Maison par maison, la colonisation de
Jérusalem-Est et de sa banlieue immédiate, annexée par la force en 1980,
progresse, au détriment de familles palestiniennes installées parfois
depuis plusieurs générations.
C’est un rouleau compresseur, au sens figuré, qui raconte la politique
d’effacement des Palestiniens. Dans la vie réelle, ce sont des
tractopelles et des bulldozers, escortés par des policiers, qui arrivent
tôt le matin et viennent détruire les maisons habitées par des familles
palestiniennes depuis des décennies. A Jérusalem-Est et sa banlieue
immédiate, annexée par la force en 1980, la colonisation avance chaque
jour un peu plus sous les coups de boutoir des machines et des
tribunaux, maison par maison, quartier par quartier, pour donner plus de
place aux familles juives au détriment des familles palestiniennes.
Fakhri Abu Diab, comptable et traducteur de 64 ans, en parle avec
émotion devant le noyer planté avec sa mère quand il était petit garçon,
au cœur de Silwan, une ville de 60 000 habitants à proximité immédiate
des lieux saints de Jérusalem. C’était avant 1967, avant le début de
l’occupation de Jérusalem-Est par Israël au nom de sa victoire contre
ses voisins arabes pendant la guerre des Six-Jours. Le noyer, comme
ultime souvenir. Parce que la maison familiale, elle, n’est plus qu’un
tas de gravats, mélange de ferrailles, de meubles écrasés, de souvenirs
détruits et de béton.
En février 2024, la police a détruit l’habitation où son père et sa mère
avaient vécu avant lui. Des décennies balayées en quelques heures. Au
nom d’un projet mi-nationaliste, mi-religieux, qui prévoit d’établir un
jardin biblique en contrebas du mont des Oliviers, prolongement d’une
cité de David contestée par les archéologues indépendants, dont la
municipalité de Jérusalem veut faire un pilier de son offre touristique.
« Le cœur vibrant de Jérusalem, un lieu qui rassemble depuis des
générations les juifs du monde entier, offre à chaque visiteur un lien
profond avec une source vitale de vie », promeut ainsi la fondation
chargée de son développement.
Volontarisme israélien
Quelque 140 maisons sont menacées de destruction dans ce quartier de
Silwan. Un peu moins de 40 l’ont déjà été ces trois dernières années.
Quinze propriétaires viennent de recevoir, début février, des ordres de
destruction pour avoir érigé des constructions non autorisées – souvent
après de nombreuses demandes de permis de construire. « Les juifs
expliquent qu’ils étaient là il y a deux mille ans, que c’était le roi
David et qu’il avait ses jardins ici. Mais nous étions ici il y a trois
mille ans ! », s’agace Fakhri Abu Diab, devenu un des représentants des
familles du quartier. « Les Israéliens avancent partout en même temps,
ils nous étouffent parce qu’il n’y a plus aucune pression internationale
», se désole le père de famille.
Des diplomates européens ont certes visité le quartier une nouvelle
fois, jeudi 5 février, dénonçant « une augmentation sans précédent des
expulsions forcées, des démolitions et des saisies de maisons
palestiniennes par des colons ». Mais leur présence symbolique pèse bien
peu face au volontarisme israélien et au soutien américain, incarné par
la visite à Silwan du secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, en
septembre 2025, pour inaugurer un des centres touristiques.
Silwan est une priorité des autorités israéliennes. La position de la
ville en fait un espace stratégique à proximité des lieux saints et du
mont des Oliviers. En parallèle aux démolitions, des organisations
juives, comme Ateret Cohanim, cherchent à installer des familles de
colons dans plusieurs quartiers, faisant appel à des donateurs du monde
entier avec la promesse de « restaurer la vie juive dans le cœur de
l’ancienne Jérusalem ». Tous les jours, des minibus grillagés viennent
chercher les enfants juifs et leurs parents au milieu de la ville
palestinienne. Des agents de sécurité armés veillent sur leur sécurité
lorsqu’ils regagnent leurs nouvelles habitations – là où des familles
palestiniennes vivaient parfois depuis des décennies avant d’être
expulsées par la justice du pays occupant.
« Une famille juive va s’installer chez moi »
Des dizaines de drapeaux israéliens témoignent de la rapidité de
l’implantation des colons, aussi qualifiée par des ONG de mouvement d’«
israélisation ». Raed Basbous, enseignant de 49 ans, fait visiter sa
maison presque complètement vidée sur les hauteurs de Silwan. La justice
lui a ordonné de quitter les lieux. « Les colons affirment que des
familles juives ont vécu ici sous l’Empire ottoman. Cela leur donne le
droit de réclamer la maison », explique-t-il. Son grand-père avait
acheté le terrain, son père a fait construire en 1963 – avant le début
de l’occupation israélienne. « Avec mes enfants, quatre générations ont
vécu ici. » Dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, il aura
définitivement quitté les lieux. « Une famille juive va s’installer
chez moi, et je ne peux rien faire », dit-il.
La coalition gouvernementale au pouvoir depuis fin 2022 a profité de
l’onde de choc provoquée par l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, pour
faire avancer ses projets. Comme la colonisation en Cisjordanie, le
renforcement du contrôle sur Jérusalem-Est constituait un des piliers de
l’alliance entre la droite nationaliste et l’extrême droite
suprémaciste. « Les projets visant à établir de nouvelles colonies à
Jérusalem-Est et dans ses environs avancent, les démolitions de maisons
ont atteint des niveaux record, et la menace d’expropriation et de
déplacement de communautés entières s’intensifie », constatent 13 des
principales ONG israéliennes dans un rapport commun publié fin 2025. «
Ces mesures compromettent également toute perspective d’une résolution
politique juste et consensuelle sur Jérusalem », ont alerté, en
décembre, quatre autres ONG qui interviennent dans la ville depuis des
années.
Dimanche 8 février, le gouvernement Nétanyahou a annoncé, parmi
plusieurs mesures, qu’il s’attribuait, par la force, la responsabilité
de la politique archéologique dans les zones jusque-là contrôlées par
l’Autorité palestinienne. Soit le modèle de Silwan, appliqué dans
l’ensemble de la Cisjordanie, où existent des centaines de sites
historiques. « Nous comprenons bien ce que veulent faire les Israéliens :
ils veulent nous faire partir, ici à Silwan, à Gaza ou en Cisjordanie
», s’indigne Kuteybah Odeh, responsable du centre social de la ville,
lui aussi détruit par les bulldozers fin 2024.
Par Luc Bronner et Laurence Geai
Le Monde du 11 février 26

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