Retour sur 2025 : le Moyen-Orient à l’heure de la diplomatie transactionnelle

 

Le président américain Donald Trump brandit un stylo offert par l’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, à Doha, le 14 mai 2025. ALEX BRANDON/AP
Si de la bande de Gaza à l’Iran, aucun conflit n’est résolu, les pays de la région doivent composer avec une puissance américaine qui favorise les intérêts communs et les investissements.
Lors de sa première visite d’Etat à l’étranger après son retour à la Maison blanche, à Riyad, le 13 mai 2025, le président Donald Trump s’est livré à une critique en règle de l’interventionnisme américain au Moyen-Orient, responsable d’aventures désastreuses en Afghanistan et en Irak. « Les soi-disant ‘‘bâtisseurs de nations’’ ont ruiné plus de nations qu’ils n’en ont bâties – et les interventionnistes sont intervenus dans des sociétés complexes qu’ils ne comprenaient même pas », a-t-il fustigé. La fin de l’interventionnisme politique et militaire dans la région, qui a dominé un demi-siècle de politique étrangère et de défense, est actée dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale, publiée par la Maison blanche, le 5 décembre 2025.
La vision qu’elle présente d’un Moyen-Orient « apaisé », désormais terre d’investissements et de partenariats, semble très optimiste alors que de la bande de Gaza à l’Iran, en passant par le Liban, la Syrie et le Yémen, les conflits sont loin d’être résolus, si ce n’est éteints, et que la perspective d’une normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël, clé d’une stabilisation régionale aux yeux de Donald Trump, est compromise. Mais, malgré l’omniprésence américaine sur tous ces dossiers, le Moyen-Orient a été relégué en bas des priorités trumpiennes. La fin de la dépendance énergétique américaine aux pétromonarchies du Golfe, l’affaiblissement de l’Iran et la volonté de sortir des « guerres sans fin » l’expliquent.
M. Trump ne veut plus d’un engagement militaire massif, ni de stratégies de « soft power » au Moyen-Orient. La promotion de la démocratie et des droits de l’homme est fustigée comme une ingérence dans les affaires intérieures. La priorité est donnée aux alliances transactionnelles, fondées sur des intérêts communs mutuels, aux opportunités d’investissement dans le Golfe et à la reconstruction des zones dévastées (Gaza, Liban, Syrie) avec leur soutien. Endiguer le terrorisme et maintenir les ressources énergétiques hors de portée de puissances hostiles sont désormais définis comme intérêts stratégiques primordiaux.
« Il part du principe qu’une masse critique de développement économique dans les Etats arabes, en Turquie et en Israël, un plus grand sentiment d’effort de collaboration, la défaite des forces perturbatrices allant d’Al-Qaïda à l’organisation Etat islamique en passant par l’Iran, l’absence d’ingérence extérieure majeure et la poursuite de la supervision américaine peuvent ensemble transformer la région en un tel statut normal », écrit l’ancien ambassadeur américain James Jeffrey dans une note pour le Washington Institute for Near East Policy (WINEP). La stratégie trumpienne n’est pas isolationniste : « Elle combine une approche “par, avec et à travers” des partenaires locaux, tels qu’Israël, la Turquie et les Etats arabes du Moyen-Orient, une action militaire américaine forte et décisive lorsque cela s’avère nécessaire, comme le bombardement de l’Iran (en juin), et la conclusion d’accords pour résoudre des conflits spécifiques. »

Inconstance et formules toutes faites
Le retour de Donald Trump à la Maison blanche a été accueilli avec enthousiasme au Moyen-Orient. Son approche personnelle de la politique étrangère sied aux monarques du Golfe qui ont tissé avec le clan Trump une relation étroite depuis son premier mandat. Cadeaux personnels et promesses d’investissements, deals clés en main… : ils parlent le même langage, note Hussein Ibish, chercheur à l’Arab Gulf States Institute. La stratégie que dessine Donald Trump au Moyen-Orient est en phase avec le modèle qu’ils promeuvent : stabilité, sécurité régionale par le développement économique et endiguement de l’Iran. En retour, le président américain les distingue comme alliés majeurs et acteurs diplomatiques significatifs.
Les pays arabes et la Turquie ont obtenu de M. Trump satisfaction lorsqu’il a imposé à Israël un cessez-le-feu dans la bande de Gaza, en octobre, après deux ans d’une guerre dévastatrice, ou encore lorsqu’il a tendu la main aux nouvelles autorités syriennes pour les aider à stabiliser le pays. Mais ils doivent gérer, avec tact, son inconstance et les écueils des formules toutes faites concoctées par ses émissaires spéciaux, où les intérêts économiques l’emportent sur tout horizon politique. Et leurs efforts pour convaincre M. Trump de réfréner les tentations hégémoniques d’Israël, qu’ils voient désormais comme le principal facteur de déstabilisation au Moyen-Orient, sont loin de porter leurs fruits.
L’impasse dans laquelle se trouvent plusieurs des dossiers régionaux met à mal la vision développée par l’administration Trump. Le conflit israélo-palestinien est à peine évoqué dans la stratégie de sécurité nationale. Pourtant, les négociations butent encore sur le passage à la deuxième phase du cessez-le-feu dans la bande de Gaza. Le Hamas n’a pas déposé les armes ; Israël ne semble pas prêt à poursuivre son retrait ; et aucun horizon politique ne se dessine à long terme. Les attaques de colons contre des Palestiniens se multiplient en Cisjordanie malgré la ligne rouge édictée par M. Trump contre toute annexion du territoire palestinien occupé.

Une nouvelle guerre en Iran ?
Au Liban, Israël menace d’une nouvelle intervention alors que le Hezbollah refuse de désarmer complètement sur l’ensemble du territoire. En Syrie, les incursions et les frappes répétées d’Israël mettent en péril une transition fragile, en attisant les tentations séparatistes druzes et en faisant courir le risque d’une confrontation directe avec la Turquie. Enfin, une nouvelle guerre en Iran n’est pas exclue alors qu’Israël accuse la République islamique de reconstituer son arsenal balistique et ses infrastructures nucléaires.
Les représailles menées par l’Iran contre le Qatar, après les frappes américaines sur ses sites nucléaires, en juin, puis l’attaque menée, en septembre, par Israël contre des membres de l’équipe de négociation du Hamas, à Doha, qui a fait six morts, ont relancé les questionnements sur la stratégie américaine et la solidité de ses garanties de sécurité.
Les pays du Conseil de coopération du Golfe n’ont toutefois pas remis en question la relation sécuritaire exclusive avec Washington. Le Qatar et l’Arabie saoudite ont au contraire réclamé, et obtenu, des garanties de sécurité supplémentaires, sous la forme d’un pacte de défense renforcé. Ni la Chine ni la Russie n’ont l’ambition de jouer ce rôle de garant. Et Donald Trump s’est assuré de pérenniser la prédominance américaine au Moyen-Orient, en renforçant le partenariat avec les pays du Golfe dans les domaines de la défense et des nouvelles technologies.

Hélène Sallon
Le Monde du 13 janvier 26

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