À chaque cessez-le-feu depuis le début de la guerre lancée par Israël après les attaques du 7 octobre 2023, malgré la faim et la menace persistante d’attaques, les habitants de l’enclave ont tenté de rentrer chez eux ou, du moins, de retrouver ce qui fut leur maison parmi les ruines. Il en va ainsi de l’histoire des Gazaouis depuis des décennies : expulsés, assiégés, bombardés pour servir le dessein sioniste, ils restent, envers et contre tout, attachés à leur terre.
A pied ou à dos d’âne, en charrette ou en voiture. Faméliques, avec leurs maigres baluchons et les quelques effets qu’ils ont pu sauver. D’interminables colonnes de femmes et d’hommes, d’enfants et de vieillards se fraient un passage à travers des routes qui n’existent plus, dans un paysage lunaire. Durant les deux premiers cessez-le-feu qui ont ponctué la guerre contre Gaza, en novembre 2023 puis début 2025, trêves violées unilatéralement par Israël, des centaines de milliers de Palestiniens ont tenté de retourner chez eux, même quand ce « chez eux » se réduisait à un amas de pierres sous lequel chercher des proches. Chaque rescapé avait perdu des membres de sa famille, souffert de la faim, vu des enfants mourir déchiquetés par les bombes ou faute de soins. C’est pourtant avec l’espoir chevillé au corps qu’ils essayaient de retourner dans leur ville ou leur village. Depuis le cessez-le-feu imposé par le président des États-Unis Donald Trump en janvier 2025, à nouveau violé quotidiennement par Tel-Aviv, on assiste à ce même mouvement de retour, même si la surface accessible a été réduite par la « ligne jaune » qui morcelle l’enclave, dont plus de la moitié reste sous occupation israélienne.
Ainsi, les Palestiniens s’accrochent à ce que l’on appelle la « bande de Gaza », un territoire qui n’a jamais constitué une entité administrative homogène, ni du temps de l’Empire ottoman ni de celui du mandat britannique (1922-1948). Ses frontières ont été tracées par la guerre israélo-arabe de 1948-1949. À l’issue de cet affrontement, Tel-Aviv a élargi le territoire prévu pour l’État juif par le plan de partage de la Palestine voté par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) le 29 novembre 1947. Seules la Cisjordanie et Jérusalem-Est lui échappent — elles seront annexées par la Jordanie —, ainsi qu’un lambeau de terre d’à peine 365 kilomètres carrés, à la frontière du Sinaï, qui inclut la ville de Gaza, occupé par les troupes égyptiennes.
La surface a été réduite par la « ligne jaune » qui morcelle l’enclave, dont plus de la moitié reste sous occupation israélienne
Ce territoire est caractérisé par une forte proportion de réfugiés — aux 80 000 habitants originels se sont ajoutés 200 000 à 250 000 Palestiniens expulsés de leurs foyers en 1948-1949. Cette population nourrit une seule espérance : le retour. De manière individuelle, ceux qu’Israël dénonce comme des « infiltrés » passent la ligne de cessez-le-feu pour tenter de récupérer leurs biens confisqués ou tout simplement pour se venger. Moshe Dayan, à l’époque chef d’état-major de l’armée israélienne, a compris mieux que personne leur état d’esprit : « Ne blâmons pas les meurtriers. Depuis huit ans, ils sont installés dans les camps de réfugiés, et sous leurs yeux nous avons transformé en notre propriété les terres et les villages où eux et leurs pères habitaient (1) », déclarait-il à la suite de l’assassinat d’un membre d’un kibboutz à la frontière de Gaza en avril 1956.
L’action des « infiltrés » est relayée par une nouvelle génération de militants déterminée à organiser des actions collectives contre les raids meurtriers d’Israël, qui a mis sur pied une unité secrète pour « frapper à la source les foyers d’infiltration (2) », dirigée par un officier ambitieux appelé à devenir premier ministre, Ariel Sharon. Ils se mobilisent déjà contre le projet décidé par Le Caire avec l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa) d’installer des dizaines de milliers de personnes déracinées dans le Sinaï. L’attaque israélienne du 28 février 1955 qui fera des dizaines de morts entraîne un premier soulèvement à Gaza le 1er mars, animé par un comité de coordination regroupant Frères musulmans, communistes, nationalistes et indépendants (3).
