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Mona Rostam a beau habiter en Egypte, tout son être tend vers Gaza. « Je travaille sans cesse, parce que, au Caire, il y a de l’électricité et Internet. » En contact permanent avec des Gazaouis, elle a l’« impression de vivre à Gaza ». « Cela ne peut pas durer. Il faut que je retourne là-bas. »
Dès l’annonce de la réouverture du poste-frontière de Rafah sous contrôle israélien et égyptien, amorcée dimanche 1er février, cette cadre du Centre pour la démocratie et les droits des travailleurs (DWRC), une organisation palestinienne, s’est inscrite sur une liste, mise en ligne par les autorités, pour retourner dans l’enclave. Un projet partagé par nombre de ses compatriotes en Egypte, quelque 80 000 personnes ayant trouvé refuge après les attaques d’Israël par le Hamas, le 7 octobre 2023, et le début de la guerre menée en représailles.
La femme de 46 ans sait déjà qu’elle n’a plus de logement. Avant le 7 octobre 2023, Mona Rostam vivait à Al-Zahra, l’une des zones les plus calmes et les plus huppées de Gaza, l’un des rares endroits où il y avait des espaces verts. Ce quartier privilégié a cessé d’exister le 20 octobre 2023, détruit par des bombardements menés par l’aviation israélienne.
Prévenue par l’armée, toute la population avait fui la veille. Mona, sa mère, son frère et la famille de ce dernier se sont d’abord dirigés vers Rafah, ville à la frontière avec l’Egypte, et ont passé un peu plus de deux mois sous une tente. Sa sœur les a ensuite hébergés dans sa maison, à Nousseirat, un bourg du centre de l’enclave.
Au printemps 2024, les rumeurs d’une attaque de l’armée israélienne dans le sud de la bande de Gaza se sont précisées. La petite porte de sortie par Rafah allait peut-être se refermer. Mona Rostam préférait rester pour travailler au sein du DWRC, dans un territoire qui en avait tant besoin. Mais sa mère voulait partir et insistait pour qu’elle l’accompagne.
La famille Rostam a quitté Gaza le 24 avril 2024 : Mona, sa mère et Mohammed, son frère, accompagné de sa femme et de ses cinq enfants. Tout le monde a dû payer le prix fort pour sortir de l’enclave : jusqu’à 5 000 dollars (4 200 euros) par personne, à la douteuse compagnie Hala d’Ibrahim Al-Argani, homme d’affaires lié au régime égyptien dans le Sinaï.
Limbes administratifs
Deux semaines plus tard, le 7 mai 2024, l’armée israélienne s’empare du poste-frontière de Rafah et le ferme. La famille Rostam est depuis coincée en Egypte. « Je pensais partir pour deux mois. Ça fait bientôt deux ans », dit en soupirant Mona, la tête couverte d’un léger foulard bordeaux dont elle triture les extrémités.
Les Rostam vivent dans la banlieue résidentielle de Madinaty, à 40 kilomètres du centre du Caire. Les loyers y sont modérés. Ils paient 200 euros pour un appartement lumineux de trois pièces. A l’écart du tourbillon de la ville, c’est un lieu calme et arboré, telle une sorte de cité-jardin balayée par un vent frais.
Mais ils ne peuvent y recommencer une nouvelle vie. Ils sont placés par les autorités égyptiennes, comme l’ensemble des quelque 80 000 Gazaouis ayant fui en Egypte après le début de la guerre, dans des limbes administratifs. Les Rostam n’ont reçu, à leur entrée en Egypte, qu’un simple visa de tourisme valable quarante-cinq jours. Ni statut de réfugié, ni résidence, ni visa de travail. Les Palestiniens ne peuvent pas aller dans les hôpitaux publics ; leurs enfants ne peuvent être inscrits à l’école. Ceux de Mohammed Rostam suivent des cours en ligne dispensés par des écoles palestiniennes.
« Je suis en sécurité, ici. Mais je ne me sens pas en paix. Je n’ai pas de titre de séjour. Je ne peux pas m’installer. Je ne sais pas à quoi m’attendre. Aucune organisation ne nous vient en aide », dit Mme Rostam.
