Guerre à Gaza : deux mandats d’amener émis par des juges français contre des franco-israéliennes pour complicité de génocide

 

Des manifestants du collectif Tsav 9, marchent vers le point de passage frontalier de Kerem Shalom, en Israël, afin d’empêcher l’acheminement de l’aide humanitaire vers Gaza, en mars 2024. MARCUS YAM/LOS ANGELES TIMES VIA GETTY IMAGES
Deux Franco-Israéliennes installées dans l’Etat hébreu sont l’objet d’une procédure lancée par des juges d’instruction français à la suite de plaintes d’associations, pour avoir contribué, via leurs organisations respectives, à entraver l’acheminement d’aide humanitaire dans la bande de Gaza.
En révélant, le 16 janvier, dans un entretien filmé par The News, un site d’information pro-israélien diffusé sur X, qu’elle faisait l’objet d’un mandat d’amener émis par des juges français, l’avocate franco-israélienne Nili Kupfer-Naouri a confirmé les avancées d’une information judiciaire ouverte au printemps 2025 pour complicité de génocide et incitation au génocide à Gaza. Cette information judiciaire vise des civils ayant bloqué l’acheminement de l’aide humanitaire à destination de l’enclave palestinienne, pendant la guerre menée par Israël à la suite des attaques terroristes du Hamas palestinien, entre 2023 et 2025.
En effet, selon les informations du Monde confirmées par les parties civiles constituées dans cette procédure et leurs avocats, deux mandats d’amener ont été émis à l’été 2025 visant deux militantes franco-israéliennes : Nili Kupfer-Naouri, fondatrice et présidente de l’association Israel Is Forever, qui se fixe pour objet la « mobilisation des forces sionistes francophones », et Rachel T., porte-parole du collectif Tsav 9. Tsav 9 a bloqué à plusieurs reprises des camions à destination de Gaza en 2024. Israel Is Forever a appelé à rejoindre ces actions et mobilisé des volontaires.
Contrairement aux mandats d’arrêt, les mandats d’amener n’impliquent pas une détention provisoire automatique et peuvent être émis directement par les juges d’instruction, sans avoir à obtenir l’aval du Parquet national antiterroriste (PNAT), compétent en matière de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocides. Ils sont, en théorie, diffusés sur l’ensemble du territoire européen.
Nili Kupfer-Naouri et Rachel T., nées en France, sont toutes deux installées de longue date en Israël, où elles militent dans la sphère de l’extrême droite nationaliste. Dans l’entretien qu’elle donne à The News, Nili Kupfer-Naouri explique : « Le risque, c’est que je ne pourrai plus mettre les pieds en France parce que je n’ai pas l’intention d’aller dans les geôles françaises, ni en garde à vue ni autrement. » Elle qualifie l’information judiciaire de « délire antisémite » et révèle au passage que trois membres d’Israel Is Forever en France « ont été convoqués » et « ont subi des interrogatoires » par les gendarmes. Le Monde n’a pas réussi à la joindre.
Concernant Rachel T., contactée par Le Monde, elle déclare : « Je constate que la justice française est plus diligente pour s’occuper d’une plainte déposée par une association radicale propalestinienne que pour celles déposées par Avocats sans frontières et l’OJE [Organisation juive européenne] contre des apologies de terrorisme proférées par des députés “insoumis”. »

« Résistance juridique »
Le collectif franco-palestinien Nidal, dont l’une des parties civiles − qui préfère préserver son anonymat pour des raisons de sécurité − est membre, estime que « ces mandats d’amener démontrent la force de la diaspora franco-palestinienne, qui met en place sa résistance juridique en vue d’une justice qu’elle mérite. Cela fait des années que cette personne [Nili Kupfer-Naouri] tient des propos apologétiques de crimes contre l’humanité et de génocide. Nous sommes très heureux que la justice française s’en saisisse enfin ».
Les avocates de cette Franco-Palestinienne représentent également l’Union juive française pour la paix (UJFP), qui s’est constituée partie civile dans cette affaire. « Ces mandats d’amener traduisent le caractère sérieux et réel des faits dénoncés. La complicité de génocide n’est pas un concept abstrait, ce sont des actions très concrètes et précises sur lesquelles enquête l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine [OCLCH] », estiment Mes Marion Lafouge et Damia Taharraoui. Selon nos informations, des chercheurs, historiens et responsables d’ONG travaillant dans le domaine humanitaire ont été entendus par les gendarmes de l’OCLCH.
Parallèlement, trois grandes associations palestiniennes, Al-Haq, Al-Mezan et le Centre palestinien pour les droits humains (PCHR), sont également parties civiles dans ce dossier. « Ces mandats d’amener marquent la première reconnaissance judiciaire de ce que le fait de priver délibérément les Palestiniens de Gaza d’aide humanitaire peut constituer un acte de complicité de génocide », réagit Me Clémence Bectarte, leur avocate. Ces trois ONG spécialisées dans la défense juridique des droits des Palestiniens ont fait l’objet de sanctions américaines (gels d’avoirs, interdictions bancaires et de voyage) pour leur engagement dans des procédures judiciaires internationales.
En France, une autre plainte, visant cette fois des soldats franco-israéliens pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, pourrait prendre un tour diplomatique plus complexe si elle devait déboucher sur l’émission de mandats d’amener ou d’arrêt. Nili Kupfer-Naouri en est bien consciente puisqu’elle déclare dans son entretien filmé : « Ce qui est grave, c’est que ça représenterait un précédent malheureux pour tous nos soldats franco-israéliens qui ont participé à la “guerre de rédemption” [à Gaza entre 2023 et 2025] et qui veulent visiter leur famille en France. »

Christophe Ayad
Le Monde du 02 février 2026

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