« Ils ont signé le projet Sinaï avec de l’encre, nous l’effacerons avec notre sang » ; « Pas de transfert, pas d’installation », scande-t-on dans les rues de la ville et bientôt dans tout le territoire, dans un mouvement qui sera qualifié à l’époque d’intifada. Les manifestants conspuent Israël, les États-Unis et le nouvel homme fort égyptien, Gamal Abdel Nasser. Ils exigent des armes, un entraînement militaire et le droit de s’organiser. Le mouvement s’étend au Caire et le Raïs accepte de recevoir les organisateurs, promet d’abandonner le projet d’installation et d’aider à la création de milices. Nasser formalise alors le statut du territoire. Il promulgue le 11 mai 1955 la « loi fondamentale de la région sous le contrôle des forces égyptiennes en Palestine », qui fera de Gaza le seul morceau de la Palestine historique à conserver une autonomie et à maintenir vivante l’idée de la Palestine et du drame des réfugiés.
Perdant foi dans les négociations pour une paix avec Israël sous égide britannique ou américaine, Nasser se radicalise. Il assiste à la conférence de Bandung en avril 1955 (naissance du mouvement des non-alignés) et signe un accord d’achats d’armes avec la Tchécoslovaquie, rendu public en septembre 1955 et qui brise un monopole occidental au Proche-Orient. Il annonce aussi la création d’unités palestiniennes à Gaza, mais elles resteront étroitement surveillées : le Raïs se méfie de toute action lui échappant qui risquerait de l’entraîner contre son gré dans une guerre avec Israël. Il n’hésite pas, pour cela, à poursuivre et emprisonner des militants trop remuants.
Dans le chaudron de Gaza se forgent des cadres qui joueront un rôle majeur dans le Fatah, notamment Khalil Al-Wazir (Abou Jihad) et Mohamed Khalaf (Abou Iyad), qui seront les principaux adjoints de Yasser Arafat (4). Des fluctuations de Nasser et de la subordination de leurs revendications à la politique régionale et internationale du Caire, ces militants garderont une méfiance tenace à l’égard des régimes arabes. La libération des Palestiniens ne peut être que l’œuvre des Palestiniens eux-mêmes.
De la subordination de leurs revendications à la politique étrangère du Caire, les militants garderont une méfiance tenace à l’égard des régimes arabes
En avril 1955, le cabinet israélien évalue une proposition de David Ben Gourion, alors ministre de la défense, d’occuper Gaza. Elle est rejetée, mais ce n’est que partie remise. Quand, le 26 juillet 1956, Nasser nationalise la Compagnie du canal de Suez, les gouvernements britannique, français et israélien décident de le renverser. Au-delà de cette cible commune, chaque capitale poursuit ses propres objectifs. Paris cherche à gagner en Égypte la guerre qu’il perd en Algérie, en tarissant les envois d’armes au Front de libération nationale (FLN) ; Londres espère rétablir son influence déclinante au Proche-Orient ; et Tel-Aviv vise à élargir ses conquêtes, notamment à Gaza. L’occupation de ce territoire durera du 2 novembre 1956 au 7 mars 1957. Il faudra un ultimatum américain pour imposer le retrait à un gouvernement israélien plus que réticent. Autre époque, où Washington n’hésitait pas à faire pression sur Tel-Aviv…
Les épisodes de ce que l’on appelle la « crise de Suez », une agression cynique de trois États violant le droit international, sont bien connus. Ce qui s’est joué à Gaza durant cette première occupation l’est moins. Nombre de dirigeants palestiniens étaient en prison en Égypte, et les tentatives de résistance armée furent embryonnaires. En revanche, la répression israélienne fut d’une brutalité coloniale. « Avec 930 à 1 200 personnes tuées (pour une population de 330 000 habitants), le bilan humain (…) est terriblement lourd, rappelle l’historien Jean-Pierre Filiu. Si l’on ajoute le nombre des blessés, emprisonnés et torturés, environ un habitant sur cent a été frappé dans sa chair par la violence de l’envahisseur. »
La violence d’Israël contre Gaza ne remonte donc pas à l’après-7 octobre 2023. En faisant parler les témoins, le journaliste et dessinateur Joe Sacco a documenté dans un terrifiant récit graphique le souvenir de ces massacres « en marge de l’histoire », de ces dizaines de civils alignés contre un mur et fauchés à la mitraillette (5). Pourquoi nous haïssent-ils ?, s’interrogent parfois les Israéliens…
Le retour de l’administration égyptienne, que la population de Gaza réclamait, ouvre une période de calme relatif. Les raids israéliens sont moins nombreux, les « infiltrés » aussi. Nasser affirme son leadership sur le monde arabe et l’idée dominante est que l’unité arabe sera la voie de la libération de la Palestine. D’une décision de la Ligue arabe naît en 1964 l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), étroitement contrôlée par Le Caire, tandis que le Fatah d’Arafat lance ses premières actions armées à partir de la Jordanie en janvier 1965. Entre-temps, Gaza est transformée par Nasser en une vitrine du calvaire palestinien. S’y succèdent Ernesto « Che » Guevara (1959), le premier ministre indien Jawaharlal Nehru (1960) ou le militant noir Malcom X (1964).
