Mort de Vénus Khoury-Ghata : une passionaria de l’écriture

 

La poétesse et romancière franco-libanaise, reconnue comme une « grande figure des lettres francophones » ou encore comme « une des grandes voix de la poésie contemporaine », s'est éteinte à Paris le 28 janvier à l'âge de 88 ans. ©Gilles ROLLE/REA
Poète, romancière et traductrice, du Liban à la France, elle fut toute sa vie une passeuse de culture entre le monde arabe et francophone. 
« Elle parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible », disait d’elle son ami J. M. G. Le Clézio dans son discours de réception du prix Nobel de littérature en 2008. Dans une œuvre foisonnante, Venus Khoury-Ghata a tissé des mots en français infusés de son arabe natal, autant de liens entre les deux langues et de ponts entre les deux rives, non sans embûches. « J’écrivais dans une langue et louchais vers l’autre avec l’impression de traverser des frontières » écrivait -elle dans son Anthologie personnelle publiée en 1997 chez Actes Sud. Plus tard, elle reconnaissait « J’ai quitté une langue que j’habitais pour une langue qui m’habite ». 
La poétesse et romancière franco-libanaise, reconnue comme une « grande figure des lettres francophones » ou encore comme « une des grandes voix de la poésie contemporaine », s’est éteinte à Paris le 28 janvier à l’âge de 88 ans. 
« L’écriture te sauve à chaque défaite, à chaque perte d’un être cher », écrivait-elle dans La Maison au bord des larmes publié chez Actes Sud 1998, en hommage à Victor, le frère poète, son ainé, interné et lobotomisé, parce qu’homosexuel.
L’écriture n’a pas cessé d’être une thérapie, pour celle qui a vécu loin de son pays, un Liban déchiré et meurtri, et qui a perdu de nombreux êtres chers. « Elle n’efface pas la chute, elle devient appui dans un premier temps, puis respiration possible après l’effondrement », nuançait – elle. 

De la poésie dans ses romans
Vénus Khoury-Ghata est née en 1937 à Bécharré dans la montagne du Nord Liban, où était né le grand Khalil Gibran. Ses parents lui donnent le prénom d’une déesse. A l’âge de 23 ans, les Beyrouthins l’élisent Reine de beauté. Après des études de lettres, elle entame une carrière de journaliste. En 1972, elle s’installe en France et collabore à la revue Europe dirigée par Louis Aragon, qu’elle traduit en arabe, ainsi que de nombreux autres auteurs. Elle traduit aussi de l’arabe au français, notamment son compatriote Adonis.  
« Beaucoup de mes romans ont pris naissance après l’écriture d’un poème. Je mets de la poésie dans mes romans et je mets de la narration dans mes poèmes » expliquait -t-elle dans un entretien à Télérama en 2021.  
Son œuvre, une soixantaine de titres, romans et recueil de poèmes, est traduite en plusieurs langues, et couronnée de nombreux prix dont le Prix Apollinaire en 1980, le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 2009, le Goncourt de la poésie en 2011, le Renaudot du livre de poche pour La fiancée était à dos d’âne (Mercure de France, 2015). Elle même fut jurée de nombreux prix littéraires, présidente du Prix des 5 continents de la francophonie. Depuis 2014, un prix porte son nom pour récompenser un ouvrage de poésie écrit par une femme.  
La femme, les femmes sont au centre de son imaginaire, maltraitées dans un monde dominé par les hommes, mais toujours rebelles, se relevant à chaque mauvais coup comme dans Sept pierres pour la femme adultère (Mercure de France 2007) ou Le moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier (Actes Sud 2003).  
Son écriture est vibrante, celle de la plume d’une femme écorchée et passionnée, toujours en mouvement « je suis une fervente passionaria. Je ne suis pas une eau tiède, je bous tout le temps ». Dans une alchimie mêlant légèreté et gravité, elle y parle de l’exil, de la mort, de l’amour, toujours du point de vue des femmes. 

« Prochaine destination 
moi-même 
je suivrai les routes principales de mes veines 
pour atteindre avant la nuit 
la capitale de mon cœur »
a-t -elle écrit dans son dernier recueil paru en 2025 aux éditions Bruno Doucey Qui parle au nom du jasmin 

Latifa Madani
L'Humanité du 30 janvier 26

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