| « Le quartier de Jérusalem où nous avons tourné était habité par la classe supérieure. Plus un seul Palestinien n’y vit », déplore la réalisatrice.© Thomas SAMSON / AFP |
L’existence de Palestine 36 tient presque du miracle. La cinéaste palestinienne Annemarie Jacir s’était donné les moyens de tourner son quatrième long métrage dans son pays. La mise en scène d’une fiction autour de la première révolte palestinienne sous mandat britannique a nécessité une longue préparation avec la restauration d’un village, la construction de véhicules militaires, la culture de terres pour recréer un paysage agricole.
Une semaine avant la date de tournage, le 7 octobre a mis le projet à l’arrêt. Les tentatives de retour sur le plateau initial ont échoué, empêchées par l’armée et les colons, nécessitant la délocalisation du tournage en Jordanie. Malgré les obstacles, Annemarie Jacir a réussi à boucler son film à Jérusalem. Dans cette œuvre hybride qui mêle la petite et la grande histoire, des images d’archives colorisées à la fiction, la cinéaste remet la Palestine au centre.
Ce film raconte l’histoire d’un soulèvement. Comment s’inscrit-il dans un cinéma militant ?
Raconter sa propre histoire est déjà radical et essentiel dans tout endroit qui a été colonisé et contrôlé, où les gens ont été privés de leur voix. J’ai grandi sans rien voir de mon histoire au cinéma, ni même de personnes ayant mon accent.
Pourquoi évoquez-vous aussi les tensions sociales intra-palestiniennes ?
J’étais intéressée par ces petites histoires qui se déroulent dans un contexte plus large. Pas pour en faire un film sur la guerre ou les batailles mais pour créer une intimité. Ce film fait en tant que Palestinienne parle de nous pour nous, de nos accords et de nos désaccords. J’ai placé les classes sociales au premier plan.
Quand on ne les évoque pas, on passe à côté d’une grande partie de l’histoire. Certaines catégories ont tiré profit de leurs relations avec les Britanniques. Elles ont fait des compromis sans savoir qu’un peu plus de dix ans plus tard, elles perdraient leurs maisons. Le quartier de Jérusalem où nous avons tourné était habité par la classe supérieure. Plus un seul Palestinien n’y vit.
Les problématiques de genre sont aussi présentes avec Khuloud, une journaliste optant pour un nom de plume masculin.
Elle écrit sous un nom masculin afin d’être prise au sérieux. Mais c’est aussi parce qu’elle est journaliste sous un gouvernement colonial qui pratique la censure. Elle est critique et quand vous l’êtes, il devient dangereux d’être journaliste. C’était dangereux dans les années 1930, ça l’est encore aujourd’hui.
Que vous permettent les images d’archives ?
Les premières images d’archives m’ont aidée pour l’écriture et la recherche. Je voulais voir à quoi ressemblaient nos villages, leurs habitants, leur quotidien, leur travail. Les Britanniques ont tout documenté parce qu’ils tournaient des actualités cinématographiques envoyées dans le monde entier pour montrer l’état de leurs colonies.
Ils filmaient la vie quotidienne des agriculteurs mais aussi les Britanniques jouant au tennis ou prenant le thé. Ils filmaient aussi tous leurs crimes : les maisons qu’ils faisaient sauter, les chiens lâchés sur les habitants. Le film est certes une fiction, mais nous le voulions authentique.
Ce monde n’existe plus. Et je n’ai pas le budget nécessaire pour mettre 500 personnes dans les rues de Jérusalem avec des voitures anciennes et des costumes. Les archives m’ont aidée à montrer l’univers des personnages. Mais je ne voulais pas qu’elles restent en noir et blanc pour ne pas les laisser à distance. Je voulais que, grâce à leur colorisation, elles rendent le monde de nos personnages vivant.
La colorisation des images d’archives ne leur fait-elle pas quitter leur statut documentaire pour devenir une sorte de fiction ?
Je ne suis pas d’accord. Lorsque je vois des archives colorisées, je découvre la peau des gens ou la couleur d’un uniforme scolaire. Dans le documentaire en couleurs de Peter Jackson sur la Première Guerre mondiale (Pour les soldats tombés, 2018, NDLR), j’ai remarqué le jaune entre les dents d’un soldat.
Il est devenu réel, je me suis sentie plus proche de lui. La colorisation est aussi une manière de nous réapproprier les images. Le noir et blanc, ce sont les actualités britanniques. En couleurs, ces archives nous appartiennent à nouveau. La Palestine n’est pas si grande. Je suis sûr que des gens vont reconnaître un parent, un grand-père, une grand-mère.
Comment se passe votre vie quotidienne ?
Je vois des F-16 voler devant mon appartement toute la journée, le zzzzz des drones résonne dans ma tête. Je ne m’en rendais pas compte avant de partir, puis j’ai remarqué ici que je ne les entendais plus. Je ne sais pas vraiment comment nous allons mais je pense que nous n’allons pas bien. Nous sommes choqués que deux années de génocide se soient écoulées.
Ce n’est pas le seul génocide, mais tout le monde y a eu accès en direct sur son téléphone et personne n’a rien fait. Nous nous sommes demandé comment le massacre d’un peuple peut se produire sans que personne ne fasse rien pour l’empêcher. Nous nous sentons plus seuls que jamais. Mais je suis privilégiée parce que je suis toujours en vie. Je suis privilégiée parce que j’ai un toit au-dessus de ma tête. Je suis privilégiée parce que je peux faire des choses. J’en suis constamment consciente. Je suis même privilégiée de vivre à Haïfa, une ville où la population palestinienne a été expulsée.
Je peux regarder la mer où mes amis de Bethléem ne peuvent pas se rendre. Ils habitent à 40 minutes de la Méditerranée et ne l’ont jamais vue. Je suis optimiste parce que les gens se posent des questions. Je suis optimiste grâce à toutes les manifestations dans le monde. Changent-elles quelque chose ?
Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne reste pas silencieux. Les gens parlent de la Palestine dans des cercles où ils ne pouvaient le faire il y a dix ans. Ce n’est pas venu de nulle part. C’est le résultat du travail de plusieurs générations d’artistes, d’activistes, d’intellectuels qui ont perdu leur emploi, leur famille pour parler d’un sujet tabou.
Michaël Mélinard
L'Humanité du 13 janvier 26
Palestine 36, d’Annemarie Jacir, Palestine, Royaume-Uni, France, Danemark, Norvège, Qatar, Arabie saoudite, Jordanie, 1 h 59, en salles le 14 janvier
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