Depuis le 7 octobre 2023, l’armée israélienne a démontré sa suprématie militaire et technologique sur tous les terrains. Mais en transformant Gaza en champ de ruines, par un recours débridé aux armes les plus sophistiquées, elle est aussi tombée dans le piège des plus forts lors des conflits asymétriques : perdre toute mesure et provoquer une hécatombe sans atteindre ses objectifs.
Analysée froidement d’un strict point de vue militaire, l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » menée par le Hamas et le Djihad islamique le 7 octobre fut d’abord un « succès tactique (1) ». Avec une grande vitesse d’exécution, environ 3 800 combattants ont brisé le blocus terrestre, maritime et aérien de la bande de Gaza pendant un peu plus de vingt-quatre heures. En capturant 252 otages, l’organisation islamiste a pu atteindre son objectif principal : disposer d’un levier dans la guerre psychologique pour obtenir un échange de prisonniers et conforter son rôle de premier plan. Bien qu’il ne revendique que des cibles militaires, le Hamas porte aussi la responsabilité de crimes commis contre les civils, qui lui ont valu un large opprobre et l’inculpation de ses dirigeants par la Cour pénale internationale.
Durée inédite
En représailles, l’opération « Glaives de fer » des Forces de défense israéliennes (FDI) est menée sur une durée inédite, qui dépasse déjà deux ans. Autour de son noyau professionnel très aguerri, l’armée a mobilisé près de 380 000 réservistes sur tous les fronts, et notamment pour ratisser le territoire palestinien du nord au sud, en étroite coordination avec des bombardements intenses et destructeurs. Son « agilité tactique (2) » a néanmoins buté sur la contradiction de ses deux objectifs annoncés : détruire le Hamas et libérer les otages. Sur le plan stratégique, l’excès de confiance dans la technologie — déjà à l’origine de la sidération du 7 octobre — a conduit à donner aux « dommages collatéraux » un caractère de crimes de masse. Piétinant les valeurs qu’il prétend défendre, l’État d’Israël a considérablement affaibli sa position sur la scène internationale, tandis que les organisations les plus légitimes en la matière alertaient en vain sur le caractère génocidaire de ses opérations militaires (lire « L’existence même du peuple palestinien en jeu »).
Sur le plan stratégique, l’excès de confiance dans la technologie a conduit à donner aux « dommages collatéraux » un caractère de crimes de masse
Le culte voué aux technologies de pointe dans la « start-up nation » a gagné la sphère de la sécurité il y a longtemps. Les systèmes de registre de la population ou le recueil de données biométriques, mis au point en coopération avec Microsoft et IBM, permettent déjà un contrôle policier étroit dans les territoires occupés. Des investissements récents, comme ceux du plan « Tenufa » (ou « Momentum » en anglais), lancé en janvier 2020, ont été consacrés à étendre l’usage de ces bases de données au domaine militaire.