Nombre de ses compatriotes sont aussi installés à Madinaty. Aucun signe n’en témoigne. Les autorités ne tolèrent ni drapeau palestinien ni manifestation de soutien. La question palestinienne est un vecteur de mobilisation puissant et transpartisan dans un pays soucieux d’éviter tout ce qui s’apparenterait à une forme de contestation.
« Question de subsistance »
A Gaza, Mona Rostam prévoit de retourner vivre chez sa sœur. Mais son frère veut rester en Egypte. « J’ai des enfants. Et il n’y a pas d’avenir à Gaza. Il n’y a pas d’éducation, de sécurité, ni même de stabilité. Même si la guerre s’arrête vraiment, ça prendra dix ans avant que Gaza ne redevienne comme avant. Tout ce que nous avons accompli ces dernières années a été détruit en un instant », déplore-t-il.
Partir plus loin, de préférence dans un pays européen, pour en finir avec l’exil une bonne fois pour toutes, c’est le rêve de cet homme de 43 ans qui a grandi au Liban, puis s’est installé, adolescent, à Gaza, avant de vivre à présent, comme en suspens, en Egypte.
Hamza Harb Chalan, lui, ne tient plus. Rempli d’une colère contenue, ce journaliste de 29 ans est comme un poisson hors de son bocal. « Je sais que c’est paradoxal. Ceux qui sont à Gaza veulent partir. Ceux qui sont à l’extérieur veulent revenir. Mais, pour moi, c’est aussi une question de subsistance. Je ne peux pas travailler ici. J’arrive à court d’argent. Alors qu’à Gaza je peux bien gagner ma vie », assure-t-il. Originaire du camp de réfugiés de Jabaliya, il a lui aussi perdu sa maison… un mois avant la dernière annonce de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 10 octobre 2025.
Un temps passionné par le parkour, ce sport consistant à franchir toutes sortes d’obstacles urbains, le jeune homme en a gardé une silhouette athlétique et une certaine philosophie de vie. Quand la guerre a commencé, Hamza Chalan a travaillé, grâce à son excellent niveau d’anglais, pour de nombreux médias étrangers, dont la radio-télévision danoise. Son travail est reconnu. Mais son père, né en 1948, l’année de la Nakba (l’exode de plus de 700 000 Palestiniens lors des guerres ayant mené à la création de l’Etat d’Israël), avait besoin de soins. Le jeune homme a quitté Gaza avec ses parents le 2 mai 2024. La famille a vécu dans cinq lieux différents, avant de poser ses valises dans un modeste appartement de Madinaty.
« On souffre tous ensemble »
Son père est mort il y a un mois. Depuis, plus rien ne le retient, d’autant plus que sa mère est prête à le suivre : « Gaza, c’est chez moi. Entre Gazouis, on souffre tous ; mais on souffre tous ensemble. » Sa seule angoisse : ne pas pouvoir rentrer. « Rien n’est clair. Israël aura le dernier mot sur ceux qui peuvent ou non franchir la frontière. C’est un cauchemar. Je ne peux pas travailler en Egypte. Je ne parviens pas à aller ailleurs. Alors, si on m’interdit de rentrer dans mon propre pays… »
Il devra, de toute façon, patienter. Les Palestiniens entrés en Egypte pour recevoir des soins sont prioritaires. Ils seraient 45 000, avec leurs familles, hébergés gratuitement par les autorités égyptiennes. Mais aucune information ne circule sur les noms de ceux autorisés à rentrer. Le flou règne. Et les règles changent en permanence.
Membre d’une petite organisation humanitaire palestinienne dont il préfère taire le nom, Yassin Abou Rawda se ronge les sangs depuis qu’il a appris, vendredi 30 janvier, qu’Israël interdirait le retour des Gazaouis partis avant le 7 octobre 2023. Ce père de famille de 38 ans avait quitté Gaza à la fin de septembre pour se rendre à un colloque en Turquie.
Il a réussi à faire sortir sa famille et ses cinq enfants en janvier 2024. Un sixième est né depuis, en Egypte. Mais il n’a pas pu l’enregistrer sur la liste de retour à Gaza, car il n’a pas le numéro d’identification requis par l’Etat hébreu. Il s’alarme : « Nos droits nous sont retirés les uns après les autres. Au moins, en 1948, les Palestiniens étaient déportés en groupe. A présent, on est divisés jusqu’au cœur de nos familles… »
Propos recueillis par Samuel Forey
Le Monde du 02 février 26

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