Interdits de retour
Dans les mois qui suivent la guerre de juin 1967 et l’occupation de Gaza, le gouvernement israélien expulse vers la Jordanie 75 000 personnes — que la première ministre Golda Meïr dénonce comme une « cinquième colonne » —, tandis que 25 000 autres, à l’extérieur au moment du conflit, se voient interdire le retour. De 40 000 à 50 000 civils fuient, traumatisés par le souvenir des massacres de 1956. Dès 1968, le gouvernement met en place des « bureaux d’émigration ». Avec l’accord tacite du président des États-Unis Lyndon Johnson, ces bureaux offrent de l’argent et des passeports étrangers aux réfugiés palestiniens qui acceptent de s’exiler définitivement, en s’installant notamment au Canada, en Australie et au Brésil (6). En 1968, deux colonies israéliennes s’implantent à Gaza. Elles s’étendront dans les années 1970 ; on évoquera même l’idée de transformer Gaza en « Hawaï d’Israël ». M. Donald Trump n’a rien inventé.
Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, un chef d’État préconise ce que le droit international désigne comme un crime contre l’humanité
Les fedayins engagent des actions armées en Cisjordanie à partir de la Jordanie. Mais c’est à Gaza que s’organise la résistance armée la plus longue, sans base arrière, appuyée massivement par la population des camps. Un large front se crée, mais sans les Frères musulmans, qui choisissent la voie de la légalité jusqu’à ce qu’éclate la première Intifada en décembre 1987, et qu’ils décident alors de créer le Hamas. Pendant cette période, les autorités d’occupation favorisent les Frères au détriment de l’OLP, une politique qui sera reconduite à Gaza après 2007. Il faut attendre 1972 pour que l’armée israélienne assure son contrôle sur Gaza, sous la direction de Sharon, dont les bulldozers ouvrent de vastes voies dans les camps pour laisser le passage aux véhicules blindés. Des dizaines de milliers d’habitants sont chassés des camps, des milliers de maisons détruites. Après ceux de 1956, les massacres de 1971-1972 s’inscrivent dans la chair et dans la mémoire des Palestiniens. Sans entamer leur volonté de résistance, ni favoriser de « départ volontaire », en dépit de la réémergence en Israël d’une vieille idée du mouvement sioniste : le « transfert ». Ce mot pudique ne désigne rien d’autre qu’un nettoyage ethnique, l’expulsion des habitants de leurs foyers. Comme le résume le journaliste et historien israélien Tom Segev, il est « l’essence même du rêve sioniste ». Pendant des mois, dans un gouvernement israélien dominé par la « gauche », les ministres échangent sur le sujet, sans aucun tabou (7). « Nous leur disons de déménager à El Arish [dans le Sinaï] ou ailleurs », explique l’un d’eux… « Nous leur donnons d’abord la possibilité de le faire volontairement. Si la personne ne vient pas prendre ses affaires, nous faisons venir un bulldozer pour démolir la maison. S’il reste des gens, nous les expulsons. Nous leur donnons quarante-huit heures. » Un autre reconnaît : « Si nous voulons que ce territoire fasse partie de l’État d’Israël, nous devons nous débarrasser d’une partie de la population, quel qu’en soit le coût. » Sans hésiter à utiliser la coercition, renchérit un troisième : « Il s’agit d’une douleur ponctuelle et on peut expliquer que c’est nécessaire pour des raisons de sécurité. » L’un des ministres, reconnaissant que les conditions ne sont pas réunies pour une telle opération au niveau international, fait cette remarque prémonitoire : l’usage de la force ne serait possible que dans le cadre d’« une grande commotion ».
La résistance armée écrasée à Gaza, la politique prend le pas. L’OLP et ses diverses organisations s’affirment au détriment des élites traditionnelles. Ce n’est pas un hasard si la première Intifada voit le jour dans l’enclave le 9 décembre 1987. La révolte va rebattre les cartes et déboucher sur la proclamation de l’État palestinien au Conseil national palestinien de 1988 puis sur ce que l’on appellera le « processus d’Oslo ». L’échec de celui-ci renforcera le Hamas, qui l’avait dénoncé et qui remporte les élections législatives de 2006. Le refus des États-Unis et de l’Union européenne d’accepter ce résultat, les diverses pressions arabes et internationales, le sectarisme du Fatah comme celui du Hamas alimenteront les divisions et déboucheront sur la prise de pouvoir de ce dernier à Gaza. Israël instaure alors un blocus du territoire et lance une demi-douzaine de guerres successives.