À la tête du prestigieux groupe d’élite de cybersécurité « Unité 8200 », le général de brigade Yossi Sariel promeut depuis plusieurs années l’intelligence artificielle (IA) pour rapprocher les données de renseignement et le ciblage : « L’apprentissage automatique permet de traiter des volumes importants de données, une tâche que le cerveau humain ne peut accomplir seul, écrivait-il par exemple en 2021. L’équipe homme-machine est capable d’apprendre et de tirer des conclusions de ces données massives afin d’effectuer des prédictions, et à partir de ces prédictions, de créer des cibles et de déterminer leur pertinence en temps réel (3). » Cette année-là, les experts israéliens se félicitaient des premiers usages de l’IA — déjà à Gaza —, au cours de l’opération « Gardien des murailles » : « Les FDI ont attaqué plus de 1 500 objectifs dans la bande de Gaza et sont parvenues à des résultats exceptionnels en frappant des objectifs complexes, incluant les tunnels offensifs du Hamas, tout en maintenant les dommages collatéraux envers les civils de Gaza à un taux bas (4). »
Comme plusieurs officiers de haut rang, M. Yossi Sariel a dû démissionner en septembre 2024, avant d’être radié de la réserve, quand sont apparues les failles du dispositif de surveillance du territoire et les conséquences funestes de la survalorisation des machines sur le renseignement humain. Le 19 septembre 2023 par exemple, trois semaines avant les attaques, un document rédigé par un groupe local des FDI faisait état d’entraînements du Hamas en vue d’une incursion en Israël et de la « capture de 200 à 250 otages ». Sûrs de leur puissance ou pour des raisons qui restent obscures, gouvernement et hauts dirigeants militaires ont ignoré plusieurs alertes de ce type. En dépit d’un large déploiement des techniques de surveillance les plus pointues, Israël n’a pas su comprendre les intentions du Hamas. Et malgré un coût astronomique, la ceinture fortifiée et bourrée d’électronique qui sépare l’enclave d’Israël a pu être franchie en une soixantaine de points.
Dix soldats surarmés
La dimension asymétrique de cette guerre apparaît nettement dans le décompte des forces, avec plus de dix soldats israéliens surarmés pour un combattant palestinien. D’un côté, le recours massif à toutes sortes d’armes et de munitions, du char de combat Merkava à « blindage réactif explosif » au chasseur F-35, en passant par le système antimissile « Dôme de fer », des drones dernier cri ou des chiens robots. De l’autre, de simples fusils automatiques, quelques armes antichars, des camionnettes à plateau, des motos, voire des parapentes à moteur, ainsi que divers roquettes et explosifs artisanaux. Le tout dans un espace très réduit — deux fois la superficie de Paris —, sans défense aérienne ni blindés.
Au fil de ses interventions précédentes à Gaza depuis 2006, l’absence de perspectives politiques ou diplomatiques avait déjà conduit Israël à reproduire un même schéma de riposte massive sans proportion avec l’événement déclencheur. Ce type de dissuasion a pris corps avec la doctrine « Dahiya », du mot « banlieue » en arabe, qui désigne à Beyrouth les quartiers sud, le fief du Hezbollah, lourdement bombardé pendant la guerre de 2006. « Nous emploierons une force disproportionnée contre ce type de village et nous causerons d’importants dégâts et destructions. Pour nous, ce ne sont pas des villages civils, mais des bases militaires », avait assumé le général Gadi Eisenkot (5). « Il ne s’agit pas d’une recommandation mais d’un plan. Et il a été approuvé », ajoutait celui qui allait devenir chef d’état-major de 2015 à 2019 puis ministre du cabinet de guerre à la suite du 7 octobre.
Cette surenchère technologique s’exprime dans un espace singulier : un environnement urbain très dense, l’omniprésence de civils, des centaines de kilomètres de tunnels sur plusieurs niveaux, puis des montagnes de gravats. Les FDI ont plus que jamais misé sur un recours sans limites aux bombardements, en mettant les probabilités au service de la guerre. Une enquête du média israélien +972 Magazine fondée sur le témoignage de six officiers du renseignement israélien a démontré l’usage à grande échelle de moyens informatiques et de l’IA (6).
Programme « Lavender »
Le programme « Lavender », qui note les individus en fonction de leur proximité supposée avec le Hamas, vise explicitement les personnes. Il aurait désigné plus de 37 000 militants présumés comme cibles. L’auteur de cette enquête, Yuval Abraham — qui est aussi le coréalisateur du documentaire No Other Land —, note que les FDI ont autorisé les officiers à viser les cibles désignées par « Lavender » « sans exiger de vérification approfondie des raisons pour lesquelles la machine avait fait ces choix, ni d’examen des données brutes de renseignement sur lesquelles elles étaient basées ». Selon les sources de +972 Magazine, le nombre sans précédent de victimes tient aussi à la désignation des cibles dans leurs maisons privées, entourées de leur famille, par un autre système automatisé : « Where’s Daddy ? » (« Où est papa ? »).
