Gaza : le Conseil de la paix censé gouverner l’enclave prend forme, sous les critiques

 

La Maison Blanche a désigné, vendredi, un premier organe exécutif chargé d’engager la « phase 2 » d’un processus de paix fragile, menacé par l’enlisement.
« Tout le monde veut en être », affirmait encore Donald Trump, dimanche 11 janvier, confiant dans la puissance d’attraction du « Conseil de la paix » qu’il se propose de présider, pour mener le destin de Gaza. Trois mois après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu d’octobre 2025, il faudra encore attendre pour savoir quels chefs d’Etat voudront s’y joindre. Cependant, la Maison Blanche a déjà nommé un premier organe exécutif, vendredi 16 janvier, avec mission de lancer la « phase 2 » d’un processus de paix fragile et menacé d’enlisement.
Ces hommes sont des fidèles : le secrétaire d’Etat Marco Rubio, le gendre du président, Jared Kushner, impliqué depuis l’été 2025, et son envoyé Steve Witkoff ; leurs représentants ces derniers mois en Israël et le conseiller Tony Blair, ancien premier ministre du Royaume-uni, auxquels s’ajoutent des représentants des Etats médiateurs (Egypte, Qatar et Turquie), et des Emirats arabes unis. Le diplomate bulgare Nickolaï Mladenov, ex-représentant des Nations unies en Terre sainte, prend la direction exécutive.
Sur le papier, ils ont charge de superviser le travail de 15 gouvernants palestiniens. Nommés par accord des factions palestiniennes, ces technocrates se sont réunis au Caire vendredi : ils ambitionnent d’acheminer 200 000 préfabriqués d’Egypte à Gaza, en dépit du fait que l’armée israélienne en interdise encore l’entrée – elle n’autorise que les tentes. L’Etat hébreu est parvenu depuis octobre à écarter toute représentation palestinienne parmi les militaires et les diplomates étrangers qui ont préparé le terrain du Conseil de la paix.

Trois mois d’improvisation
Ces fonctionnaires, issus de 26 pays, ont pu pousser un soupir de soulagement, vendredi, après l’annonce de M. Trump. Voilà trois mois qu’ils improvisent, pour parer à l’urgence humanitaire, tenter de faciliter l’entrée de l’aide et planifier la suite. Ils n’ont pour feuille de route que les 20 points du « plan de paix » de Donald Trump. Ce texte, fort vague, ils l’ont placardé sur les pylônes de leur Centre de coordination civil et militaire (CMCC) intérimaire, relégué dans une zone industrielle israélienne proche de Gaza, à Kiryat Gat. La résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui a entériné le plan Trump, en novembre, n’en a rien précisé.
Israël et le Hamas ont encore tout à négocier dans les mois à venir : le désarmement du mouvement islamiste et le retrait de l’armée israélienne, tout comme le déploiement d’une force internationale de stabilisation. Un général américain, Jasper Jeffers, a été nommé vendredi à sa tête, sans qu’aucune armée ait encore proposé ses services. Quant à la première mouture administrative du Conseil de la paix, qui a émergé à Kiryat Gat, elle soulève encore plus de questions qu’elle n’offre de réponses.
« C’est une usine à gaz, soupirait ces derniers jours un participant qui, comme presque tous nos interlocuteurs, a tenu à demeurer anonyme. Les Américains ont débarqué en octobre avec l’idée que la crise humanitaire à Gaza était un problème logistique. Ils ont donc envoyé des logisticiens du commandement militaire central [Centcom], qui se sont vite rendu compte que le blocage était politique : ils ne trouveront leurs solutions qu’à Tel-Aviv. »
Ces militaires ont pris leurs quartiers dans les anciens locaux de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF) : un système chaotique de distribution de nourriture américano-israélien, dissous en octobre. Des centaines de Gazaouis avaient été tués par des soldats israéliens sur ses voies d’accès. L’essentiel s’y décide au rez-de-chaussée, à l’étage israélien. Au troisième, les Américains suivent les opérations militaires, qu’Israël poursuit en dépit du cessez-le-feu. Washington déploie des drones au-dessus de Gaza depuis octobre 2025. L’armée israélienne fournit à ses homologues du CMCC des images de ses opérations.

« Idiotie du système de l’aide »
Au fil des semaines, le ton s’est aigri entre ces officiers. A la fin novembre, le général trois étoiles Patrick Frank, qui dirige le centre, a fini par faire irruption dans une réunion en hurlant à des officiers israéliens : « Maintenant, vous allez ouvrir cette putain de porte à Kerem Shalom ! », le principal point de passage de l’aide entre Israël et Gaza, rapporte un invité étranger. « L’armée israélienne demeure en charge, mais les Américains la questionnent et elle n’aime pas ça. Les Américains voient quotidiennement l’idiotie du système de l’aide mis en place. Leur frustration est très claire », précise ce contributeur.
Les portes de l’enclave ont tardé à s’ouvrir à quelque 4 200 camions de nourriture et de marchandise par semaine. La pression américaine a certes permis la réouverture d’une route d’approvisionnement depuis la Jordanie, mais ce flux alimente en bonne partie des marchands privés. En janvier, Israël a fini par retirer leur accréditation à 37 ONG étrangères. Certaines espèrent encore que le CMCC puisse servir de plateforme d’échange pour poursuivre leur travail à Gaza. Ainsi, la patronne d’une jeune ONG américaine relève que « sa principale utilité est d’être un forum, où tout le monde peut s’asseoir et résoudre des problèmes au moins tactiques, voire stratégiques. Cela exerce aussi une forme de pression qui contribue à maintenir le cessez-le-feu. »
Une anecdote résume ces discussions, parfois hors sol : mi-décembre 2025, le passage de la tempête Byron sur Gaza. Au chaud, au quartier général du CMCC, personne n’en parle parmi les fonctionnaires internationaux, au briefing matinal. On se félicite chaudement pour le nombre de camions qui sont entrés à Gaza, on s’inquiète qu’il n’en entre pas plus et que cela ne corresponde pas à l’objectif de 4 200 par semaine — sans comprendre qu’aucun chauffeur ne peut conduire sur les pistes boueuses.
Les diplomates internationaux dépêchés au CMCC demeurent déboussolés par leurs interlocuteurs américains, mélange de militaires et des relais de Jared Kushner, dont d’anciens de la Gaza Humanitarian Foundation. Ils sont surnommés « le groupe du Hilton » ou « du Kempinski », parce qu’ils vont et viennent entre deux grands hôtels voisins, à Tel-Aviv. Leur meneur, Aryeh Lightstone, lui aussi nommé vendredi au conseil exécutif, porte un vaste projet immobilier, encore sans financement, baptisé « Project Sunrise » (« projet Aube »).
Il prépare la construction de villages témoins à Gaza, dits « communautés planifiées », censés attirer des Palestiniens, triés par l’armée, dans la moitié de l’enclave dépeuplée et détruite, qui demeure sous le contrôle de l’armée israélienne. Les Emirats arabes unis pourraient financer le premier chantier qui s’est ouvert à Rafah, dans le sud de l’enclave. Quant à l’autre moitié de Gaza, bande côtière où deux millions de déplacés se serrent, l’administration américaine a indiqué qu’elle ne pouvait espérer un début de reconstruction avant que le Hamas ne dépose ses armes.

Louis Imbert, Samuel Forey et Laure Stephan
Le Monde du 17 janvier 26

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