Le boycott par Israël de Médecins sans frontières à Gaza

 

Des patients palestiniens attendent d’être examinés, à la clinique de Médecins sans frontières (MSF), dans le quartier d’al-Rimal, à Gaza, le 31 décembre 2025. OMAR AL-QATTAA/AFP
Le gouvernement Nétanyahou a lancé une campagne de diffamation à l’encontre de MSF, sommée de quitter la bande de Gaza après un quart de siècle d’engagement humanitaire.

En décembre 1985, cela fait plus d’une année que la famine fait des ravages en Ethiopie, suscitant une émotion et une mobilisation planétaires. Mais Médecins sans frontières (MSF), dont des dizaines de spécialistes s’activent sur le terrain depuis mars 1984, dénonce le dévoiement de l’aide internationale par le régime marxiste-léniniste d’Addis Abeba. Celui-ci profite en effet de la catastrophe humanitaire pour déplacer de force des populations vers le sud du pays, dans le but de mieux les contrôler, quitte à les réinstaller dans des conditions épouvantables.
La dénonciation d’un tel scandale par MSF lui vaut d’être expulsé d’Ethiopie. Le Quai d’Orsay « déplore » la brutale interruption d’une telle « mission de secours et d’assistance », alors même qu’elle « suscite l’admiration » et qu’elle a « déjà sauvé des milliers de vies humaines ». L’indignation suscitée par le diktat éthiopien est alors générale, aggravant l’isolement de la dictature d’Addis-Abeba.

La cible privilégiée du gouvernement israélien
Quatre décennies plus tard, c’est dans la bande de Gaza que MSF est confrontée au boycott de ses activités par le gouvernement israélien. Certes, elle n’est qu’une des organisations non gouvernementales (ONG), parmi des dizaines d’autres, à être visée par les restrictions drastiques imposées par la puissance occupante. Mais elle est la cible d’une campagne spécifique de diffamation, à l’initiative d’Amichai Chikli, partisan affiché, au sein du cabinet Nétanyahou, d’une alliance avec l’extrême-droite européenne et nord-américaine.
Cet acharnement à l’encontre d’une ONG distinguée, en 1999, par le Prix Nobel de la Paix, est à la mesure de l’importance de son engagement humanitaire dans l’enclave palestinienne. Présente depuis 2000, elle a acquis une expérience inestimable au sein de ce territoire assiégé, où elle prend désormais en charge un lit d’hôpital sur cinq et un accouchement sur trois. Cette dernière activité est essentielle à l’heure où est dénoncée la destruction par Israël du système de santé reproductive, avec une chute de 41% de la natalité depuis 2022.
La guerre d’anéantissement menée par Israël depuis octobre 2023 contre la bande de Gaza, plutôt que contre le Hamas, rend l’action de MSF encore plus vitale pour une population livrée aux pires souffrances. Au cours de la seule année 2025, MSF a assuré plus de 800 000 consultations externes, pris en charge plus de 100 000 cas de traumatisme et réalisé près de 23 000 opérations chirurgicales, des chiffres substantiels pour 2,1 millions d’habitants.
En employant quelque 1200 personnes, MSF garantit des revenus réguliers à des agents ainsi épargnés par la précarité généralisée, tandis que le blocus israélien aggrave les disettes multiformes d’une crise permanente de liquidités. Durant le mois où j’ai séjourné l’hiver dernier dans l’enclave palestinienne, j’ai pu apprécier l’efficacité de l’assistance apportée par MSF à des civils profondément traumatisés, notamment à l’hôpital Nasser de Khan Younes. J’avoue avoir été impressionné par le réseau de purification et de distribution de l’eau mis en place par MSF dans une enclave où les plus vulnérables sont les premières victimes d’une hygiène désastreuse. L’ONG a ainsi distribué 700 millions de litres d’eau potable en 2025, l’équivalent d’un litre par jour et par personne à l’échelle de l’enclave.

La destruction méthodique d’une société
La propagande israélienne affirme, au mépris de l’évidence, que MSF ne contribue qu’à hauteur de 1 % à l’assistance humanitaire à Gaza. L’armée d’occupation prétend en revanche avoir « facilité » en 2025 l’entrée dans Gaza de l’équivalent, en volume d’aide, du poids de « 308 000 éléphants d’Afrique ». Une communication aussi agressive ne peut se développer que grâce à l’interdiction persistante de l’enclave palestinienne à la presse internationale, et ce depuis plus de deux ans et trois mois. Mais, pour que prévale la fiction d’une situation « normalisée », le gouvernement Nétanyahou est déterminé à bâillonner les derniers témoins sur place que sont les ONG étrangères.
Dans le document à charge publié par les autorités israéliennes, MSF est accusé, entre autres, de « délégitimer l’Etat d’Israël », de « couvrir des activités illégales » (qui ne sont nulle part spécifiées) et de ne dépendre financièrement qu’à moins de 1 % d’« institutions publiques neutres » (sic). C’est le principe même d’une ONG de type associatif et privé qui est ainsi attaqué.
La puissance occupante qu’est Israël a pour obligation en droit international de faciliter effectivement l’assistance à la population de Gaza. La réalité est que les pénuries, la faim et la soif sont cyniquement utilisés comme armes de guerre. Cette militarisation sans précédent de l’aide humanitaire culmine, en mai 2025, avec l’établissement par Israël et les Etats-Unis d’une « Fondation humanitaire pour Gaza » (GHF), puis avec le massacre, durant l’été, de centaines de civils lors des distributions d’aide assurées par l’armée israélienne et des mercenaires américains.
Un tel carnage contraint la GHF à cesser ses activités au bout de quelques mois, mais ses locaux, dans le sud d’Israël, sont désormais occupés par l’état-major américain chargé de mobiliser la communauté internationale autour du « plan Trump » pour Gaza. Si l’expulsion de MSF et des autres ONG concernées se confirme, l’assistance à la population locale sera pleinement intégrée à la planification politico-militaire d’Israël et des Etats-Unis, notamment en termes de déplacements de masse. Non seulement les Palestiniens n’auront plus la moindre prise sur leur destin individuel et collectif, mais ils seront réduits à n’être que des bouches à nourrir et des corps à soigner selon l’arbitraire d’un occupant dont la « générosité » devra en outre être célébrée.
Après la destruction méthodique de la bande de Gaza comme espace de vie viendra dès lors l’atomisation de la société palestinienne en agrégat d’éternels assistés. Si un substantif peut résumer un tel dessein, c’est bien celui d’« inhumanité ».

Jean-Pierre Filiu, Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 25 janvier 26

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