Le perfectionnement des armes n’a pas limité les dommages collatéraux, mais les a amplifiés en permettant de démultiplier le ciblage. Un processus de déshumanisation a transformé cette guerre en « fabrique d’assassinats de masse (7) ». Car, contrairement à leurs déclarations, les responsables politiques et militaires israéliens se sont affranchis du principe de discrimination entre combattants et civils, comme du principe de proportionnalité, avec une valeur seuil des victimes non combattantes qui a explosé. Ainsi, pour atteindre le commandant de la brigade du centre de Gaza Ayman Nofal, le 17 octobre 2023, le bombardement du camp d’Al-Bureij aurait détruit seize immeubles et entraîné la mort de plus de trois cents personnes. « Nous avons tué des gens avec des dommages collatéraux à deux chiffres, voire à trois chiffres. Ce sont des choses qui ne s’étaient jamais produites auparavant », reconnaît une source de +972 Magazine.
Le centre de recherche indépendant Who Profits a montré comment de tels crimes ont été facilités par les fournitures de grandes entreprises internationales comme Boeing, Caterpillar, ThyssenKrupp, Elbit, Leonardo, etc. (8). L’Observatoire des armements montre, lui, que contrairement aux déclarations du président Emmanuel Macron affirmant le 5 octobre 2024 qu’il ne fallait pas « fournir les armes de la guerre », plusieurs entreprises françaises ont continué leur coopération avec Israël (9). L’observatoire identifie principalement la fourniture de pièces et de composants « à double usage » (militaire ou pacifique) par STMicroelectronics (caméras intelligentes), Exxelia (composant pour missile), Safran (logiciel de maintenance d’hélicoptères), Nicomatic et Radiall (connecteurs) ou la filiale uruguayenne d’Airbus.
Les conséquences stratégiques du désastre humain rendu possible par la suprématie technologique seront durables. La principale source du renseignement israélien qui s’est confiée à Yuval Abraham remarque : « À court terme, nous sommes plus en sécurité, car nous avons affaibli le Hamas. Mais je pense que nous le sommes moins à long terme. Je vois bien comment toutes les familles endeuillées à Gaza — c’est-à-dire presque toute la population — vont renforcer la motivation [des gens à rejoindre] le Hamas d’ici à dix ans. »
par Philippe Descamps
Le Monde-diplomatique - Février 26
Notes
(1) Amélie Férey et Pierre Néron-Bancel, « “Glaives de fer”, une analyse militaire de la guerre d’Israël à Gaza », Focus stratégique, n° 128, Institut français des relations internationales (IFRI), octobre 2025.
(2) Ibid.
(3) Yossi Sariel, The Human-Machine Team, (PDF) autoédition, 2021.
(4) Liran Antebi, « L’intelligence artificielle a-t-elle triomphé des groupes armés ? », Vortex, n° 3, Centre d’études stratégiques aérospatiales, Paris, juin 2022.
(5) Yedioth Aharonot, Tel-Aviv, 10 mars 2008.
(6) Yuval Abraham, « “A mass assassination factory” : Inside Israel’s calculated bombing of Gaza », +972 Magazine et Local Call, 30 novembre 2023, et « “Lavender” : The AI machine directing Israel’s bombing spree in Gaza », 3 avril 2024. Version française traduite par Tribune juive, Paris, 5 avril 2024.
(7) Mathias Delori et Christophe Wasinski, « L’intelligence artificielle dans la guerre israélienne à Gaza », Cultures & Conflits, n° 137, Nanterre, printemps 2025.
(8) « The compagnies supplying weapons to Israel’s attack on Gaza », Who Profits, 17 décembre 2023.
(9) Les Notes de l’Observatoire, n° 8, Observatoire des armements, juin 2025.
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