La « grande commotion »
Redoutée depuis longtemps, la « grande commotion » du 7 octobre 2023 secoue Israël. Elle relance le projet d’expulsion, relayé par le président Trump. Pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, un chef d’État préconise ouvertement ce que le droit international désigne comme un crime contre l’humanité. Mélange de cynisme et de cupidité, les oligarques de son entourage voient dans la future « Riviera du Proche-Orient » la promesse de juteuses affaires immobilières.
Le gouvernement israélien s’engouffre dans cette brèche et le ministre de la défense Israël Katz appelle l’armée à se préparer au « départ volontaire » des Palestiniens de Gaza. Avec une malhonnêteté stupéfiante, il ajoute : « [Ils] devraient être autorisés à quitter la région et à émigrer, comme c’est le cas partout dans le monde » (8). Vider le territoire de ses habitants reste l’objectif prioritaire d’Israël.
Le plan du président américain de septembre 2025, dont le seul mérite est d’avoir diminué l’ampleur des massacres, ouvre une nouvelle étape semée d’incertitudes. Entériné par le Conseil de sécurité de l’ONU, il prévoit la création de deux organes « transitoires » chargés de gérer Gaza. Le premier est le « conseil de paix », qui supervisera l’acheminement de l’aide, la reconstruction et l’administration quotidienne. Le second, une « force internationale de stabilisation » (FIS), doit prendre la responsabilité de la sécurité et du désarmement du Hamas. Ni la composition du « conseil de paix », qui sera présidé par M. Trump lui-même, ni celle de la FIS ne sont connues, alors même qu’Israël continue son occupation, filtre toujours l’aide humanitaire et tire à vue sur qui bon lui semble. Mais ce qui fait l’originalité de ce plan, si l’on peut dire, est son caractère ouvertement colonial et le projet de régler la vie et l’avenir de ce territoire sans l’avis de sa population. Qu’il ait reçu l’aval du Conseil de sécurité en dit long sur l’état du droit international.
Il est peu probable que les Palestiniens l’acceptent, malgré l’ampleur de la guerre génocidaire qu’ils viennent de subir. D’après une étude d’opinion palestinienne à Gaza et en Cisjordanie publiée en octobre 2025 (9), près de 70 % des sondés s’opposent au désarmement du Hamas même si celui-ci est une condition à la non-reprise de la guerre — 78 % en Cisjordanie et 55 % à Gaza. Si l’enquête acte le discrédit total de l’Autorité palestinienne, elle souligne aussi l’influence persistante de ceux qui prônent l’esprit de résistance : en cas de scrutin législatif, le Hamas l’emporterait avec 44 % des suffrages, contre 30 % au Fatah ; en revanche, si une élection présidentielle devait se tenir, M. Marwan Barghouti, membre du Fatah et symbole de la seconde Intifada, emprisonné en Israël depuis plus de vingt ans, serait élu. Les Palestiniens font ainsi la démonstration d’un attachement à leur terre et d’une résistance que des décennies de guerre et d’occupation n’ont pas été capables de briser. Gaza n’a pas « sombré dans la mer », comme l’aurait voulu l’ancien premier ministre israélien Itzhak Rabin.
Alain Gresh
Directeur du journal en ligne Orient XXI, auteur de Palestine. Un peuple qui ne veut pas mourir, Les Liens qui libèrent, Paris, 2025.
Le Monde-diplomatique - Février 26
Notes
(1) . Cité dans Alain Gresh, Palestine. Un peuple qui ne veut pas mourir, Les Liens qui libèrent, Paris, 2025.
(2) . Jean-Pierre Filiu, Histoire de Gaza (nouvelle édition), Fayard, Paris, 2025.
(3) . Maher Charif, « The March 1955 Outburst in the Gaza Strip », Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, non daté. On pourra aussi consulter Hassan Balawi, Gaza. Dans les coulisses du mouvement national palestinien, Denoël, Paris, 2008.
(4) . Lire « Gaza l’insoumise, creuset du nationalisme palestinien », Le Monde diplomatique, août 2014.
(5) . Joe Sacco, Gaza 1956, Futuropolis, Paris, 2010.
(6) . Anne Irfan, A Short History of the Gaza Strip, Simon and Schuster, Londres, 2025.
(7) . Ofer Aderet, « “We give them 48 hours to leave” : Israel’s plans to transfer Gazans go back 60 years » et « “The zionist dream in essence” : The history of the Palestinian transfer debate, explained », Haaretz, Jérusalem, respectivement 5 décembre 2024 et 12 février 2025.
(8) . The Times of Israel, 6 février 2025.
(9) . « A dual crisis — Palestinian public opinion amidst occupation and a leadership vacuum », Polls and Survey Research (PCPSR), Ramallah, 28 octobre 2025.
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