leur violence reste confinée à la population arabe. Mais l’ampleur d’une telle violence en fait dorénavant un enjeu politique majeur en Israël.

Les divisions des Palestiniens d’Israël
Les Arabes de nationalité israélienne sont parfois appelés « Palestiniens de l’intérieur » en ce qu’ils sont les descendants des Palestiniens demeurés sur leurs terres lors de l’établissement de l’Etat d’Israël en 1948. L’identité palestinienne est au cœur des différents « partis arabes » de la scène israélienne, qu’ils soient de sensibilité nationaliste, communiste ou islamiste. Ces différentes formations s’allient au sein de la Liste unifiée qui obtient treize sièges (sur 120) aux élections de mars 2015, devenant ainsi le troisième groupe parlementaire, derrière le Likoud et les travaillistes.
Mais ce succès électoral des « partis arabes » renforce la détermination du premier ministre, Benyamin Nétanyahou, à faire voter, trois ans plus tard, une loi à valeur constitutionnelle sur « Israël, Etat-nation du peuple juif », loi vécue comme discriminatoire par les Arabes israéliens. Les tensions s’accentuent au sein de la Liste unifiée, au fil des quatre scrutins de 2019-2021, les islamistes rompant avec les autres « partis arabes » pour soutenir, en juin 2021, le gouvernement de Naftali Bennett.
Le nouveau premier ministre a beau être un partisan acharné de la colonisation, il est le premier de l’histoire d’Israël à associer une formation arabe à sa majorité parlementaire, même si les islamistes n’ont aucun portefeuille ministériel. Bennett dénonce « l’Etat dans l’Etat » que constituent les gangs arabes et leurs « quantités d’armes illégales dignes d’une petite armée ». Le crime organisé a en effet causé la mort de 71 Arabes israéliens en 2018, 89 en 2019, 116 en 2020 et 126 en 2021. Les règlements de compte liés à la drogue s’aggravent désormais d’un racket systématique, les gangs pratiquant l’usure à l’encontre d’une population arabe plus ou moins bien traitée par le système bancaire, notamment en termes de prêts immobiliers. La mobilisation annoncée par Bennett n’entraîne pourtant qu’une décrue relative des assassinats d’Arabes israéliens. Et l’escalade apparemment inexorable des tués reprend avec le retour de Nétanyahou à la tête du gouvernement, en décembre 2022.

Le « ministre du crime »
C’est le suprémaciste Itamar Ben Gvir qui devient ministre de la sécurité publique. Son discours ouvertement raciste s’accompagne d’un désengagement encore plus prononcé de la police israélienne hors des secteurs majoritairement arabes, transformés en zones de non-droit où les gangs sévissent en apparente impunité. Le nombre d’Arabes israéliens tués passe de 116 en 2022 à 245 en 2023, 230 en 2024 et 252 en 2025. L’écrasante majorité des tués le sont par balles, y compris 23 femmes. Le sentiment d’insécurité et d’abandon est d’autant plus profond chez les Arabes israéliens qu’ils ne représentent qu’un cinquième de la population, mais subissent quatre cinquièmes des morts violentes. Et la tendance s’aggrave encore en 2026 avec 47 Arabes tués du 1er janvier au 16 février, soit une effarante moyenne d’un assassinat chaque jour.
Ces dernières semaines, les grèves de protestation se succèdent dans les localités arabes du nord d’Israël. En outre, le 31 janvier, des dizaines de milliers de personnes se retrouvent à Tel-Aviv, derrière des drapeaux noirs, pour dénoncer un tel scandale et stigmatiser Ben Gvir en « ministre du crime ». Le cortège suit le trajet des manifestations de solidarité avec les otages israéliens à Gaza, tout en rassemblant, pour la première fois depuis plus de deux ans, des protestataires à la fois juifs et arabes.
C’est que la perspective des prochaines élections, au plus tard en octobre prochain, relance l’intérêt pour le vote arabe en Israël. Les « partis arabes » ont déjà décidé de rétablir une liste commune, dans l’espoir d’atteindre une quinzaine de députés. Tous les sondages donnant Nétanyahou et le Likoud en tête du scrutin, une alternative à l’actuel premier ministre ne pourra émerger qu’en associant les formations arabes. La lutte contre le crime organisé dans la population arabe n’a jamais été aussi politique en Israël.

Jean-Pierre Filiu, Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 22 février 2026

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